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VINGT ANNEES EN EUROPE

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Academic year: 2021

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Tam metin

(1)

— 31 —

Mais cette iernme “ moi - même” un peu gâtée venue d’Istanbul et qui, depuis cinq mois qu’elle était à Paris allait de soirée en dîner et courait les salons avec une nouvel­ le toilette tous les jours et s’effor­ çant de rivaliser avec les parisien­ nes ne me donnait pas grand es - poir. •

Dix ou quinze jours se passé - rent. Les chaleurs commençaient. Dans un mois il ne resterait plus personne à Paris ; tout le monde s’ en viait à la campagne. D’ores et déjà il y avait des réceptions d’a­ dieu.

Un jour où le ciel était très clair et brillant, ce qui arrive rarement à Paris, je fus invitée à un thé chez une jeune dame. Le thé n’é­ tait pas donné dans un apparte - ment sombre : il avait lieu plu - tôt dans le salon de rez - de - chaus sée d’une maison à deux étages bâ­ tie au milieu d’un beau jardin tout vert, plein de fleurs. Les trois sa­ lons attenants avaient leurs lar

-ges portes ouvrant sur ce jardin. C’était un grand plaisir que de prendre le thé en face de ces grands arbres, de ces fleurs multicolores dont les couleurs se mariaient si harmonieusement. Il y avait ce jour - là plus de 40 invités. Les femmes rivalisaient d’élégance, re­ vêtue de leurs plus belles robes d’ été : je portais moi-même une robe d'organdi que j ’avais copiée de tanvin. La beauté et le grâce qui se dégageaient de mon entourage faisaient taire les soucis qui m’as­ siégeaient depuis des semaines.

Nermin n’était pas présente. Mais au moment même où ayant pris mon thé j'allais m’asseoir dans un fauteuil près de la porte ouver­ te du jardin, une jeune femme, an­ cienne amie de Nermin s’assit en face de moi une tasse à la main. Nous parlions de la beauté de Paris en ces mois, des distractions inépui sables de cette ville, des lieux de villégiature.

— Quel dommage me dit - elle ce méchant Nejat nous fai,t atten­ dre depuis des mois Nermin et

Feuilleton de “ La République raconté cela ? Je

VINGT ANNEES EN

E U R O P E

Par REBIA TEVFIK BASOKCU

Traduit du turc par MAZHAR KUNT

moi en nous assurant qu’il viendra

à Paris. Et voici que maintenant il écrit qu’il ne viendra plus. On se serait si bien amusé s’il était ve­ nu.

J’eus un tressaillement et peu s’en fallut que je ne verse mon thé sur ma robe d’organdi bleue. Te­ nant la tasse à deux mains je le posais sur mes genoux et faisant un grand effort pour donner à ma voix un ton naturel je de - mandais :

—- Qui a. pu vous dire que Nejat ne viendra pas ? J’ai reçu une car­ te il y a quelques jours. Il m’écrit qu’il viendra sans faute.

— Oui c’est, il y a quelques jours seulement, qu’il aurait renoncé à venir ici. D’ailleurs ce serait inu­ tile... Il parait qu’il est tombé a- moureux d’une jeune fille suédoi­ se. C’est ce qu'il aurait clairement expliqué dans la lettre qu’il vient d’envoyer à Nermin.

— Tiens, et quand est - ce que

Nermin vous i l’ignorais...

I — C’est bien ce qu'elle me l’a ( dit. Oh j ’en veux terriblement à ce Nejat... Il m'avait si bien fait les honneurs d’Istanbul lorsque j ’y é- tais allé naguère ! Il nous oubliera toutes s’il se marie.

En quittant la réunion, je dis à la maîtresse de maison :

— Madame, je vous prierai de considérer cette visite comme une visite d’adieux

— Vous retournez à Istanbul ? Pourquoi cette décision soudaine ?

— Je n’ai pas encore arrêté la date de mon départ. Je vous avise­ rai sans faute.

Rentrée à i’hôtel je montais im­ médiatement chez moi ; je ne des­ cendis pas pour le repas cette nuit. Mes oreilles bourdonnaient et ce bourdonnement se répercu - tait à travers tous les nerfs de mon cerveau.

— Que feras - tu, que feras - tu maintenant me disais - je. Les yeux fixés sur un point, je pen­ sais et regardais la valise couleur

nurTum_numuriür^ .

marron posée près de la garde - robe. La valise n’avait pas été ou­ verte depuis mon arrivée : elle é- tait rempli de cadeaux de maria­ ge. Comment allais - je rentrer à Istanbul ? Que penserait le mon­ de de moi ?

Non, vraiment, le sort n’avait pas bien mesuré les forces de son adversaire en m’assénant ce deu­ xième coup toujours à propos de mariage. Je n’étais pas faible au point d’être brisée. J’aurai certai­ nement dans quelques jours une i- dée capable de me montrer ce que je devais faire.

Le lendemain matin je reçu une carte de Nejai.. 11 m’annonçait qu’ en raison de la guerre le ministè­ re étairt très occupé, qu’on n’ac­ cordait pas de congé aux fonction­ naires et qu'il n’espérait plus être à même de venir à Paris pour le moment.

Lorsque je vis Nermin, je lui parlais de la carte de Nejat ;

— Il m’a écrit aussi, une dit - elle.

( à suivre ) V

(2)

Mais elle ne me dévoila pas la raison pour laquelle Nejat ne v e ­ nait pas. Je crus sentir que Ner - min éprouvait des remords, car je savais parfaitement que c’est elle qui avait conseillé à Nejat Nazmi de m’épouser : elle désirait beau­ coup ce mariage. Mais lorsque j ’a­ nalysais mes sentiments, je remar­ quais que je n'éprouvais aucune irritation contre Nejat.

Il y avait deux questions Qui me faisaient passer des nuits blan - ches : Comment et avec quoi al - lais-je payer les 4000 francs de A. hanim ? Peut - être même me vo­ yait - elle mariée à la suite de la lettre que je lui avais écrit en der­ nier lieu ?

En outre, qu'allais - je faire main tenant? Comment allais - je gagner ma vie ? En supposant même que je veuille rentrer à Istanbul, il m’était impossible de faire le vo­ yage avec l’argent qui me restait en banque.

Je songeais à ce que m’avait dit le vieux français à l’hôtel : “ Les lignes de votre main laissent pré - sager un succès absolu Pour

-rais - je gagner ma vie si je me ¡fai­ sais couturière ?

J’étais habituée à coudre des robes pour mes poupées. J’igno - rais totalement le côté technique de l’art. Lorsque je voulais me cou dre une jaquette, je décousais une jaquette d’amazone que je m’é - tais fait confectionner naguère chez Carlmann. et je coupais l’é­ toffe en conséquence. Mais duel serait l ’atelier qui voudrait enga­ ger une ouvrière dont les connais­ sances techniques étaient aussi ru­ dimentaires ? Du reste, en suppo­ sant même que je connaisse la cou ture à la perfection, il faudrait ton jours qu’on me recommande à un ateliers. Me faudrait - il avoir re­ cours à Nermin dans ce but ?

Quoique Nermin semble m’ai - mer beaucoup, je ne trouvais pas en moi le courage de m’en ouvrir à elle de ce grand souci. Nermin a- vait un caractère bizarre qui n’é ­ tait guère plaisant. Elle racontait tout à tout le monde, y compris les côtés intimes de son mari et riait ensuite aux éclats. Elle ne cachait aux autres que ses propres pen - sées et sentiments. Mais les ca - chait - elle parceque ceux - oi é­

Feuilleton de “ La République

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VINGT ANNEES EN

EU RO PE

Par REBIA TEVFIK BASOKCü

Traduit du turc par MAZHAR KUNT

taient condammables ? Où bien n* avait - elle aucune opinion bien à elle, comme elle me 1 avait dit une fois ?

Quoi qu’il en soit personne ne devait rien savoir du tournant dif­ ficile où je me trouvais, ni Ner ■ min, ni ceux que j ’avais connus grâ ce à elle, ni mas amis de l’hôtel.

Ma mère aimait beaucoup les chats. Lorsque l’un de plus beaux manquait, elle disait :

__ Le chat de bonne race ne laisse jamais traîner son cadavre

Je voulais également disparaî - tre sans laisser de traces comme un

bon chat. Mais comment faire ? Un matin lorsque j ’ouvris les yeux, je me dis :

— J’irai à Berlin. C’était à croi­ re que quelqu'un m’avait soufflé l'idée à l’oreille.

Cette idée arrêta aussitôt la dou­ leur qui rongeait mon cerveau com me une sorte de méningite.

Voici le projet que je formais : J’allais dire à mes amis :

“— Je pars pour Istanbul. Mais je séjournerai une semaine à Ber­ lin. ” C’est ainsi que je quitterais Paris. Personne ne me connaissait à Berlin. Si je parvenais à tra

-vaill?r et à gagner ma vie aansme restait ties couronnes revoar * cette ville, j ’étais sauvée. Du res- nées de Vienne...

te tout me serait facile si j ’arri - Je consacrais tout mon après - vais à tenir pendant un mois. Si- midi à. faire les visites d’adieu de non, il n’y avait plus qu’à me tuer., rigueur. Faisant semblant d ’être Je détestais d’ailleurs les femmes très gaie je répétais à tous le mê- incapables qui étaient toujours ac- me refrain.

crochées à leur famille ou à leur Le soir M. IC que je n’avais pas mari pour arriver à vivre. J’allais vu de longtemps me téléphona : faire ma vie ou mourir.

Une voix intérieur me disait — Pauvre femme, ces deux

al-— Je viens d’apprendre que vous allez quitter Paris me dit - il, et je regrette beaucoup que vous nous ,. , . , . • quittiez si vite. Je voudrais vous ternatives sont egalement ditfici - 4 ndre visite avant votre départ.

Malheureusement je ne connais­ sais pas un traître mot d’allemand. Cette idée me ranima soudain.

Je sautais du lit m’habillais. Je m’ le thé.

Quand voudrez - vous me permet tre de venir voir ?

— Si vous le voulez - bien ve­ nez demain à l ’hôtel. On prendra Et je téléphonais aussitôt à Ner­ min :

— Chérie, je vous invite à venir prendre sans faute le thé chez moi., demain. M. K. sera Là et je vou- Du consulat, je me rendis je cirais passer quelques moments a- courus à la Banque et retirais tout Vec vous avant mon départ, mon argent. Tout compte fait Je Elle me répondit

adressais immédiatement au con­ sulat allemand.

On m’accorda un visa pour trois mois.

m’aperçus qu'il me serait lmpos - sible d’aller même à Berlin si je tramais encore pendant! quelques jours. Le prix du billet était de 700 francs, c’est - à - dire ce qui

— J’irai avec plaisir.

(3)

— 33 —

La nuit même j ’avisais mes amis de l’hôtel de mon départ de Paris. Ils ne voulurent pas me croire. .

— Mais c’est impossible, me di­ rent-ils, vous voulez plaisanter. Est-ce qu’une personne comme vous Qui a tant d’amis à Paris et qui vit si largement, quitte cette ville en une saison pareille ?

Moi, vivre si largement ? Pau­ vres gens !

Le lendemain, Nermin télépho­ na, paraît-il .à M. K. avant de ve­ nir prendre le thé chez moi ; ils vinrent ensemble à l ’hôtel Balzac.

A peine entrée, elle dit :

— Ma chérît, permets-moi de monter chez tpi, je veu;x laver mes mains. U jtkhX m

-— Mais\ c’est inutile de me le demander. Monte immédiatement, tu es chez toi.

Et j ’allais auprès de M. K. qui était seul au salon. Après avoir re­ gardé dans tous ses détails ma ro­ be d’organdi bleu foncé, il me dit: — Madame, je suis vraiment af­ fligé de vdus voir quitter Paris.

Vous avez sans doute compris la raison qui m a poussé à ne plus reparaître devant vous. J’ai fait cela rien que pour vous être agréa­ ble. ..

— Pourquoi... je ne comprends pas trop ce que vous voulez dire.

— Parce que... on m’a dit que notre présence vous ennuyait et que vous préfériez les thés-dan- sants du Claridge et de Carlton à notre cercle plutôt sérieux.

Ces mots me surprirent telle­ ment que j ’en demeurais bouche- bée :

— Voyons, dis-je, comment pouvez-vous imaginer une chose pareille? Ne vous répétais-je pas toujours que les prévenances dont vous faisiez tous preuve à mon é- gard me rendaient infiniment re­ connaissante ?...

— C’est plutôt nous qui vous sommes reconnaissants d’avoir ac­ cepté nos modestes invitations. Mais on a dit que vous les aviez acceptées par simple politesse, et que la danse était ce qui vous plai­ sait le plus à Paris. C’est ce qui a

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Par REBIA TEVFIK BASOKCU

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Traduit du

turc

par MAZHAR KUNT

fait que je me suis dit } un hom­ me jpdü*'a’ ioeau se' plaire en la so­ ciété d’une dame, il doit s’en éloi­ gner pour ne pas la déranger.

— Il se peut que celle qui vous a dit ces choses ait voulu vous ex­ pliquer ses propres sentiments. Pas les miens en tout cas. C’est qu’en effet je n’ai jamais rien dit qui puisse être interprété de cette fa­ çon. Quant à ce qui est de mon penchant pour la danse, je ne suis

allée que quatre fois aux thes-dan- sants depuis cinq mois que je suis à Paris. Nermin m’accompagnait deux fois et nous n’y avons pas dansé.

Au même moment nous vîmes dans le miroir du salon Nermin qui descendait rapidement. M. K. me dit :

__Veuillez m’excuser de vous a-voir raconter ces choses. Permet- tez-moi de n’en plus parler

désor-JliClAO. ,

Tout en entrant avec affaire­ ment au salon, Nermin qui sou­ riait nous regarda tous les deux a- vec des yeux pleins de curiosité et demanda :

__ Quelles sont donc les choses si importantes que vous aviez à vous dire ?

M. K. répondit :

__ J’exprimai à Madame tout le regret que me causait son depait. J’étais très content de voir parmi nous une dame n’ayant rien de commun avec nos hypocrites. Mais il était dit que nous devions la per­ dre bien vite.

Nermin eut un éclat de rire nerveux :

— Alors, cher ami, jeta-t-elle, vous porterez dès demain un signe du deuil...

Puis m'enlaçant le cou avec un bras elle ajouta en riant :

__ Oh, ma Rabia bien-aimee, tu nous manqueras beaucoup. Ah, ce... Voulant couper court aux paro­ les de Nermin, j ’intervins :

— Avez-vous jeté un coup d’oeil sur le «Figaro)- d’aujourd’hui ? U y a de très bonnes nouvelles d’An- ^ara t '

' Nermin ne fit que parler ‘"'dès'\^

mauvais côtés du caractère de son mari.

La nuit, retirée chez moi, je son­ geais constamment à Nermin :

__ Pauvre Nermin, me disais-je, ne vaudrait-il pas bien mieux qid au lieu de t’occuper tellement d’ une politique aussi compliquée a l'égard de tes amis tu sois plus franche et que nous nous confiions nos peines? Peut-être même Que nous aurions pu monter une entre­ prise à nous deux. N est-ce pas dommage tout de même ?

III

Quoi de plus pénible pour une femme née et grandie sous 1’’**» ottomane, pour une jeune femme qui ne s’est jamais souciée de dues tions d’argent que de se voir dans l’obligation de calculer jusqu’au dernier centime ?

( à suivre ))

(4)

— Î14 —

Lorsque ayant réglé mon comp te à l’hôtel je remis leurs pour - boires aux garçons, je fus littéra­ lement effrayée devant les quel - ques francs qui me restaient. J’é­ prouvais le sentiment de me lan­ cer dans un vide rempli de ténè­ bres en me rendant en voiture à la gare du Nord.

Nermin ainsi que les amis dont, j'avais fait la connaissance chez el­ le étaient venues me saluer. Les filets de mon compartiment fu - rent remplis de boîtes de bonbon et de fleurs. Quelques minutes plus tard, M. K. venait aussi ayant à la main un grand bouquet de ces oeillets parisiens grands comme des chrysantèmes. Tout le monde me souhaitait bon voyage ; tous di­ saient qu’ils m’attendraient sans faute l’année prochaine.

Je faisais des promesses de re­ tour en souriant. Le mouvement des piains, des bras et des mou - choirs continua jusqu’à ce que le train fut hors de vue...

Oh Paris ! Est - ce qu’il me se­ rait donné de te revoir encore ?

Ce train où j ’étais toute seule

m’emmenait vers la plus grande épreuve de m<|'vie.

La vie ou la mort devait en être le résultat. Je pourrais peut - être décrocher la “ vie ” pourvu que je sois capable. Sinon... ,

Nous étions trois dans le com­ partiment. Une dame anglaise â- gée en face de moi et un colonel français d’âge moyen près de la

portière. *

Le colonel français fut aussitôt curieux de connaître quelle était cette jeune femme que des pari - siens si élégants étaient venus sa­ luer avec" tant de chaleur. En ef­ fet, à cette époque Berlin étant toujours sous l’occupation des al­

liés, les voyageurs dans le tram Paris - Berlin étaient tous des mi­ litaires français ou des familles de militaires.

C’était l’une des journées le plus chaudes de Juillet. J’ôtais la ja­ quette de mon tailleur bleu - fon­ cé ainsi que mon chapeau. Ma gor­ ge était oppressée et j ’avais la bou che pleine d’amertume. La tris - tesse que je cachais jusqu’alors sous de dehors de gaieté et de cal­ me se réfiétait sans doute sur mes traits puisqu’à peine assise le

co-Eeuillcton de “ La République

IVINGT ANNEES EN

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Par REBIA TEVFIK BASOKCU

Traduit du turc par MAZHAR KUNT

lonel me dit • est moins forte qu’à Paris et il y a

— Madame, j'ai compris en vous beaucoup de choses à voir. Les en-entendant tout à ’l'heure parler à virons sont également fort jolis, vos amis que vous êtes étrangère Vous ne pourrez pas parcourir cet- et que vous vous rendez à Berlin- te cité en deux ou trois jours. Ma C'est là^ue je me trouve aussi, & soeur a deux filles de votre âge mon quartier - général. Je serais qui étaient venus à Berlin pour très heureux de vous être utile à une semaine. Mais voici quatre l’occasion, „^ois qu’elles y sont. Elles adorent

promener chaque matin à che-— Je vous remercie beaucoup*,.^1 . v , .

, . T,T • . • V val au Tiergarten. Est - ce que vous lui dis - je. Mais je ne ferai que . “ ■ , h l ,

passer à Berlin. Histoire de voir montez aussl a ciievai •

un peu la ville... -— Oui, j ’aime beaucoup l’équi-__ Oh, mais c’est la saison pro- tation. Mais je ne crois pas pou-pice pour voir Berlin. La chaleur voir disposer du temps nécessaire

/

à Berlin.

— Mais vous prolongerez votre séjour à Berlin. Tout simplement. Je vous présenterais à mes nièces. Vous ferez ensemble des prome - nades. Pour être franc je vous di­ rai que mes nièces sont enchantées d'être à Berlin mais elles n’arri - vent pas à se faire des amies par­ mi. les Allemandes.

La dame anglaise âgée prit éga­ lement part à la conversation. Le colonel français était tellement eau seur qu’il aurait été capable d’en­ traîner dans la conversation vingt personnes si le compartiment pou­ vait en contenir autant. La con - versation devint encore plus ani­ mée lorsqu’on sut que j ’étais tur­ que. D’après le colonel,il était à re­ gretter que les Turcs fussent du côté allemand lors de la guerre de 1914. Mais Mustafa Kemal était un grand soldat capable de tout re­ mettre en ordre et les Français pou vaient d’ores et déjà se considé - rer comme les alliés des Turcs.

Il était sept heures et demi. La cloche annonçait le début du pre­ mier service au wagon - restau - rant. Le colonel dit : ’

— Ce sont des chefs français qui font la cuisine dans le wagon - restaurant. Une fois de plus nous allons manger des mets français. Vous n’en aurez pas de pareil à Berlin. Les mets allemands ne sont pas bons. Si vous le voulez bien, on mangera tous les trois à la même table.

Il se leva.

La dame anglaise se prépara à le suivre. Tandis que je ne bou - geais pas de ma place.

— Je vous aurais suivi avec plai sir colonel, dis - je, mais il m’est impossible de manger quoi que ce soit dans le train ; ça me rend ma­ lade. Je vous prierai donc de m’ excuser.

— Voyons, me dit - il, comment ferez - vous pour passer toute la nuit sans manger ? Prenez au moins une tasse de bouillon.

— Non, non, je vous remercie. Je me connais et je ne veux pas être malade Du reste, si l’envie me prend de manger, j ’ai de quoi trom per mon appétit.

(5)

__3 5 ___ Lorsqu'un être humain, sachant qu'il a une dette envers l’humani- Comment aurais- pu aller au té pour le moins autant qu’envers wagon-restaurant ? Avec l’argent lui-même et n’arrive pas à s’en que j ’avais en poche je n’aurais pu acquitter, ne doit-il pas être esti- même prendre du tté.. C’est pour - mé comme malhonnête envers lui- quoi, du reste, j ’avais placé dans même ?

ma sacoche deux croissants et Avais-je en moi la force et la deux oeufs cuits durs. Demeurée volonté nécessaires pour sauver seule dans le compartiment , je cet honneur ?

mangeais aussitôt un oeuf et un — Peut-être que si, me disais-je. croissant, gardant le reste pour le En tous cas je vais essayer, et mê- lendemain matin. me essayer jusqu’au bout. Mais

Ces gens ne pouvaient se faire personne ne le saura. Pas même une idée de la tourmente que je^mere ou ma grand’mère... ^

traversais. Qui pouvait concevoir C’est pourquoi, avant même de qu’une jeune femme bien mise , me mettre en route j ’avais envoyé voyageant en première, accompa - une lettre à ma mère et une autre

gnée à son départ par du monde à ma grand’mère. tains co

Feuilleton de “ La République

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Par REBIA TEVFIK BASOHCU

Traduit du turc par MÂZHAR KUNT

vaillais inlassablement pour arra­

cher mes frères et soeurs à cer - coutumes et idées détestables qui lui avait offert des bonbons et « Néjat Nazmi ne peut pa^ en - dè**W*|w; Ottomane, elle me consi - des fleurs, n’avait plus de quoi al- core venir, disais-je. Je suis obli- dérait comme une révolutionnaire 1er au restaurant et vivait les der- gée de changer d’hôtel. Ne m’en- dangereuse dans la maison; elle en niers moments de ses jours d’abon- voyez plus des lettres jusqu’à ce déduisait que les actes de mes frè-dance ? que je vous mette au courant de res et soeurs

son luxe, ses distractions et cette phose était désormais replongée dans le rêve.

Que pouvait bien être cette vé­ rité située à l’autre bout du point? De toute façon, il n’y avait là per­ sonne ni mère, ni grand’mère, ni étaient dirigés par frère, ni ami, ni fiancé, ni admira-II fallait que personne ne le sut ma nouvelle adresse. » moi et me tenait responsable de teur. Ce serait si bien tout de mê-d'ailleurs,puisque je m’étais insur- Lorsque j ’avair 14-15 ans,maman tous leurs agissements. me s’il se trouvait quelqu’un, une gée contre le sort et la fatalité. J’ disait devant mon caractère sen - Ce train me semblait comme u- connaissance que l ’on put consul allais lutter jusqu’à ce que je sor- sible à l’extrême qui ne lui était

avais envers « A » hanem et qui mettait le comble à mon embarras.

Le fait pour une jeune femme dénuée de tout,grandie sous l’op­ pression la plus sévère de

tomane, de trouver un si graru courage en elle n’était en somme que la révolution intime d’une â- me «rêveuse « comme le disait, maman.

La .févolutionin avait éclaté nenon chez nous,chez mes frères et soeurs , mais dans mon âme à moi ... Est- ce qu’un être humain tout neuf , avec des coutumes, des idées, une âme et des désirs tout autres et dont l’imagination dominerait les sentiments naîtrait de cette révo­ lution ! Ou bien ...

*

jusqu a ce que je tis victorieuse de cette joute. Et si je perdais, mon impuissance et mon incapacité devaient être en - terrées en même temps que moi.

guère agréable

— Pauvre rêveuse !

Et quand divorcée, je revins chez elle, elle vit comment je tra­

ne sorte de pont qui me conduisait ter au sujet du pays ! Si au moins du rêve à la réalité. La partie que je parlais un peu l’allemand et si j ’avais déjà parcourue n’était plus j ’avais de quoi me faire vi- qu’une illusion avec ses Néjat vre pendant un mois, sans cette Nazmi, ses Nermin, ses Parisiens , dette de quatre mille francs que j ’

Lorsque le lendemain, le train entra en gare à Berlin, le colonel français me remit sa carte, ajou­ tant qu’il habitait l’hôtel Fiirsten- hof et se ferait un plaisir d’être toujours à ma disposition. Je le remerciais et nous nous sépara - lues.

A Paris, on m’avait recomman­ dé de descendre à l’Hôtel Central qui serait proche de la gare et où

l’employé connaisait le français. A l’hôtel, je demandais une pe­ tite chambre:

— Toutes les chambres sont oc­ cupées me diton, car tout le mon- ,de est à Berlin. Vous trouverez difficilement à vous loger si vous [n’avez pas retenu votre place à

l’avance. •

Pendant que je me demandais pensive ce que j ’allais faire, le commissionaire partant mes valises me fit un signe:

— Venez me dit-il, je vous trou­ verai une place où loger.

Mais iiVriin^l fiy#^e~ r!iôtel l’a yant entendu me dit.:

— Madame, gardez-vous de sui­ vre cet homme. Tout n’est pas rose en Allemagne dans les circonstan­ ces actuelles et il se passe bien de choses dangereuses. Allez plutôt dans un hôtel bien connu, où vous pourrez loger en toute tranquilli - té.

— Mais, dis-je, où voulez-vous que j ’aille maintenant ? Je ne con­ nais pas la ville.

(6)

— Alors, si vous voulez bien at­ tendre un peu, je téléphonerai pour vous trouver un hôtel.

Décrochant aussitôt le récep - teur il parla pendant un certain temps après quoi il dit certaines choses à mon commissionnaire. Puis se tournant vers moi il dé - clara :

— Je vous ai trouvé une cham­ bre qui sera libre ce soir. Votre homme connaît l’adresse. Prenez un taxi vous irez directement là - bas.

C’est l’Hôtel Bauer, à Unter den Linden. Vous avez de la chance.

— Pourquoi répliquai - je les lo­ gements sont - ils tellement rares à Berlin ?

— Parceque la devise alleman­ de est à un cours très bas. On vient ici de toutes les parties du monde afin de profiter de ce bon marché. Voilà pourquoi il n’ya pas de pla­ ces dans les hôtels et pas de cham­ bres dans les maisons.

Je fus très contente de voir cet

homme s’occuper de moi et me1 trouver une chambre alors que rien ne l ’obligeait à me servir. Je me dis :

— Ça commence bien. Reste à savoir comment cela finira.

Lorsque mes valises me furent apportées et que j ’eus fermé ma porte à clef à l’hôtel Bauer, je vou lus savoir où j'en étais de mon compte. Je vidais mon porte - mon naie où il ne restait plus que sept francs ! Oui sept francs ! Toute ma fortune* ^naapKyrTrcmT" lunwxwyaft

Feuilleton de “ La République ”

*

Les yeux rivés sur ces quelques pièces de monnaie, il me semblait que des yeux cactoés dans le mur les portes et les fenêtres de ma chambre me scrutaient. Je posais mes mains sur les sept francs qui restaient sur me genoux et je re­ gardais craintive les murs, les por­ tes, les fenêtres. J’avais honte, hon te de cette pauvreté nouvelle.

Je me demandais si j ’allais pleu­ rer devant cette situation. Mais non, les larmes ne vinrent pas.

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Par REBIA TEVFIK BASOKCU

Traduit du turc par MAZHÂR KUNT

Je me levais tout doucement ;

jç remis le veston de mon tailleur ainsi que mon chapeau et je sor­ tis. Je voulais voir un peu cette ville dont j'avais fait le lieu de mon exil volontaire.

On avait dit d’Unter den Linden que c’était les “ Champs Elysées ” de Berlin. Mais c’était là pure fan­ taisie car cette avenue n’avait rien de commun avec les Champs - Ely­ sées. C’était une grande et large avenue avec double rangée d’ar­

bres au milieu

Ce n’étaient pas les rues et les magasins qui retenaient mon at - tention à mesure que j ’avançais, mais plutôt la tenue du public. Les Allemandes fortes, blondes, aux joues roses étaient pour la plupart sans chapeau, sans bas et marchaient rapidement avec les hommes, dans les robes qui les ser­ raient. Les hommes avaient des hauts de forme sur leurs costumes pour la plupart gris ou rayés.

J’étais intriguée par cette tenue bizarre. Mais j ’appris par la suite que les femmes ne portaient, pas de chapeau et de bas par raison d'économie et que les hommes por taient leurs vieux haut - de - for­ me pour la même raison, le cours de la devise allemande étant très bas.

Des choses encore plus curieu­ ses me frappèrent. Ainsi par e - xemple cet homme de taille mo - venne, assez gras qui passait près de moi avec son sac de cuir avait accroché sa canne à son jilet et marchait ainsi. Un autre avait un fil qui allait de son chapeau à son gilet. Mais personne ne les trou­ vait drôles et nul ne les regar - dait '' avec étonnement comme, je le faisais

En tous cas, les femmes qui se promenaient dans les Champs - E- lysées allemandes en balançant leur gros corps et en avançant à grands pas dans leurs robes à man ches courtes et sans gants ne res­ semblaient nullement aux Fran * çaises élégantes, pleines d’une grâ­

ce légère qu’on voyait à Paris. J'allais un peu plus loin. Les mots “ Pâm er Platz ” étaient ins­ crits sur une plaque apposée au coin d’un grand immeuble. Je pré­ mais que c’était la « Place de Pa­ ris ’". Plus tard, je me trouvais de­ vant un bois qui semblait sans fin après avoir passé sous un grand monument sur lequel on avait pla­ cé des statues avec chevaux et voi­ tures. Beaucoup des gens assis sur des bancs de marbre blanc essa - vaient de se rafraîchir. Quant aux femmes elles se promenaient en poussant devant elles des voitures d’enfants. D’autre enfants plus grands jouaient, couraient. Tous les enfants étaient beaux. Leur teint légèrement brûlé par le so­ leil, leurs yeux bleus, leurs ch e­ veux d’un blond platiné donnaient l ’impression de poupées animées en train de jouer.

Je m’assis également pendant quelques minutes sur un banc à les regarder :

( à suivre ))

(7)

— 37 —

— La vie doit sûrement être plus simple et moins fatiguante dans cette ville, me dis - je. .

Cela suffisait pour aujourd’hui. Au retour voyant Que l’ agence de voyage américaine était encore ou verte j ’entrais pour changer mes sept francs en marks.

On me remit exactement deux cent cinquante marks. C était vrai­ ment incompréhensible. Je serai donc parvenue à vivre largement pendant un mois si j ’avais eu 100 francs en poche.

Pourquoi n’étais - je pas venu plus tôt en cette ville ? Je compre­ nais bien maintenant le sens des paroles que m’avait dit l’employé de l’Hôtel Central. “ Tout le mon­ de vient ici pour profiter du bon marché qui règne ” , m’avait - d dit.

Depuis mon départ de Paris, la veille, je n’avais mangé que deux croissants en deux oeufs. J’avais faim. Peut - être que je pourrais manger quelque chose avec ces 250 marks. Je demandais l’adres­ se d’un restaurant

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Par REBIA TEVFIK BASOKCU

Traduit du turc par MAZHAR KUNT

me dit :

— Il y a un restaurant de l’au­ tre côté de la rue, *h.- dessfus du Café Kranzler, Vous pourrez y prendre vos repas.

Il n’y avait pas de restaurant dans mon hôtel Tout le rez - de - chaussée et un étage étaient occu­ pé par un café.

L’hôtel - café Bauer donnait d’ un côté sur l’Unter den Linden et de l’autre sur la Friedrichstrasse.

Traversant la rue, j ’entrais au café Kranzler et je montais à l’é­ tage supérieur. Le café était plein à craquer. C’était un jour de juil­ let tellement chaud... Tout le mon de prenait de la bière frappée ou de la glace.

Je montais au balcon du restau- iant où je pris place sur une peti­ te table et je demandais aussitôt le menu. Je commandais au gar­ çon un peu de bouillon, une cô­ telette, de la salade et de le com - pote.

J’avais tellement faim, que les mets me parurent aussi délicieux que ceux de Sir os ou de “ La Rue ” à Paris. Tout en prenant mon re­ pas, je regardais les passants. Je

me réjouissais intérieurement. Ma première journée s’était assez bien passé. Il me fallait avoir un re­ pos complet la nuit, car le lende­ main j ’allais me mettre à chercher du travail. Le lendemain... La no­ te de l’hôtel ne me serait remise que dans une semaine. Peut - être me serait - il possible de trouver quelque chose entretemps ?

Rentrée à l’hôtel, il ne me fal­ lait pas oublier de recommander qu’on m’apportât tous les matins le petit déjeuner avec deux oeufs. Il me fallait manger quelque cho­

se en sortant d e 'l’hôtel, cela, pour toute éventualité...

En Allemagne, les matelas sont plutôt durs. Malgré cette dureté, je vis, en ouvrant les yeux le ma­ tin que j ’avais dormi huit heu - res. C’est là un bonheur qui ne m’ échoit que rarement. L’insomnie est une ennemie qui me harcèle de­ puis mon enfance Lorsque la nuit je dors bien, rien ne peut m’inti - midier ou me décourager ensuite.

Après le déjeuner que je pris a- vec beaucoup d’appétit, je descen­ dis au rez - de - chaussée ; je pris

du concierge l’adresse des maisons de modes de Berlin. Il cru que j ’ étais de ces riches étrangers qui profitant de la différence de chan­ ge venaient dépenser de l’argent à Berlin. Il m’écrivit aussitôt quel­ ques adresser sur un bout de pa­ pier.

Je lui demandais comment il fal­ lait me. prendre pour trouver ces adresser. “ C’est bien facile, vous n’avez qu’à prendre un taxi, me dit - il, voulez - vous que j ’appel­ le ? ...”

Je le remerciais et lui expliquais que je préférais m'y rendre à pied, pour voir aussi un peu la ville. Le premier magasin £tait celui de “ Gerson ” . Une maison assez pro­ che de l’hôtel. “ Suivez la rue, me dit - il, c’est derrière l’opéra. On vous renseignera là - bas.

J’avais cru être chez moi à Pa­ ris. Mais à Berlin je me sentais étrangère et tout à fait seule. Tout était différent ici. Je parvins à trouver “ Gerson ” en montrant aux gens le papier sur lequel é- tait inscrit l’adresse. C’était un très grand magasin, mais le peu

de monde qu’il y,.avait dedans vous étonnait. On peut dire que l’éta - blissement était vide en comparai­ son des “ Galeries de Paris ” et des grands magasins li Au Printemps ” Je demandais le rayon de modes ; on me l ’indiqua et me prenant pour une riche étrangère on se mit à faire défiler les mannequins. Je fis entendre par signe que je ne vou­ lais pas de robes, que je désirais simplement parler avec quelqu’un sachant le français. On appela a- lors la directrice.

— Madame, lui dis - je, je viens de Paris. Je sais coudre et la robe que je porte est l ’oeuvre de mes mains. Si vous vouliez bien m’en­ gager comme ouvrière pour le mo­ ment, vous décidériez plus tard de l ’emploi à me donner.

— Qu’êtes - vous, me deman - da - t - elle ?

— Je suis turque, répondis - je. La guerre a opéré certains chan - gements dans mes conditions d’e­ xistence. Je suis obligée de travail 1er pour vivre.

(8)

— 38 —

Elle me regarda de haut en bas puis dit :

__Si cela ne dépendait que de moi je vous aurais immédiatement engagé à l’atelier ; mais le chef est parti il y a quelques jours à Pa­ ris où il restera 3 semaines. Nous ne pouvons engager personne sans lui demander son avis.

Je quittais l’établissement. Il me fallait trouver la 2ème adresse. Je traversai bien des rues, sans arri­ ver. Est - ce qu’il n’y avait pas de métropolitain à Berlin ? Ne pou- rais - je me rendre là où je voulais aller à peu de frais ?

J’abordais un agent :

— Métropolitain ? dis - je. Et il m’indiqua certaines rues que je suivis sans voir d’entrée ou d’escaliers me rappelant ceux d’un métropolitain. Je m’adi essais à un autre agent.

Il me montra un édifice où on accédait au moyen d’escaliers.

“ Sans doute, me dis - je, le mé­

tropolitain de Berlin diffère des autres. Je montais les marches, en

trais par la grande porte et je vis une large hall carralé avec des guichets tout autour.

J’avais devant moi un autre es­ calier de marbre. Ma parole, je n’ avais de ma vie vu un métro pa­ reil. Je m’approchais du guichet à droite : des chiffrés étaient ali - gnés sur le tableau qui le surmon­ tait. Il y avait les mots loges, bal­ con sur ces tableaux avec en regard les prix : 40, 50, 60 marks...

— Hélas ! pensai - je. Ce doit être une erreur. Je ¡m’expliquais par signes à la caissière qui me dit :

— Vous êtes au théâtre Métro­ politain.

Malheur à moi ! J’avais donc fait tout ce trajet en vain ! Je com­ pris qu’à Berlin le chemin de fer souterrain ne s’appelait pas le mé­ tro. Mais comment m'expliquer 7 Je pris la décision d’aller tou­ jours à pied. Après avoir longue­ ment marché en montrant l’adres­ se écrite aux agents, je me trou­ vais devant une grande maison. Ce la avait l’air d’une caserne. Et il y avait beaucoup de monde de - dans.

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Traduit

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turc

par

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A peine entrée je demandais à parler à quelqu'un sachant le fran­ çais. A l’homme qu’on me présen­ ta je demandais certains renseigne­ ments le nom du magasin d’abord c'était le “ Vertheim ” . dans la I.eipzigerstrasse. L'ayant interro­ gé sur l’existence d’un métropo -fitain, il me répondit qu’il y^en vait certes, et qu’une de ses'gares se trouvait au coin de la rüe. X appris ainsi qu’à Berlin, le métro devenait l ’Un|tergrundbahn.

Très contente des renseigne - ments qui m’étaient donnés, je lui

confiais le but de ma visite. L ’horn me prit un visage sérieux pour me dire :

— Je regrette, mais nous n’en­ gageons pas d ouvriers étrangers

Ainsi je m’étais fatiguée en vain pendant des heures. La réponse né gative de ces deux maisons m’a - vait uni peu effrayée. <“ Il vaut mieux que je rentre à l ’hôtel, me dis - je. Je crains de perdre tout espoir si on me répond non par - tout. Il était déjà quatre heures.

Le thé et les deux oeufs que j ’ avais pris le matin ne m’avaient

pas suffi. J’avais faim. La cha - leur et la fatigue me désséchaïent la bouche et faisaient refluer tout mon sang au cerveau.

Montée chez moi, je changeais, je me lavais, puis j ’allais au café Kranzler. Je ne pouvais rester longtemps toute seule dans ma chambre sombre à l ’hôtel.

Je pris une limonade glacée qui me mit à l’aise. Mais cela ne pou­ vait pas continuer. Il me fallait ap prendre quelques mots d’allemand. Peu après je me dirigeais vers un grand libraire tout proche et j ’a­ chetais un dictionnaire français - allemand.

Je revins ensuite à la terrasse du café où j ’avais pris mon repas la veille. Le dictionnaire en main, j ‘essayais d’apprendre quelques mots. Je n’étais pas d’aussi bonne humeur que la veille. Le côté “ réa iité ” de ma vie semblait devoir commencer dans toutes ^son amer­ tume. Je me disais que demain peut - être i’espoir luirait.

»Deux points importaient pour moi : personne ne devait se douter que j ’étais à Berlin. Il fallait sur­

tout me garder de “ A ” Hanim. Que ferais - je si un beau jour el­ le s’avisait de quitter Vienne pour Berlin ? Que lui dirais - je si je la rencontrais un jour dans la rue ou dans un magasin ? Ne finirait- elle pas pour conclure que mon mariage n’Iétait qu’une fable et que moi - même j ’étais une aven­ turière allant partout ?

Du reste, d'après elle, une jeu­ ne femme ne devait jamais voya­ ger seule. Une jeune femme était incapable de se défendre : il lui faillait se marier ou alors demeu­ rer avec sa famille. Une femme n’ avait pas même le droit de vivre librement, de penser libremnt. Pour elle, ces libertés avaient une toute autre signification. Sa tête, imbue de la mentalité ottomane ne pouvait admettre qu’une jeune fem me maîtresse de soi fut à même de défendre son honneur pour le moins autant que le feraient sa famille et son mari.

(9)

Si, me disais - je, elle me voit maintenant à Berlin, elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour me harceler sans compter les quatre mille francs Que je lui dois. Je de­ vais être coupable à ses yeux, une coupable mise au ban de la socié­ té, une malhonnête ne parvenant pas à régler sa dette, une aventu­ rière qui l’avait trompée en disant qu’elle allait se marier.

Mon Dieu, disais - je, faites que je ne meure pas avant d’avoir réglé

dette.

Mais comment allais - je payer ces 4000 francs dans un pays ou pour cent francs on pouvait avoir trois ou quatre mille marks ?

Combien d’années me faudrait - il travailler pour économiser ce montant dans ce pays où l’on pou­ vait avoir un excellant repas pen­ dant trois ou quatre jours moyen­ nant sept francs ? D’ailleurs où allais - je trouver du travail ? Les démarches que j ’avais faites dans la journée s’étaient avérjées vai­ nes !

39 Telles sont les pensées qui m'ob­

sédaient le soir, pendant que je re­ gagnais tristement ma chambre. Ma nuit fut mauvaise.

Je n’étais plus calme comme la veille. Les soucis m’obsédaient.

Le lendemain matin, je me ré ■ veillais plus fatiguée que la veil­ le. Après avoir pris déjeuner avec deux oeufs je me levais et m’ha - billais pour sortir. Je voulais par­ courir les adresses qui me res - taient.

Dans la rue je demandais à un agent la station de l ’Untergrund - bahn. Il me l’indiqua. Dieu mer­ ci, je n’allais pas avoir à courir les rues pendant des heures. Mais où me faudrait - il descendre ?

Dans le train, je montrais l’a - dresse à une dame. Celle - ci me fit comprendre qu’il me faudrait aller encore plus loin. A ce mo - ment, un jeune homme assis de 1’ autre côté et qui ne me perdait pas de vue intervint pour dire :

— C’est là que je descends aus­ si, je vous indiquerai le chemin. Peu’ après il me demanda tou­ jours par signe :

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me montrant, les chiffres, il me laissa entendre qu’il avait deux ou trois heures devant lui, qu’il m’ attendrait pour m’emmener ensui­ te manger. Je secouais la tête en disant “ Nein, nein ” et je m ’en - gouffrais dans le magasin.

Tous les magasins allemands res semblaient à des casernes. Je de­ mandáis quelqu’un parlant le fran­ çais. A peine lui avais - je exposé ma demande qu’il répondit :

— Nous n’engageons pas d’étran gères.

— Seriez - vous Scandinave ? Je fis non de la tête, et il n’osa pas poursuivre.

Le rame s’arrêta après avoir tra­ versé plusieurs stations. Le jeune homme me dit “ c’est ici ” et je descendis après l’avoir remercié. Mais en grimpant les escaliers de sortie, je vis que le bonhomme é- tait encore près de moi. Sachant que je l’avais remarqué, il me

dit-— Je vais vous conduire à v o­ tre adresse.

J’avais débarqué à Witenberg Platz. Le magasin où je devais me rendre avait nom “ Kadeve

Le jeune homme ne me quitta pas jusqu’à la porte du “ Kadeve ” Je le remerciais encore d’un signe de tête, mais lui me priant d’at - tendre un peu me laissa entendre qu’il m’attendrait à la sortie. Je lui expliquais que j ’avais beau - coup à faire au magasin et que je ne sortirais pas de sitôt.

Cette fois, il sortit sa montre et,

— N’y a - t - il aucune maison de modes capable d’engager une telle personne ?

Il me répondit avec sang-froid: — Nous ne le savons pas. Con­ sultez plutôt les annonces dans les journaux.

Je sortis bredouille. Je pris une rue et j ’avançais sans but déter­ miné, la tête assaillie par des pen­ sées. C’était mon troisième jour à Berlin et rien ne me faisait espé­ rer que je trouverais bientôt du travail. Il me fallait régler le comp te de l’hôtel dans quatre jours. D ’

ailleurs je ne pouvais demeurer là plus d’une semaine ; il me fallait trouver une chambre bon marché. Mais comment allais - je payer cet te chambre et où allais - je la trouver ?

J’étais dans un pays où je ne connaisais personnes ; et j ’igno - rais 'la langue. C’était, un1 fclsisez grand malheur car après tout j ’ étais une femme

Pendant que je flânais ainsi en regardant les vitrines, je vis écrit sur des chaises posées sur le tapis de Perse, ces mots en anciens ca­ ractère turcs : “ Tapis Persans Est - ce que ces gens pourraient m’ indiquer une chambre à louer ? Ils devaient certainement connaître tous le turc. J’entrais dans la bou­ tique. Trois Persans étaient assis sur des chaises posées ur le tapis. A peine m’eurent - ils vue qu’ils se levèrent, croyant qu’un bon client leur était venu.

— Y a-t-il quelqu’un qui sache le turc parmi vous, demandais - je.

(10)

— 40 —

— Mais nous parlons tous le turc, disent-ils. Nous sommes à vos ordres.

— J’ai de grands soucis, dis-je. J'ai eu à subir des malheurs : veu- nue de Paris je veux trouver à tra­ vailler ici. Je sais assez bien cou­ dre et je pense que je parviendrai peut-être à vivre si j ’avais une chambre où je m’établirais coutu­ rière.

L’un d’entre eux dit :

— Est-ce que vous avez jamais travaillé madame ?

— Non, jamais. Mais pressée par la nécessité je veux travailler et gagner ma vie.

Je sentais ma voix trembler en disant cela.

Dans un coin de la boutique, une femme montrait au Persan qui é- tait près d’elle une vieille broche en diamants. Ma voix tremblante avait sûrement dû la frapper. Elle dit quelques mots en allemand, puis se tournant vers moi, elle dit en français :

— Vous cherchez quelque chose madame? Ne pourrai-je pas vous être utile ? Je suis Russe...

— Je vous remercie bien. Je veux travailler d’abord, et c’est pourquoi je cherche une chambre. Je loge à l’hôtel. Je ne connais personne et j ’ignore comment je dois m’y prendre...

— Je vais vous donner une a- dresse: allez chez Fraulein Fritza, |lansbacher Stvasse 23. Si la cham­ bre est toujours libre, vous la loue­ rez, car à l’heure actuelle, c’est une chance que de trouver une chambre à Berlin. Ayez d’abord un logement. Le reste est aisé.

— Je vous suis reconnaissante, lui dis-je. J’irai immédiatement voir cette chambre.

Puis je me tournais vers le Per­ san à qui je dis en turc :

— Monsieur, puisque je vous ai raconté déjà pas mal de choses, il faut que je vous dise tout. Je n’ai pas de quoi régler la note de l ’hô­ tel, mais je possède une belle four-let certains objets. Ne pour­ riez-vous pas m’avancer quelque

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sur ses argent sur cela ?

L ’autre Persan sauta pieds :

— Mais naturellement, Madame me dit-il, nous nous ferons un plai­ sir de vous faire toutes les facilités possibles. Revenez demain avec ces objets et nous vous délivrerons de vos soucis. Voici ma carte. Je me nomme Sadikof. Je ne suis pas propriétaire de ce magasin. J’avais une sucrerie.

Je quittais le magasin en remer­ ciant ces gens si humains que j ’a­ vais rencontré dans un des mo ments les plus difficile de mon e- xistence. Je me rendais ensuite di­ rectement chez Fr au 1A Fritza. Je gravis lentement les marches de bois d’une très vieille maison obs­ cure. Fritza demeurait au 4e éta­ ge. Je frappais en tremblant. Al­ lais-je trouver la chambre vide ?

la porte s’ouvrit et une

grosse femme de haute taille, à la gorge proéminente, aux cheveux étroitement ramenés sur le som­ met de la tête, parut.

Grâce aux quelques mots que j ’a­ vais appris à l’aide de mon diction­ naire, je lui fis comprendre que j ’avais besoin d’une chambre. Frau lein Fritza sourit et me fit entrer. Nous entrâmes dans un corridor sombre et étroit.

L ’aspect de la chambre me cho­ qua au premier abord. Les meu­ bles pleins de poussière donnaient à cette chambre l’aspect d’un dé­ pôt. Il y avait un lit de bois au coin. Les couvertures qui pen­ daient laissaient voir que le mate­ las n’était pas tout ce qu’il y avait de plus propre.

Mais ce qui vous dégoûtait sur­ tout dans cette maison c’était le relant de graisse et d’oignons frits qui se répandait partout quoiqu’il fut déjà 5 heures de l’après-midi. Quoique les fenêtres fussent ou­ vertes, cette odeur pénétrante a- vait contaminé toute la maison et même les meubles.

Fritza me vanta, pendant un cer­ tain temps, la beauté de sa cham­ bre disant qu’elle était spacieuse, que la maison se trouvait dans un quartier central, le meilleur de Ber lin. Elle me disait que si j ’habitais cette chambre, j ’aurais de grandes facilités puisque j ’aurais pour voi­ sine une jeune fille russe connais­ sant bien le français, de sorte que je ne m’ennuierai pas. Le loyer é- tait de 300 marks par mois. Elle me garderait la chambre si je lui versais un acompte.

C’est à grand peine que je pus lui expliquer que je reviendrai dans quatre jours. Et je lui versais 50 marks, sur ce qui me restait des sept francs échangés le jour de mon arrivée. Fraulein Fritza sem­ blait ravie du marché car il sem­ blait que cette pauvre chambre ne pourrait pas être aisément cédée en location.

( à suivx-e ))

Referanslar

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