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VINGT ANNEES EN EUROPE

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Academic year: 2021

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Tam metin

(1)

— 71 —

-— Voudriez-vous que la nuit de noces de la petite Jeannette soit notre nuit de fiançailles à nous 7 — Je vous remercie pour les bonnes intentions que vous nour - rissez à mon égard, lui dis-je, mais je suis comme les nonnes d’un cou­ vent: je me suis consacrée entière­ ment au travail.

— Je ne vous crois pas, me ré - pondit-il, vous devez sûrement a- voir quelque liaison à Berlin pour me refuser...

— Non aucune. De même que votre idéal est de devenir prési­ dent de la République, mon idéal à moi consiste à ne plus revenir à une vie sentimentale. Cette vie est bien plus fatiguante qu’une vie de travail.

La convoitise de ses regards s’ac­ centua et ce fut très fermement qu’il me dit :

— Je ne crois pas cela. Mais nous le saurons bien un jour.

* * *

De longs mois s’étaient écoulés. Ros)£ V ansofW Î. ne pouvait plus supporter la chereté de Berlin. Très

Feuilleton de " La République ” * * W H I —

VINGT ANNEES EN

E U R O P E

Par REBIA TEVFIK BASOKCU

Traduit du turc par MAZHAR KUNT

affectée de voir son mari qui avait bazardé sa dernière bague s’en al­ ler à Varsovie avec sa maîtresse Atlas, elle avait décidé de quitter Berlin pour aller apprendre le mé­ tier de chapelière^à Paris. Nos a- dieux furent touchants.

Les frères et la mère d’Annie s’é­ taient également rendus à Paris et ils n’allaient pas tarder à y appe­ ler leur père et Annie. Les Russes quittaient petit à petit Berlin.

Une nuit Annie et Yonya étaient chez moi, lorsque la porte sonna et Maria me dit :

— C’est la concierge qui veut voir Madame.

— Qu’elle entre dis-je.

A peine entrée, la concierge me dit :

— Il y a déjà quelque temps qu’ un bonhomme fait les cent pas de­ vant notre porte. Je l’ai vu ce soir encore au moment où je fermais la porte à clef. Lui ayant demandé ce qu’il désirait, il me dit : « Je suis un détective payé pour sur­ veiller les visiteurs de la locataire de Mme Kühne »

J’ai cru qu’il était nécessaire de vous tenir au courant.

J’étais abasourdie.

Qui donc pouvait s’intéresser à Berlin à la vie que je pouvais me­ ner? Mais Yonya intervint :

— Moi aussi, dit-il, moi aussi j'ai vu cet homme. II m’a même a- bordé pour me demander où j ’al­ lais et, croyant Que c’était le con­ cierge je lui déclarais venir ici.

Mais il insista pour savoir si je montais chez Mme Kühne ou chez sa locataire. J’ai répondu que j ’al­ lais chez sa locataire. Cette curio­ sité n’a pas manqué de m’intriguer ...C’est assez bizarre.

— Oui assez étrange.

— En tout cas, on saura à quoi s’en tenir un de ces jours.

Lorsque le lendemain je me ren dis à l’atelier je parlais du détee tive à Mme Banash. Celle-ci me dit: — Je sais. Cet homme est venu nous voir il y a une semaine. Il voulait se renseigner sur votre fa­ çon de vivre.

Fort heureusement, cette énigme fut rapidement dénoncé. Un di­ manche, Jean Koch me téléphona puis il vint me voir et me dit après m’avoir remis une liasse de pa­

piers :

— Voilà des rapports qu’on m’a fait sur votre compte. Je vous ai fait suivre pendant deux mois par un détective dans le dessein de me renseigner sur l’existence qui est la vôtre. Mais ces papiers ne m’ont rien appris.

— Ça ne fait rien dis-je vous n’avez qu’à classer l’affaire. Ste- jwnw— ifa«îinw.iiwmi- m m nnnniftiiw w pi. ,i U1 l! il l*~*i|]Wài"l — wm nuit e nt pwii

A propos quelles nouvelles de va-•Teannette. Où passe-t-elle ses cances d’été?

— Oh Jeannette est très heureu se. Son mari est très bon garçon... Ils passent leurs vacances d’été à Cannes. Ummam-rnui ï

Je vais aussi en Italie dans quel­

ques jours. Et vous? Où irez-vous aussi lu vous cacher fuJtê4 E*-+

fait comprendre qu’on ne peut rien attendre de moi par la force.

— Elle avait réglé ses comptes avec vous ?

— Non. Elle me doit assez d’ar­ gent. Mais elle a soi-disant promis de me rembourser avant mon dé­ part pour Paris

— Je ne crois pas que vous réus­ sissiez à prendre cet argent à Ba­ nash. Malheureusement vous avez choisi le côté «lutte» de la vie. Permettez-moi de vous dire enco­ re que vous êtes la femme la plus indépendante fctu monde? Alors on se reverra l’hiver. Au revoir donc petite Madame.

— Bon voyage ¡^jempi bey. Le mot bey plaisait beaucoup à Jean Koch. 11 avait prié sa soeur et moùqdb»« de l’appeler ♦jempî bey. Maintenant, son beau-frère

donnait ce sobriquet. — J’irai à Paris afin de voir de

nouveaux modèles et faire des pré paratifs pour l’hiver. Je résilie mon contrat avec Mme Banash avant mon départ. Je l’ai déjà avisée.

— Et elle a accepté ?

— Pas d’abord, mais je lui ai

* * *

C’était pour la seconde fois que je quittais Berlin depuis février où j ’étais allé à Paris. Madame Ba­ nash ne me régla pas sa dette. Elle promit de m’envoyer_ le montant dans quelques jours4k - ~

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Je partis avec cent dollars en poche. Je ne pouvais demeurer à 1* hôtel comme la dernière fois. Je m’adresais donc immédiatement à la pension où demeurait Mme Tar- nopol, la mère d’Annie. Il n’y a- vait pas de chambre disponible. On me donna toutefois un réduit avec la promesse de le changer dans quelques jours.

Je me mis immédiatement au travail. J’allais chaque jour dans les grandes maisons de couture pour voir lës^predéla». Cet hiver, j ’allais encore travailler chez Mme Kühne. Il fallait présenter de mo­ dèle tout prêt aux clients afin de ne pas être obligée de réduire les prix.

J’achetais aussitôt quelques é - toffes. Je copiais les plus beaux modèles de Paris chaque fois que j ’avais des loisirs dans ma cham - bre.

Un jour, j'allais chez Nermin vers le tard. Ouvrant les yeux avec surprise, elle me dit :

— 72 — — Tiens, Madame ! Quel luxe mon Dieu ! Alors C cvient chaque deux mois à Paris ?

— Non, dis - je, sept mois se sont aéjà écoulés depuis la derniè­ re fois. Je viens pour les modèles. J’ai déjà commencé à en fabriquer quelques - uns...

— Que c’est bien. Tu sai^ tou­ jours te débrouiller ma chèrJg^As- sieds - toi un peu, on sortira en - semble. J’ai un rendez - vous au “ Fouquet’s ” ...

Nejat' est à Paris depuiâ une se­ maine avec sa femme, pour affai­ res. Sa femme est un être calme et retiré... trop retirée à mon gré, mais voilà elle a su plaire à Ne­ jat... Tu feras leur connaissance ce soir au Fouquet’s. Il y a déjà plus d’un an qu’ils sont mariés.

Je crains que Nejat ne soit obli­ gé d’abandonner sa carrière à cau­ se de ce mariage. D’après ce que raconte Nejat, Ankara vient d’in - terdire par une loi 1^ mariage des fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères avec des étran gères. Nejat n’a pas le choix. U

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VINGT ANM EËSÏN

E U R O P E

,

Par

REBIA TJEVFIK_ BASOKCU

Traduit du turc par MAZHAR KUNT

doit divorcer et garder ses fonc - tiens, ou bien abandonner sa car­ rière pour cette femme ?

— Nermine, dis - je, du moment que Nejat bey aime sa fémme il est probable qu’il soit bien moins affecté que vous en quittant sa carrière.

— Pas du tout. Il est très af - fügé au contraire, mais il ne veut pas se séparer de sa femme je l’ai beaucoup conseillé, mais inutile - ment.

Quelques instants plus tard, Ne­ jat Nazmi, sa femme, Nermin et moi prenions une orangeade sur la terrasse du Fouquet’s donnant sur les Champs - Elysées.

La femme de Nejad me plut... Elle devait incontestablement avoir une excellente nature. C’était une belle femme blonde, très calme.

Intérieurement je donnais rai - son à Nejad. Cette femme pleine de calme allait sûrement lui faire une vfie (moins Jbruyante et plus

simple. Est - ce qu’une femme corn me moi ne craignant aucune com­ pétition pouvait lui assurer ce re­ pos ?

Nermin ne songeait nullement à ces aspects des choses.

En nous séparant elle me dit : —- Chérie, je t’en prie n’oublie pas de venir chez nous dimanche.

Le dimanche il y avait passa - blement de monde chez Nermin. On me dit toutefois que notre vieil ami Mr. K. s’était rendu au Maroc cù il comptait rester assez long - temps.

Ce jour - là, je fis la connais - sance d’un jeune homme, Dr. Fikri bey. On remarquait dans sa façon d’être dans toutes ses manières qu’ il se sentait un peu dépaysé dans ce bruyant cercle de Français. A peine sut - il que j ’étais Turque qu’ il me rejoignit et me posa de nom­ breuses questions. Il faisait son stage à Paris et envoyait des nou velles de Paris aux journaux d’Is­ tanbul.

Les occupations de Fikri bey à Paris ne devaient sans doute pas

être très importants, car il trou­ vait le temps de venir quotidien - nement à ma pension.

Un jour, il me tendit d’un ges­ te timide et craintif une lettre à la doublure rouge et me dit :

— Je vous ai écrit cette lettre. Vous voudrez bien la lire après mon départ et me faire connaître votre réponse.

— Tiens, mais nous nous voyons tous les jours, Fikri bey. Pourquoi cette lettre ?

— Certes, mais je vous prie de prendre connaissance de cette let­ tre après mon départ. Vous saurez pourquoi.

Je ne pus m’empêcher de rire lorsque je lus sa lettre. Cet enfant d’Izmir plei nde franchise me ra­ contait son amour et me proposait le mariage. Il me décrivait la beau­ té de sa maison à Izmir et termi - naît en disant : “ Si vous préférez demeurer à Paris, j ’ouvrirai une clinique en cette ville... ”

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— 73 —

Cette lettre où il était question de sentiments, de poésie, d’éterni­ té me fit beaucoup rire. ■ Mon Dieu ! J’avais donc bien vieilli ! Je riais devant cette lettre com­ me une grand’mère qui aurait re ­ çu une lettre d’amour d’un en - fant en âge d’être son petit - fils En quel état m’avais mis la lutte pour la vie que je menais depuis deux années !

Fikri bey n'était pas de ces gens qui démordent de leur idée sur un simple non. Il continuait à ve­ nir à la pension toutes les fois qu’ il en trouvait le temps. Mais je

lui recommandais catégorique - ment de ne plus m’écrire des let­ tres d’amour ni de me faire des propositions de mariage.

Toujours aucune nouvelle de Mme Banash. Finalement j ’appris de façon indirecte qu’elle n’avait pas reçu de T'argent de ceux en qui elle espérait et que par conse­ quent elle ne saurait m’en envo­ yer. J’étais habituée à ces situa

-fions. Il ne me restait plus qu’à travailler chez moi, gagner un peu d’argent et rentrer à Berlin.

'Un matin pendant que je me promenais au Bois de Boulogne a- vec Tina, la seconde file de Mme Tarnopal, je me trouvais soudain devant une dame russe qui venue de Varsovie à Berlin, m’avait com­ mandé de nombreuses robes a Berlin au début de ma résidence en cette ville.

Je me dis :

— Je suis sauvée !

La pauvre femme me sauta lit­ téralement au cou :

— Oh, disait - elle, je crois rê­ ver. Quelle chance mon Dieu ! Je ne puis plus aller à Berlin où la vie est très chère, mais je pense toujours à vous. Ah, ces belles ro­ bes... Ne voudriez - vous pas m’ en confectionner ici quelques - unes ?

— Oui, puisque vous le voulez. Il est un peu malaisé de travailler à la pension, mais que faire...

— Vous ne pouvez savoir com­ me je suis heureuse. Je consens à

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Par REBIA TEVFIK BASOKCU

Traduit du turc par MAZHÂR KUNT

tout ce que vous exigerez...

Lorsque le soir Fikri bey vint me voir à la pension, je lui dis :

__ Fikri bey, je veux que vous soyez utile à quelque chose. J’ai une prière à vous adresser : il faut que vous me trouviez une ouvriè­ re, car je devrai travailler quel - ques semaines ici :

___ Vous avez bien fait de me le dire. Ça tombe juste. Il y a ici une

jeune file d’Istanbul qui appar - tient à une famille très distinguée Elle est en Sorbonne, mais elle manque d’argent. Ses parents lut envoient très peu de chose. Elle veut travailler.

— Bon, mais que ferais - je d’ une étudiante ? Il me faut une femme sachant coudre.

-«•Leylâ hanim sait coudre voyons, vous l’aurais - je recommandée s’ il en était autrement ? Vous me prenez réellement pour jun petit

enfant. C’est elle qui coud tout ce qu’elle porte... On dirait une vraie Parisienne.

— Si cette Leylâ hanim est trop, fière, vous ferez mieux de ne pas me la présenter. Nous ne pour - rions pas nous entendre.

— Mais pas du tout.

— Alors, quand nous verrons - nous ?

— J’amènerai Leylâ Serdar ici même demain à 10 h. 30, le ma - tin.

— Un beau nom. J’aime beau - coup Leylâ ” .

— Vous l’aimerez pour de bon lorsque vous l’aurez vue. Elle est très agréabe, mais aussi obstinée que vous... Il n’y a pas moyen de lui faire changer d’idée...

— Je vous comprends Fikri bey. Vous lui avez sans doute envoyé de ces lettres dans des enveloppes à doublure rouge ! Pauvre Leylâ, qui sait ce qu’elle a dû souffrir à cause de vous.

* * *

A la pension, on m’a donné une

chambre plus grande à qui venait d’être abandonnée par sa locataire. La confection des robes avançait depuis dix jours. Nous nous en - tensions ^très jbien , avec Leylâ, Leux jumelles n’auraient pu mieux s’accorder. Elle avait une profon­ deur de vue étonnante et son in­ telligence pénétrait tout. Elle cou­ sait si bien, avec tant de soucis que ses longs doigts délicats sem­ blaient danser sur l’étoffe. Quoi - que douée d’un caractère aussi gai que celui d’un enfant, elle sem - blait très patiente et dure à l’ou­ vrage. Elle venait tous les matins à 9 heures et, se mettant immé - diatement au travail elle ne par - tait que le soir à 6 heures 30 et parfois à 7 heures.

Nous déjeunions ensemble à la pension.

Tout le monde l ’aimait à la pen­ sion, y compris mon hôtesse Mme Gauthier.

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[VINGT

ANNEES

EN

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Par REBIA TEVFIK BASOKCU

Traduit du turc par M Â ZH Â R KUMT

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Tous étaient séduit par ses yeux Ces yeux ne donnaient pas l’im - pression d’être d’une beauté ex ^ - traordinaire à première vue, mais il y avait en eux la vivacité d’une flamme qui viendrait des profon­

deurs d’un volcan. Fikri bey as­ surait qu’à la Sqrbonne, les pro - iesseurs étaient d’avis que Leylâ avait les plus beaux yeux du mon­ de.

Lorsque Leylâ était parfois bien en train et parlait de tout son coeur, elle était capable d’envoû­ ter son interlocuteur.

Sa taile svelte et élancée lui conférait une grande distinction et beaucoup de grâce. Tout le mon­ de se retournait sur son passage. On la prenait souvent pour une jeune dame anglaise dans les grands magasins de Paris. Mais 'elle n’avait pas la prétention de ressembler à une Anglaise ou à une Française File était fière d' être Turque, et de posséder le ca­ ractère d’une Turque.

Un jour je lui dis :

— Leylâ, chérie, vous cousez si bien. On a l’impression de con - templer un beau tableau en vous voyant travailler. 'Où avez - vous si bien appris la couture ?

— Je vous raconterai beaucoup de choses une autre fois, chère Rebia. Mais finissons d’abord ces robes, luir jiniii HT~ p-TîT^T-* '- ^

— Oh, Leylâ, dis - jje je ne veux pas être mise au courant des cho­ ses qui vous émeuvent.

— Pas du tout. Vous êtes pour moi une autre moi - même. J’é­ prouverai un grand plaisir, une grande consolation à vous confier ces choses...

Un mois ne s’était pas écoulé que les robes commandées par la dame russe étaient achevées. Mais notre atelier s’était assuré une grande renommée dans la pension Mme Gauthier me demanda si je voudrais bien lui aussi quelques robes. Ayant accepté sa proposition, nous nous remîmes au travail avec Leylâ et Mme Gau thier eut ses nippes. Entretemps j ’essayais d’augmenter mes

modè-ies d’hiver.

Nermin était curieuse de voir comment nous travaillions. Un jour elle vint nous surprendre à la peu sion. Il y avait une dizaine de mo­

dèles dans l’armoire. Elle ne m’ avait; pas tcru .capable .de copier si parfaitement les robes des cou­ turiers les plus en vogue de Pa­ ris. Elle en fut abasourdie et me dit :

— Rebia, ne t’avise plus de ren­ trer a Berlin. Reste plutôt ici. Je te trouverai l’argent nécessaire

pour ouvrir une belle maison de couture. Nous gagnerons des mil­ lions.

Leylâ intervint :

— C’est ce que je lui repète tous les jours Qu’elle renonce à se rendre à Berlin et travaillons tou­ tes ensemble à Paris.

— Ça va, dis - je, dénichons un bon appartement puis travaillons.

— Je me mettrai à chercher dès demain, dit Nermin. Nous décide -

rons ensuite de l ’association. Deux jours plus tard elle accou­

rut très affairée :

— J’ai parlé à une foule de gens me dit - elle. Un ami fournira le capital, mais il veut être au cou­

rant des conditions de ¡l’associa­ tion. Par exemple voudrais - tu toucher un salaire mensuel pour ton travail ?

— Non ma'chéri**,lui dis - je je ne voudrais pas travailer comme une employée dans une entreprise montée par moi - même.

D’après moi, il vaudrait mieux que nous partagions les bénéfices après déduction des frais.

Nermin n'était plus aussi plei­ ne d’ardeur. On ne parla plus de cette affaire désormais.

Le Dr. Fikri venait chaque jour nous voir à 5 heures avec un tas de journaux à la main. On pre - uait le thé ensemble, et, pendant que nous travaillions il nous ra­ contait une foule de choses. Il nous considérait avec surprise ainsi Que notre travail.

Leylâ s’était fait un joli pale­ tot et avait acheté une paire de souliers avec l’argent qu’elle ga­

gnait à. coudre. Tout le monde était content. Le Dr. Fikri nous apportait de temps à autre des bi) lets d’opéra qu’il réussissait à ob­ tenir grâce à sa carte de journa­ liste. D’autres fois nous allions é- couter de la musique du pays dans les cafés à l’orientale de la rue Cadet avec Celai, Muzaffer et Cev det beys, secrétaires de l’Ambas­ sade de Turquie. Les dimanches, nous allons invariablement au Bois de Boulogne où on prenait des photos en groupe.

Le Consul de Turquie à Berlin, “ T ” bey était nommé à Paris. Le Dr. Fikri me parlant de lui me disait :

S’il est quelqu'un qui s’obstine à ne pas vous comprendre, c’est bien lui. Mais j ’essaie de lui ex - pliquer.

Le Dr. Fikri avait très bon coeur. S’inspirant de nos travaux il avait envoyé un long article sur notre fameuse “ maison de couture ” à son journal.

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— 75 —

Il était temps de quitter Paris Mme Kühne m'écrivait qu’elle n’a­ vait pas même réussi à se faire pa­ yer mon loyer par les Banash Elle me demandait quand je rentrerai à Berlin.

Lorsque je me séparais de Ley- îa à la gare du Nord, je crus lue la moitié de moi-même restait à Paris. Cette femme qui parlait aussi naïvement qu’un enfant et avait la plaisanterie facile sans pourtant abandonner sa forte per­ sonnalité, m’avaU placé sous l’in­ fluence de sa puissance

mystérieu-se

* *

. <*É

Je travaillais comme naguère a- vec quelques ouvrières chez Mme Kühne. Je n’allais pus m’associer avec personne. J’allais agrandir mon entreprise lorsque j ’aurais as­ sez d’argent pour le faire. Peut- être qu’entretemps Leyla serait di­ plômée de la Sorbonne et vien­ drait m’aider. Elle désirait beau­ coup travailler avec moi.

Le lendemain de mon retour à Berlin je téléphonais à Christine. J’avais grande envie de la revoir car voilà une année que nous en­ tretenions des relations très sui­ vies.

L ’été précédent, elle m’avait in­ vité un jour à prendre le repas du soir chez elle, au balcon. A pei­ ne avions-nous pris place à table qu’elle me dit :

—r- Ecoutez-moi Rebia, j ’ai une proposition à vous faire ..Chez nous il est d’usage de se tutoyer entre amis. Nous vous aimons beaucoup.

surtout, n’a jamais témoigné renvers une Allemande de la sym­

pathie qu’il vous porte... pas mê­ me à Mme Goeting. Or, la coutu* me veut qu’une cérémonie ait lieu pour consacrer ce tutoiement : on prend du vin... Cette cérémonie faite, nous ne pourrons plus nous dire «vous». Nous ferons cette cé­ rémonie ce soir-même si vous le voulez.

— Oh quelle belle coutume, dis- je, j ’accepte naturellement. Je vous considère d’ailleurs comme

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une soeur.

Le soir, nous conformant aux rites qui faisaient de nous trois de frères et soeurs, nous prîmes notre vin en nous croisant mutuellement les bras, devant ce balcon plein de fleurs. De ce jour nous avions si­ gné un pacte d’amitié des plus sin­ cères.

Christine était une amie vrai­ ment introuvable. Elle pensait à ses amis comme à elle-même ne se

formalisait jamais de leurs propos et considérait toutes choses par leur bon côté. Je remerciais la for­ tune qui m’avait donné une amie comme elle à Berlin.

fifcllflftitptait aussi un ami des 'plus aimables. Il avait beaucoup de considération pour sa femme. Je ne l ’ai jamais vu lui refuser quelque chose. . A

. A peine lui eus-je dis que j étais arrivée de Paris la veille que Chris

line s’écria :

— Alors, Rebia, nous t’atten- cions sans faute à dîner ce soir.

— Mais, Christine chérie, je suis très fatiguée. Si vous voulez bien vous contenter de thé, de souper froid et de fruits je vous attends avec venez, j ’ai bien envie de vous*revoir.

— Très bien. Je vais téléphoner à fpSMeA&hiÿ°ur qu’il aille directe­ ment chez* toi de son bureau. Je te rejoins immédiatement.

Une heure plus tard nous par­ lions tous de Paris. Tout en racon­ tant comment Mme Banash m’a­ vait roulée, comment à court d’ar­ gent je fondais un atelier chez moi è Paris, je dis

voir pendant combien de temps je vais encore endurer ce manque d ’argent et de logement.

Christine et»*È*B» riaient. Chris

fine me dit :

Voilà un genre de courage dont je ne serai jamais capable. Rebia, c’est peut-être bien pour cela que je t'aime tant.

Et son mari d’ajouter :

— Rebia, personne ne peut com prendre autant que moi ce désir de liberté qui vous possède. \sp*

— Céhriil vous avez une riva- \> le à Paris. J ’ai trouvé une amie là-bas, une jeune femme turque.. Je crains fort que si un jour elle s’avise de venir ici, vous l’aime­ riez beaucoup plus que vous ne m’aimez. Attendez, je vais vous montrer une photo, un groupe tiré au Bois de Boulogne avec mes a- mis, le secrétaire de l’ambassade à Paris... p / t& efotü J r

Julius qui avait pris les photos

des mains de sa femme, devait sou­ dain tout rouge, ses prunelles se dilatèrent pendant qu’il fronçait les sourcils. Etaient-ce bien ces photos qui l’ébranlaient à un tel point ?

( à suivre ) et»¿atone*riaient. Cl

(6)

76

Christine ne s'aperçut pas du changement qui s’était opéré chez son mari. Elid dit de son sourire toujours calme :

— On voit Que c’est une femme intelligente... Et trs sympathique. Comment s’appelle - t - elle ? La connaissais - tu auparavant ?

— Je connaissais sa famille de nom, mais je ne l’avais jamais vue. Ils habitaient la côte anatolienne du Bosphore. Elle s’appelle

Ley-n’est - ce pas un joli nom ? avait une amie du nom de Leylâ à Istanbul. Il m’avait ra­ conté cela lors de notre mariage. C’est pourquoi du reste il aime tant les Turcs...

— Alors, pourquoi

nous raconte - t - il pas ses souve­ nirs d’Istanbul... Ou bien, allons- nous lire un jour un nouvel “ Az- yadé ” ? ...

JmHHo ''soupira sans lever les yeux des photos et me répondit:

— Je n’ai pas été aussi heureux que Loti...

Puis il ajouta comme s’il par

-lait d’une question des plus sé - rieuses :

— Rebia, veux tu me donner une de ces photos.:. Je m’empare fie celle où les sujets sont debout..

* **

Tout un long hiver se passa dans le travail. La maison de Mme Kühne était désormais trop étroi­ te et j ’étais Obligée de n’accepter que les commandes de quelques

Un jour du début de l’été j ’eus une visite. C’était un Turc du nom de Kadizade Zeki bey. Il me dit:

— J’entendais parler de vous. Je suis venu iaire votre connais - sance. Et il me fit des compli - ments sur mon travail. Puis il a- jouta :

— La femme de notre ambasx sadeur Kemaleddin Sami P^fa vient d’arriver à Berlin. Elle don­ nera bientôt un thé en l’honneur de la colonie turque. Vous y serez invitée.

Puis il poursuivit :

— Je retourne bientôt à Istan - bul. J’ai une maison ici et je comp­ te louer l'appartement que j ’habi­

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Traduit du turc par MAZHAR KUNT

te avec ses meubles. Je pourrais Vous le céder si vous le voulez bien. J’ai aussi une servante.

Quelques jours plus tard je louais la maison de Zeki bey à rai­ son de $(>0 M t& .va r mois. Une semaine plus tara je faisais la con naissance de notre ambassadrice au thé de l’Ambassade.

J’étais très contente d’avoir un appartement à moi seule. Quel - ques jours après avoir emménagé j ’allais à Paris pour de nouveaux modèles.

Je n’avais plus d’embarras d’ar­ gent. J’avais quelques milieft» de marks^à recevoir des Russes.

PjrWi JLk, ¿CÇvdr

-r Leylâ qui m’éc-rivait de Paris m’annonçait l’arrivée de son oncle et de sa E fé t A lls s’étaient tous rendus à Dauville et elle insistait pour que je m’y rende aussi lors­ que je viendrais à Paris.

Ma rencontre à Dauville à Ley­ lâ fut des plus heureuses. L’oncle de Leylâ était un général en re - traite qui av^it passé quelques

années à Saint - Cyr. Depuis lors, il n’était plus revenu en France.

— Ah, mon enfant, me disait - il, j ’ai voulu levoir avant de mou­ rir cette France où j ’ai passé quel­ ques années de ma jeunesse. Cet­ te année, est une année heureuse pour nous. Dieu merci, la patrie est sauvée. Nous pouvons désor - mais aller partout le front haut. Je suis bien vieux, mais je n’ai pas manqué de faire tout ce que je pouvais. Mes deux fils se sont bat­ tus aux côtés du Gazi.

Leylâ me parlait souvent de vous dans ses lettres. Avoir un concitoyen ami à l’étranger c’est un peu vivre dans un coin de sa patrie.

— Certes, mon général, lui dis- je, je ne me sens plus dépaysée ici depuis que j ’ai fait la connais­ sance de Leylâ. Mais une amie comme Leylâ, ça ne se trouve pas tous les jours.

— Pauvre enfant, dit - il, le ma riage ne l’a pas rendue heureuse et elle s’est jetée à corps perdu

dans' l’instruction, dans les livres. J’en suis fort content du reste. Une jeune femme doit absolument trou ver à s’occuper. Il paraît que vous êtes très entreprenante. Leylâ m’ a écrit beaucoup de choses sur vo­ tre compte...

— Je vous remercie beaucoup. Nous serons encore ^ensemble a- vec Leylâ dès qu’elle aura achevé

ses études en Sorbonne. Cela vau­ dra mieux pour nous, et Leylâ pourra ainsi se distraire...

— Certes, et nous en serons très satisfaits. Les jeunes ont beau - coup d’ennemis. On trouve beau - coup de choses désagréables à di­ re sur le compte de celles qui ne font rien.

Les quelques jours que je pas­ sais à Dauville furent très agréa­ bles. Quoique âgé de 76 ans, le gé­ néral nous accompagnait partout comme un tout jeune officier. Il adorait les courses et ne manquait pas de tenter parfois sa chance au casino.

(7)

77

Le Dr Filai était venu de Paris passer toute une journée avec nous aux grandes courses de Dau- ville. Lorsque je retournais à Pa­ ris je me mis en tête d’acheter un joli chien; je désirais depuis si longtemps en avoir un ! Il me fal­ lait absolument emporter un en - fant avec moi à Berlin.

J’ai toujours adoré les chevaux et les chiens. J’étais persuadée qu’ un chien peuplerait ma solitude.

Je m’en ouvris donc au Dr Fikri qui veillait à tout comme un fi­ dèle ami:

— Fikri bey, lui dis-je, je vou­ drais acheter un chien. Voudriez- vous m’indiquer l’adresse de quel ques maisons vendant des chiens de race ?

Le lendemain le souci de trou­ ver un beau chien de race supplan

ta celui de

me fut impossible de trounverun chien de la race que je désirais . Mais, finalement, une maison com manda pour mon compte un chi®4ai%fichau.i à Londres, sur la

base de catalogues qu’elle s’était fait envoyer par une maison de

cette ville.

La joie d’avoir ce chien que je n avais pas encore vu me faisait littéralement perdre le sommeil Mais, un jour on téléphona à l’hô­

tel pour m’annoncer l’arrivée de ce fameux chien.

Je ne pouvais me décider à croire que ce petit chien qui res- sebmlait à un linceau serait à moi.

— Oh mon Dieu, m’écriais-je , cette beauté est à moi, bien à moi? Et j ’embrassais sa tête ronde com­ me celle d’un lion. Que ses re - gards étaient vifs et curieux !

Fikri bey eut la curiosité de venir voir le petit que nous appe­ lions Didon, pour la bonne raison que vocii: Fikri bey avait tenu à ce qu’on appelât ce chien du so­ briquet qu’on lui avait donné.

— Vous n’auriez pu, disait-il , découvrir ce beau chien si je n’a­ vais tant cherché. Donnez-lui au moins mon sobriquet.

Le Dr Fikri avait l’habitude de se servir très souvent de l’expres­ sion « Dis-donc » et L e y la lu i a- vait donné le sobriquet de*!î)idon.

Nous achetions avec Fikri bey des brosses, des colliers pour Di­ don et le soir même, je pris le

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Par REBIA TEVFIK BASOKCU

Traduit du turc par MAZHAR KUNT,

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train pour Berlin. Une nouvelle) ment. Or je vois que vous lui êtes vie allait commencer pour m o ir ^ très attachée.

Mais le lendemain même de Christine était avec moi ce mon arrivée à Berlin, Didon de - jour- Elle me murmura à l ’oreille: venait malade, il avait une mala- — Rébia, lu seras mieux eapa- die de jeunesse, fatale pour , la ble de le soigner à la maison. Mes plupart de chiens. Aayaiit couché f^ r e s o n t d e s eliiens de race en le malheureux sur mes genoux I*«Î^^^ E 5T 5qu’ils étaient mala- nous allions en taxi à la recherche [ des, ils leur donnaient une cuil - d’un vétérinaire. A un grand hô-llerée à thé de cognac. Cela finis- pital pour chiens, auquel on nous jsait toujours par les rétablir. Es - avait recommandé, le docteur ne [saie aussi.

voulut pas admettre mon Didon. ) Nous ramenions à la maison le Je n’ai jamais vu un chien

de cette race, me dit-il, je ne puis donc me charger de son traite

-pauvre Didon qui se consumait de fièvre entre mes bras. Le malheu­ reux rendait tout ce qu’il man

-geait, mais le traitement au co - gnac s’avéra excellent.

Le malheureux, petit Didou, fut sauvé après avoir lutté pen - dant dix jours contre la mort.

J’¿avais trop présunlé des con­ ditions de la vie à Berlin en louant cette maison. Je croyais en effet que l’existence serait plus facile pour moi

Pendant que d’un côté je fai - sais travailler huit ouvrières pour préparer de nouveaux modèles, j ’ entendais dire de l’autre, que les Russes fortunés de Berlin émi - graient vers Paris en cette autom­ ne de l’année 1924. D’autres, a- yant fait faillite étaient partis sans me payer leur dû et sans mê­ me laisser d’ardresse. Berlin pre­ nait le caractère d’une zone dan­ gereuse pour les gens d’affaires . Ceux qui naguère trouvaient à gagner facilement de l ’argent ne savaient comment se tirer d’af - faire devant ces difficultés.

Par un effet du hasard, je n’a­ vais encore jamais eu à faire avec les Allemands. Ma première clien­ te Mme Arno ne venait plus chez Mme Sadi dont elle trouvait les prix trop élevés. Les quelques

clients qui me restaient ne m’as­ suraient plus de quoi payer le lo­ yer élevé de la maison et les frais En oudre, cette maison étftàt un peu éloignée du centre. Les jours difficiles étaient revenus. Mais Christine ne m’abandonnait pas :

— Ne t’en fais pas Rébia, me disait-elle, je pourrai t’avancer Quelques milliers de marks.

Mais j ’avais tellement peur de m’endetter ! Malgré tout je pris une avance de deux mille marks de Christine. Beaucoup de gens croient aux augures. J’étais per - suadée que cette ¡maison n’avais pas été heureuse pour moi. Je ne l’aimais pas du reste. Je louais .un appartement meublé sptns pttejn»- dre la fin de l’année. Christine é- tait toujours avec moi. Elle m’a • menais toujours les amis et pa - rents qui lui venaient de

Il y avait entre ce couple et moi une cordialité, une compréhen )- sion qui dépassaient les limites des liens de parenté.

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A peine avais-je emménagé dans cette nouvelle maison, que les af­ faires reprirent. Un jour, j ’eus soudain la visite de Mlle Fleische de l’Opéra de Berlin Qui ayant conclu un contrat, j^eymanent avec le Metropolitail?fue"New-York é- tait venue passer quelques se - maines à Berlin afin de jouer le rôle d’une «princesse des dollars» Elle avait réussi à trouver l ’a - dresse de Mme Sadi.

Les trente modèles que j ’avais confectionné dans l’autre maison, se vendirent au bout d’une demi- heure.

Elle me commanda en outre quel ques robes pour la scène. Mlle Fleische estimait que mes robes lui porteraient bonheur

— Vous ne savez peut-être pas, me dit-elle, j'ai plu davantage cha­ que fois que j'ai porté vos robes Je vous suis un peu redevable de mon succès actuel. Vous verrez : ie viendrai chaque année à Ber­ lin pour vous faire confectionner

toutes mes robes. Or, vous seriez vite millionnaire si vous veniez en Amérique.

La vente faite en une demi-heu­ re apporta l’aisance dans la mai­ son. Christine qui me regardait la veille avec des regards apitoyés, fut plongée dans l’étonnement lors que, le soir, je lui remis les deux mille marks que je lui devais :

— Rebia, cria-t-elle, serais-tu une magicienne ?

Mme von Koepchen était l’une de celle qui se réjouissait de tout coeur de ma joie. Je l’avais invitée à l’avance pour qu’elle vienne dé- jeuner*' tous les dimanches chez moi depuis que j ’avais quitté la mai­ son de Mme Kühne. Cette invita­ tion remplissait un peu son exis­ tence qui s’écoulait dans l ’isole­ ment. Tout le monde aimait cette vieille dame sympathique mi-hon­ groise mi-allemande. Pour une rai­ son ou une autre, elle touchait une très petite pension depuis la mort de son mari. Mais quelques vieux généraux avaient tenté des démar­ ches auprès du gouvernement pour

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Traduit du turc par MAZHAR KUNT

faire réparer cette injustice.

Un dimanche, elle sortit un étui de sa poche et me dit :

— Ma chère enfant, le gouver­ nement a agréé la requête présen­ tée et ma pension a été augmen­ tée de 150 marks. J’ai pris sur ma première augmentation pour faire graver le blason de mon mari sur cette pierre bleue. La voici. Mets cette bague à ton doigt. Ça te rap­ pellera combien je t’aime. Tu es la

seule personne à qui je donne ce blason.

L ’amour que j ’éprouvais envers cette chère vieille personne devint encore plus profonde en constatant qu’elle avait dépensé sa première augmentation à mon intention, malgré toutes les difficultés qu’el­ le éprouvait. Et pendant que j ’em­ brassais sa douce figure, elle me disait continuellement — comme si elle était obligée de s’assurer mon indulgence :

— Ce n’est pas là tout ce que j ’aurais voulu te donner mon en­ fant. J’aurais encore voulu te faire don du château de mon père à Tu­ rin où je naquis. Malheureusement je n’ai rien de tel maintenant. Nous avons vécu comme des princes a- vec mon mari. Mais lui mort, je suis resté dans l’état où tu me vois Tu es une personne chez qui il n’y a rien d’emprunté, riend’artificiel, c’est pourquoi je t’appelle mon en­ fant.

Sa voix tremblait en disan' tou­ tes ces choses.

Et Didon aimait cette vieille grand’mère tout comme moi-mê­ me. Il senta't qu’elle arrivait ri­ vant qu’elle eut sonné la porte et faisait un bruit de tous les dia­ bles pour qu’on lui ouvrit. A peine Mme Koeptchen entrée, Didon sau­ tait sur elle, fou de joie.

Oh ce Didon, c’était une vraie merveille. Il n'y avait pas que moi qui l’aimait ; il n’y avait pas que Mme Koeptchen, les KaR&Üfis ou- vnères, les clientes qui l'ado raient. Tous ceux qui le voyaient

dans la rue en étaient épris ; ils s'arrêtaient pour demander si c’é­ tait un lion ou un chien puis vou laient absolument le caresser en disant : « Nous n’avons rien vu de si beau jusqu’ici. »

En effet, ce fut moi qui appor­ tait pour la première fois cette ra­ ce de chien chinois à la langue et au palais bleus à Berlin.

Mais Didon n’aimait pas du tout être caressé. Il était d’une fierté que n’avait peut-être pas jm ^ fils du Céleste em pire./ ¿mror, Çr*m& jamais il n’acceptait de man ger quoi que ce soit de la main des gens qu’il ne connaissait pas. Au icstaurant, il ne mangeait que si c’était moi qui lui donnais quelque chose.

Il connaissait quelques amis de la maison et les aimait. Lorsqu’ils venaient c’était une fête pour lui et il daignait leur donner la patte

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__ 7 9 __ me fâire l’honneur de venir voir .. — Serait - ce trop vous deman-Lorsque la porte sonnait il cou- der que de vous prier de m’envo- rait aussitôt et revenait sur ses yer quelques modèles ?

pas lorsque ceux qui arrivaient n’ — Je suis à vos ordres Mada- étaient pas des connaissances. On me ; je vous apporterai demain ne pouvait rien lui faire faire par quelques modèles,

la menace ou les reproches. C’é - Le lendemain tout' en_ me com- tait une créature qui choisissait mandant jdeux robes,, LAmbasisa.-elle - même ceux qu’elle aimait, drice me déclarait être très satis-Quoique très fier, il était d’une faite des robes qu’elle avait fait gaieté exhubérante. Il mettait tout coudre à une certaine Ikbal Ha-sens dessus - dessous lorsqu’il com-# mm, à Istanbul,

mençait à jouer. A p e i n e L ’Ambassadrice semblait très venait - il chez nous qu’ils se met- satisfaite des robes que je lui avais taient à jouer à cache - cache. On faites. Mais l’obligation de me l’invitait avant moi et on donnait ren(ire constamment chez elle pour d’abord lecture de la liste du m c -^ s essayager m’ennuyait. A vrai nu préparé pour Didon.

Un de ces jours pléins de gaieté <?ù je m’étais rendu à l’ambassade, Mme l’ambassadrice me dit :

— Nous entendons parler de vos beaux ouvrages, madame. Quand donc vous déciderez - vous à nous les montrer ?

— Madame, je ne fais pas des choses assez belles pour vous sa­ tisfaire. Mais si vous voulez bien

dire, les autres clientes m’avaient un peu gâté. Mais l ’Ambassadrice était très délicate. Un jour qu’elle me louait elle dit :

— Savez - vous madame que ,j’ ai parle de. vous à ma mère ? Je lui ai écrit qu’il y avait à Berlin une Turque capable de coudre mes petites robes. Ces choses - là con­ tentent beaucoup ma mère.

Tout en remerciant l’Ambassa

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Par REBIA 1EVFIK BASOKCU

Traduit du turc par M A ZH A R KUNT !

drice pour ses louanges, j eus la sensation qu’elles n’étaient pas tout à fait opportunes, et je me diş :

. — Je crois que je ferais bien de mettre un terme à mes services jusqu’à ce que j ’ai prouvé à Ma­ dame l’ambassadrice une Turque capable de coudre quelques petites

robes. „

Je lui envoyais* les robes ache­ vées et je mis fin à nos relations en prétextant toutes sortes de chq*

ses pour refuser les nouvelles ro­ bes. Toute fois, cela ne m’empê­ cha pas de me rendre à l ’Ambassa­ de les jours officiels et d’y laisser ma carte.

* * *

J’étais contente de mon travail. Mon existence s’améliorait peu à peu malgré les tourmentes. Mai - heureusement les ébranlements su bis par mes amis les K m e fai­ saient beaucoup de peine. Je cons­ tatais parfois que Christine avait

les yeux rougis. Elle ne se plai­ gnait jamais à personne et se don­ nait les airs de la femme la plus heureuse du monde. Ses frères et soeurs et sa mèré elle - même cro­ yaient qu'il en était ainsi.

Je sentais que depuis quelque temps, des chagrins secrets ron - geaient cette femme d’une patien­ ce angélique. Je ne voulais pas sa­ voir ce qui se passait, mais un incident bizarre me fit intervenir en tierce personne dans la vie de ce couple. ..

iIiwHnr avait une passion terrible pour les courses de chevaux. Il n’ en laissait échapper aucune et sui­ vait toujours les journaux parlant d’hippisme. Le plus souvent nous allions tous les trois aux courses, le dimanche. Mais Christine n’y ê- prouvait aucun plaisir. Elle ai - mait mieux passer son temps à bavarder chez les Gotnig. Mr Got- nig était devenu amiral après a- voir rempli des fonctions impor­ tants. Il fut par la suite nommé commandant de Kiel.

Us habitaient la H*e? strasse à Berlin, que le gouvernement avait affecté à la résidence des officiers de marine. Mme Gotnig était une femme parfaite, vraiment digne de faire honneur aux dames alleman­ des. Elle écrivait de beaux vers, de temps à autre, et la finesse de ses sentiments se remarquait dans tous ses actes et jusque dans l’amé­ nagement de sa maison. Elle me témoignait d'un grand intérêt et d’une sympathie profonde.

Très souvent, nous faisions les Gotnig, les Kqftg. et moi - même de longues promenades sur le lac de Wansse, et nous prenions sur ljherbe notre déjeuner que nous emportions dans nos sacs. Didon était le principal invité de ces dé­ jeuners. Il n’y avait pas de pro­ menades dont il ne fut. Mais on inventait beaucoup de choses pour le distraire.

( à suivre )

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Hm I Un soir ■ta±a »i vint me trouver, les traits bouleversés. Il se tut pendant quelques secondes puis me dit, sans juger nécessaire de faire de préambule :

— Rebia, je suis perdu. J’ai joué aux courses tout notre avoir en Banque ; j ’ai investé des sommes considérables simultanément aux cours de Berlin, de Paris et de Lon dres. Je voulais réaliser d’emblée une grosse fortune et vivre large­ ment. Mais aujourd’hui tout cet argent est perdu. J’ai encore joué ça et là dans l ’espoir de sauver quelques bribes. Non seulement je n’ai pas rien sauver, mais encore je suis plongé dans les dettes jus­ qu’au cou. C’est à devenir fou. Je ne puis rien dire de cela à Christi­ ne. Je perdrais toute sa confian­ ce. Je ne puis m’en ouvrir non plus à mes amis allemands, car ce se­ rait au risque de perdre l’honneur. Je suis donc venu vous consulter. Que dois - je faite ?

— Vous avez très mal fait, lui

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Par REBIA VfEVFIK BASOKCU

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Traduit du turc par M A Z H A R KUM T

dis - je. Mais vous ne pouvez vous

dépêtrer de cette affaire en le ca­ chant à Christine. C’est une femme si bonne qu’elle vous pardonnerait et pourrait régler vos dettes. El­ le pourrait s’adresser dans ce but _

à sa famille, en tlA>

— Mais situation est terri- 1 ble, poursuivit - il, j ’ai perdu 1’

argent représentant la contreva - leur d’une maison que ma femme avait en banque. Vous savez com­ bien Christine est attachée à sa maison. Voilà des années qu’elle rêvait d’avoir une maison à nous. C’était son idéal de bonheur. Au­ jourd’hui, je n’ai même pas une centaine de marks en poche. Com­ ment voulez - vous que j ’aille lui raconter tout cela ?...

— Il est facile de trouver Quel­ ques centaines de marks dis - je

Je me rabaisserais à mes propres Quitté la marine ne m’attirait. Je

yeux si je ne vous donnais pas la ne pouvais m’entendre avec les ci --- r---moitié de mon pain contre tout ce vils. Cela provient peut - être de quitté la marins ?

que vous avez fait pour moi l’an- ce que je suis né en Amérique du — J’avais mes raisons. L’amiral née passée Mais je crains que vous Sud. J’avais un peu plus de dou- chef de la flotte me donna l’ordre ne continuiez à jouer tout en ?e ans lorsque je suis venu dans de conduire en Angleterre l'esca-

laissant Christine dans l ’ignoran- mon pays. J’aimais beaucoup le dre allemande qui devait être li­ ce. Il jne semble qu’il s’agit en 1’ métier de marin et à peine eus - vrée à l’Angleterre à l’issue de la

occurence d'une passion profon - dément enracinée chez vous.

— Certes . Je jouais de temps à autre, mais je n’avais pas com­ mis une pareille folie. Rien de tout ce que je faisais depuis que j ’ai quitté la marine ne m’attirait.

je quitté l ’école que je fus nommé aide - de - camp du prince Adal­ bert, le fijüBte de Kaiser, qui était clans la marine. La vie était bel­ le. Je n’avais qu’un désir à cette époque. AVoir une femme capable de me comprendre...

Mais pourquoi avez - vous

guc-rre de 1914 - 18. Cet ordre „blés sait mes sentiments. Je ne pouvais pas livrer de mes mains, à l’en­ nemi, ces navires que j ’aimais plus que la vie. Lorsque je dis à l’a­ miral que je coulerai les navires en pleine mer ,ot que, je disparaî­ trais avec eux, il me répondit “ Vous refusez donc d’obéir à 1' ordre donné. Vous devez savon ce que cela signifie. ” “ Oui,‘C rural. je le sais, dis - ie, et c’est pour­ quoi je donne ma démission. ” C’ est ainsi que je quittais la marine.

— Quel dommage fZAna/etÿ k - pondis - je. Vous êtes vraiment un grand enfant, un enfant nuisi­ ble capable de bouleverser votre bonheur et la vie de votre fem­ me !

— Certes, je le sais, et toute la faute en est à moi : j ’ai toujours agi jusqu’à jprésent d’après mes sentiments. Telle ne serait pas ma vie si nia mère n’avait pas remis à son second mari la fortune que nous avait jlai sciée mon père. Je ne puis pas supporter cette vie médiocre où il faut tout calculèr

— Vous êtes dans votre tort. Vo

tre vie n’est pas médiocre du tout, Vous pouviez faire tout ce que vous désiriez jusqu’aujourd’hui Soyez reconnaissant de ce que vous avez la meilleure femme du monde, intelligente, pleine de ten­ dresse et capable de vous diriger.

— Oui, ma femme n’a pas Sa pareille, pourtant malgré cela je guis l’homme le plus malheureux de la tei're, car elle ne me com - prend pas du tout. Habituée aux voies bien droites d’une vie calme propre aux nordiques, elle ne peut se faire une idée des tourmentes que les hommes qui ont du sang et des nerfs peuvent provoquer. Elle est incapable de comprendre tout ce qui. est en dehors de ses vues et de ses pensées. Si mainte­ nant je vais lui raconter mes er­ rements. elle me considérera com ­ me une créature misérable, perdue pour la société et aura honte de moi.

- — Peut - être... Mais vous pour riez obtenir son pardon à une con­ dition.

— Laquelle ?

( à suivre )

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Referanslar

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dblTprofesseur avait demandé na%pour que nous allions demeurer guère la main de Christine, mais&#34;quelques jours dans sa villd L de au moment où elle allait