• Sonuç bulunamadı

VINGT ANNEES EN EUROPE

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2021

Share "VINGT ANNEES EN EUROPE"

Copied!
10
0
0

Yükleniyor.... (view fulltext now)

Tam metin

(1)

— 1 1 —

C’est seulement la nuit, dans ma chambre à coucher que j ’ouvris mon paquet, car j ’avais peur. Je taillais l’étoffe en consultant très fréquemment le modèle de crainte de faire une erreur.

Il fallut plus de 20 jours pour a- chever la robe d’organdi. C’est qu en effet j ’attendais que ma mère ne fut pas à la maison pour m’y consacrer. La nuit retirée chez moi, je travaillais pendant quel - ques heures pour les coutures à 1’ aiguille. Comme j ’avais travaillé très attentivement, la robe était très réussie. Elle m’allait vraiment bien.

Un jour que ma mère n’etait pas à la maison, je revêtis ma ro­ be d’organdi, et, après avoir soi - gneusement arrangé mes cheveux je me rendis chez ma grand’mère. La longue et large combinaison de taffetas rose que je portais sous l’organdi raide produisait un frou­ froutement qui était fort à la mo­ rne à cette époque. A Paris, on a- vait même composé une chanson

i '

Feuilleton de “ La République

VINGT ANNEES EN

EU R O PE

par

REBIATEVFIK BASOKCJJ

Traduit du turc par MAZHAR KUNT <

avec pour titre “ Frou - Frou ” à cette occasion.

Lorsque j ’entrais dans la^cham- bre, les yeux souriants de grand’ mère m’indiquèrent qu’elle était contente.

Je lui baisais la main en me don nant un air digne de nm tenue :

— Grand’ia w S T u u ia ïs - je, je suis venue vous remercier. Ça vous plaît ?

— Bravo Rebia, me répondit - elle. C’est superbe. Il me plait beau coup de te voir si habile de tes mains. Tu as très bien arangé tes

cheveux. Toute femme doit être iw—« un peu coquette, car autrement el- pas la froisser. Je mettrai demain on peut obliger une grande jeune le ne serait pas digne d’être une ta mère au courant de la chose. fille de ltf ans à porter une robe femme Annroche que je t’em - Le lendemain il ne fut pas facile qu’elle n’aime pas ? Il faut que tu brasse. ' de confier l’événement à ma mè- vois la robe qu’elle a cousue et

Oubliant que je pouvais frois - re. Maman se plaignait de ce que que tu me dises si elle ressemble ser ma robe, j'enlaçais grand’mftM^ï^nâ’mère satisfaisait tous mes à celles qui sont faites par Iphigé- m de toute l'a force de mes bras, caprices et me gâtait : nie, avec tant de tralala ! Cette ro-On s’embrassa comme deux per -• — Cette sournoise, disait - elle, be est de son âge et lui va à ravir, sonnes venues de loin. trouve moyen de faire ce qu’elle Tu devrais être contente au con

-Après avoir examiné minutieu- veut. Et toi maman, tu ne la con- traire,

sement toutes les parties de la ro- trarie jamais Comment appren - Ayant réussi à convaincre ma - be,*gnind’mère dit : dra - t - elle à obéir ? man, grand’mère quittant sa cham

— Elle n’a aucun défaut. Désha- — Mais ma fille ce n’est pas de bre m’appela :

bille - toi maintenant afin de ne la désobéissance cela. Est - ce qu’ — Allons Rebia, viens montrer

à ta mère la robe que tu as cou- vouer que je ne fus pas toujours sue. Elle sera contente. une fille idéale pour ma mère dans

Le coeur battant et craignant d’ mon enfance. J’étais la seconde de entendre des reproches, je portais quatre enfants dont deux garçons à ma mère la robe. et deux filles.

— Tu subiras, me dit - elle, sû- Refet était mon aîné de six rement les conséquences de ton ans. Comme ma mère n’avait pu obstination... nous alaiter, nous avions eu des

J ’étais très contente de cons- nourrices. Ma mère étant très jeu- tater que l’affaire de la robe d’ ne et faible', c’était ''grand’mère organdi avait si heureusement pris qui s’était chargée de nous élever, fin. C’est qu’en effet il était fort Refet et moi.

possible que maman furieuse cou- ^j^Jrand’mère avait un apparte - pât ma robe avec ses ciseaux. ment, séparé de trois chambres Quinze jours plus tard, ma ro- dans le vieux konak de mon grand’ be faisait fureur à la soirée de no- père à Zeyrek. en face de la Mos- ces qui avait lieu dans une villa d’ quée “ Kilise ” . Elle demeurait là Erenkoy. Tout le monde voulait avec une fidèle servante du nom savoir qui était cette jeune fille de Tiryal.

mince à la robe blanche. Ce vieux konak avait trente -C’était ma première victoire cinq chambres,

contre ma mère. Désormais elle me ♦n^Grand’mère me (racontait que permit de coudre de temps à au- les grands souterrains du konak da tre quelques robes à la maison. El- taient des Byzantins, qu’ils appar­ ie consentit même à ce que je con- tenaient à l’église changée plus fectionne moi - même ma robe de tard en mosquée et que c’était là mariée, ornée de petites chrysan - que couchaient les popes,

thèmes brodées avec verroterie ma

te. Æ oUfjM MA. ( à suivre ) Pour dire la vérité, il me faut

(2)

a-— 12 —

' ’ *?>.! <MW'V

C’est plus tard que l’aieul de mon grand - père, feu Okçubasi ayant acquis ces sou - terrains, y fit élever le konak. Le front de bâtiment était obstrué par la mosquée “ Kilise ” mais le côté opposé était très dégagé et avait vue sur le Bosphore, jusqu’à Bey- lerbey et Haydarpasa.

Le konak était entouré par trois jardins séparés dénommés le “ jar­ din inférieur ’’ “ le jardin du ha- lem ” et le “ tfardin du Selâmlik ” . Le jardin inferieur était un en - droit étouffant entouré de hautes muralles. C’est là que lors de la fête du Kurban - Bayram que les moutons de cette nombreuse fa - mille étaient immolés. En outre on y déposait le combustible né - cessaire au konak.

Au jardin du (jarem, il y avait de beaux vieux poiriers et des abri côtiers produisant des fruits ex - quis. D’un côté se trouvait la gran­ de cuisine de harem et de i’au - 1re, séparés par un mur, les écu­ ries, la remise pour les voitures

ainsi que les communs. Dans le jardin du Selâmlik se trouvait un grand bassin avec de hauts sapins tout autour, des kiosques recou - verts de glycine et de jasmin blanc avec vue superbe sur la Cor­ ne d’Or. Refet et moi nous nous promenions enfants, autour de ce bassin avec notre tricycle.

Mon grand - père Ali Riza bey fut pendant de longues années

Feuilleton de “ La République ”

il avait mené une vie pleine des splendeurs léguées par ses an­ cêtres.

Au printemps, lorsqu’il était d’ usage d’aller à Kâgithane, on se rendait à la villa d’AUbeykoy où l’on passait le mois d’avril. Pen dant toute cette période les cai - ques à deux ou trois paires de ra mes menaient les visiteurs de Ye- nicami à Alibeykoy et l’on profi­ tait de ce séjour pour mettre tou­ te l’écurie au vert.

Puis, lorsqu’on avait passé un mois avec les amis à Alibeykoy, on se rendait à Çamlice, puis au Yali d'Emirgân, sur le Bosphore pen

-VINGT ANNEES EN

EU R O PE

par REBIA TEVFIK BASOKCIJ

Traduit du turc par MAZHAR KUNT

es*»

dant les plus fortes chaleurs.J 'TJrTTenfraTr^ù Ttonàk' cIë Zeyrek après avoir vécu de beaux soirs de ciair de lune à Emirgân. Les meil­ leurs chanteurs de l’époque, entre autres Nedim bey et ses amis, jouaient et chantaient deux ou trois fois par semaine chez mon grand - père, mettant à profit tou­ tes l’abondance et les distractions qu’une vie sans souci leur procu­ rait à l’époque. C’était l’ère des hommes. Du côté du harem, il n’y avait pas grand chose dans la vie

que menaient les dames. Elles jouaient du piano, lisaient des ro - mans, recevaient des visites et s’ accusaient avec les drôleries aux­ quelles se livraient certaines pi - que - assiettes. Elles allaient de temps à autre se promener en voi­ ture, lorsque le maître de céans voulait bien de leur permettre Mais elles devaient avoir la figu­ re voilée ; les stores de la voiture devaient être baissées à demi et il leur fallait absolument se faire ac­ compagner par l’intendant l ’ahlr

Jf.

S

m

h h k ô

C.

eiendi qui prenait place auprès du cocher Mehmed Aga.

Malgré ce fanatisme et cette dis­ cipline sévère, elles étaient con -. tentes de leur vie. A la mort de mon grand’père, papa et maman oc cupèrent le côté Selâmlik du Ko- nak tandis que ma tante et mon beau-frère s’installaient au harem. Ils passaient l’été au Bosphore, dans des villégiatures différentes, pour se réunk, l ’hiver au Konak de Zeyrek. Grand - mère habitait toujours avec ma mère.

Je vins au monde alors que mon frère Refet avait cinq ou six ans. Sur ces entrefaites on envoya Re­ fet chez ma mère avec sa dada

nommée Nevter tandis /que j ’ac­ ceptais sa place avec ma nourrice chez ma grand’mère. Je fus tou - jours assez distante de ma mère jusqu’à l’âge de dix anjL

La belle âme de^rlmarnère, ses sentiments élevés avaient suffi à fournir à mon âme l’aliment dont elle avait besoin et à me rendre heureuse à un point que je ne puis toujours pas oublier.

Mais Refet était le premier re­

jeton mâle de la famille. Cela lui conférait de tels privilèges que sa dada Nevter ne savait comment le gâter. Cette Circassienne fidèle à l ’esprit simpliste ne songeait qu’à faire les quatre volontés de son pe­ tit “ pacha ’.

Refet pétait extrêmement intel­ ligent. Il était porté vers l’art dès son plus bas âge. Il avait cinq ans à peine lorsqu’il peignit sur les murs d’une chambre préparée à T occasion du mariage de ma cou­ sine Lamia, des oiseaux, des àr - bres, des maisons qui ressemblaient étonnement aux originaux. Le peintre chargé de ce travail ne peut s’empêcher de dire :

— Cet enfant sera plus tard un excellent artiste.

Refet était également épris de musique. Lorsqu'il allait encore à l'école primaire, il avait écono - misé sur son argent de poche pour prier ensuite le valet qui l’accom­ pagnait de lui acheter un violon avec le montant ainsi réalisé.

(3)

— 13 —

Mais suivant les coutumes désuè­ tes de l’époque, la peinture n’était guère en honneur et l’engouement du sexe mâle pour la musique n’é­ tait pas considéré comme un signe de bon aloi.

Refet savait tout faire. Une fois, il s’était enfermé chez lui pendant des jours pour se confectionne^ u^ costume collant de “ diable”^ avec des oreilles rouges et du rouge au­ tour de ses yeux.

Une nuit, quittant sa chambre dans cette tenue il avait voulu ef­ frayer tout le monde avec cette te­ nue. La fille de Safiye hanem, la dada de ma mère en fut tellement terrifiée que peu s’en fallut qu’elle ne mourut !

Elle avait mis tout sens dessus dessous par ses cris et le vieux valet, légué par grand’père, cro­ yant que le feu était au konak a- vait couru donner l’alarme au ha­ rem.

Refet avait coutume de se li­ vrer à ces espiègleries. Il prenait

surtout un plaisir énorme à faire peur à Maide et à la faire hurler.

Refet et moi, nous nous enten­ dions assez bien. La jalousie n’e­ xistait pas entre nous comme c’est pourtant le cas entre bien des frè­ res et soeurs. Mais on remarquait dès son jeune âge qu’il finirait par devenir un égoïste à cause des sug­ gestions de sa dada. Il ne pouvait ¡supporter que je touche ses jouets, "om breux au peint de ne pouvoir tenir dans » une chambre, alors que moi je ne disposais que de quel­ ques poupées. Des disputes écla­ taient parfois entre nous de ce chef et il trouvait moyen de me mettre hors de mes gonds. Furieu­ se, je voulais me jeter sur lui pour lui arracher les cheveux mais com­ me il était bien plus grand que moi, il parvenait à m’échapper, riant de loin, aux éclats devant ma fureur. Pour ne pas lui donner la satisfaction de se moquer de moi et cacher ma colère je serrais tel­ lement les dents que je les sentais s’ébranler sur leur base.

De temps à autre, il donnait des

Feuilleton de “ La République

IVINGT ANNEES EN

E U R O P E

pur REBIA IEVFÏK BASOKCU

Traduil du turc par MAZHAR KUNT

représentations de Karagueuz pen­

dant les nuits d’hiver. Il était très content de faire rire tout le mon­ de et, si je parvenais à le seconder de façon satisfaisante pendant ces représentations, il me récompen­ sait en ne me taquinant pas pen­ dant quelques jours. Dans ces cir­ constances, il ne me refusait rien.

quelques années, était gravement malade chez elle.

On ne voulait même plus me per mettre d’aller la voir.. La maladie de ma dada m’avait fort affectée et je voulais absolument l’aider. J'avais huit ans à cette époque. Y ayant longuement songé, je finis par trouver un moyen pour ce fai­ re. Je résolus d'organiser dans la

dans l ’enjeu. Mais il m’était im­ possible de mener mon entreprise à bon port sans le secours de Refet. Je lui demandais donc d’orner de peintures quelques assiettes. Il se livra à ce travail avec tant d’en­ train et d’enthousiasme, que bien­ tôt il ne resta plus d’assiettes non peintes à l’office. ds4 tjbtp+iç Les billets de loterie furent ven-* dus à raison de cinq piastres piè­ ces à tous nos parents et amis. Grâce à‘*gjfand’mère qui avait éga­ lement prêté son concours, les cent billets furent tous primés. Lorsque j ’envoyais le produit de la vente, soit cinq livres-or à ma dada, j ’eus le sentiment d’avoir ac­ compli un grand devoir.

Malgré le rôlp d’enfant modèle que je tenais ainsi de temps à au­ tre, je commettais bien des fautes

particulièrement désagréables, à ma mère.

Lorsque Refet commença à fré­ quenter l’école, la mère de papa lui Un jour, la nouvelle se répandit w __ _ au “ konak” que ma dada Giriflar maison une loterie au profit de it|£\cheta un poney. Refet allait â l’é- Kalfa, qitfi s’était mariée depuis! dada. Je mis tous mes ouvrages cole sur ce poney et retournait de

même. Je raffolais des chevaux dès ma plus tendre enfance. On disait que je profitais des moindres oc­ casions pour aller à l ’écurie. J’étais vraiment entichée du petit poney si beau de Refet.

Chaque fois que je le priais de me laisser monter sur son “ Yara­ maz” (c’était le nom de son po­ ney) il me répondait invariable­ ment :

— Tu es trop petites encore ! Mais un jour, l’occasion que j ’at­ tendais depuis si longtemps se pré­ senta. Refet rentré de l ’école était monté dans sa chambre tandis que Halit agha avait laissé le poney dans la cour. Je pris l’animal par les rênes et le conduisais devant les marches de marbre et j ’arrivais à me jucher tant bien que mal sur son dos. De temps à autre Halil a- gha me mettait sur le dos d’un che val et me promenait devant l’écu­ rie.

(4)

— 14 —

r

Mais jamais je n’étais ainsi montée toute seule. Je ne l’avais pas encore touché que passant par la porte de la cour, il m’emmena vers le jardin du Selamlik.

“ Yaramaz ” était aussi espiègle que son maître. Il s’était aperçu que j ’étais novice et se donnait à coeur j»ie en galopant tout autour du jardin. Sachant que je ne pour­

rais tenir longtemps ^ oette pl­ iure, je me mis à crier.

Mais avant qu’on fut arrivé & me porte rsecours, “ Yaramaz” m’ avait déjà fait vider les étriers en me lançant sur le gravier du jar­ din. Les pierres m’avaient déchiré le menton et j ’étais à moitié éva­ nouie lorsqu’on m’emporta dans la maison.

Ma mère furieuse criait : — Oh, cette fille, c’est un mons­ tre...

J’avais cinq ans à cette époque. Si mon défaut n’avait consisté qu’ en cela, passe encore. Mais il y avait autrë chose, et cela, ma mè­

re ne pouvait pas me le pardon­ ner.

J’avais encore quatre ans lors­ qu’on me fit confectionner une ro­ be couleur “ «W*Ue «te rose ” en velours. On m’avait également fa­ briqué une s^ o d ^ .a v e c ja ^ i ji e ^ me étoffe, et,Çmonc alphabetTet le .reste dûment logé darts cet, étui j ’allais pour la première fois à T école.

Malheureusement la cérémonie faite à cette occasion, les récep - tions et autres n’avaient produit aucun effet sur moi. De ce jour je commençais à fréquenter la clas se de Hoca Faik efendi. La saleté de l’école,

Feuilleton de “ La République ”

te de Hoca Faik efendi qui frappait sur nos doigts avec sa plume en osier ne m’avaient pas produit une bonne'impression. Je sentais avec ma petite tête que cela ne pouvait pas durer toujours.

Une semaine s’était à peine é- coulée depuis que je fréquentais 1’ école, et déjà mes livres

commen-¡VINGT ANNEES EN

EU RO PE

par REBIA TEVFIK BASOKCU

Traduit du turc par MAZHAR KUNT

çaient à se déchirer. Au début on t.tribue la chose à l’inattention pro pre à mon jeune âge. Mais peu a- près on concluait que j ’étais dis­ sipée et que je ne voulais pas al­ ler à l’école. La longue plume d’ osier de Hoca Faik efendi me fit souvent mal aux doigts tandis que rentrée à la maison ma mère me­ naçait de sévir. Le résultat ne chan geait guère. Tous les livres qu’on me donnait était régulièrement dé chirés par le milieu.

Finalement on fut obligé de ne plus m’envoyer à l’école. Désor­ mais, Hoca Faik efendi venait me donner des leçons à la maison. Le bonhomme était fameux pour sa nervosité et sa sévérité. Mais il ne pouvait mater mon âme rebelle. J’ avais terminé l'alphabet, mais les livres suivants continuaient à être régulièrement déchirés.

Et toutes les fois que mon père disait :

— Elle est bien petite. Elle chan

géra peut - être plus tard. Ma mère rétorquait :

— C’est inutile, cette fille ne veut pas s'instruire. Mais qu’en fe­ rons - nous alors ?

Cela la tourmentait beaucoup. Ce fut à grand peine qu’en deux ans je parvenais à lire. Mais ma mè re en avait assez de ma manie de déchirer les livres. Elle demandait à tout le monde ce qu’elle devait faire pour m’ instruire. J’avais dé­ jà six ans.

Un jour on me conduisit au Da- rulmuallimat. Mais cette école n’ eut pas le don de plaire à ma mè­ re qui finit par conclure qu’il va­ lait mieux poursuivre l’expérience des leçons particulières.

Le même jour ma mère priait le directeur de l’école normale de nous recommander an bon maî­ tre. Une institutrice entra chez le directeur au même moment : elle portait un tailleur df allure mas­ culine, et était blonde. Elle quit­ tait bientôt le bureau après quel­ ques mots échangés avec le direc­ teur.

Ma mère dit :

— Excusez - moi monsieur le directeur. Est - ce que cette dame est institutrice ?

— Oui, seulement elle enseigne aux classes supérieures. Elle ne vaudra pas donner des leçons à un si petit enfant.

Je ne comprenais rien à ce qui se passait en moi mais je désirais fort avoir pour instritutrice cette dame en tailleur gris.

Maman insista malgré la répon­ se décourageante du directeur :

— Ne pourrais - je m’entrete­ nir un peu avec elle ? J’accepte­ rais toutes ses conditions.

On nous fit passer dans une chambre contiguë à celle du di­ recteur et on appela l’institutrice. Le directeur présenta cette da­ me à ma mère. C’était Résidé ha- mm, une des institutrices le plus en vue de l’école. Elle était, née à Kazan, en Russie où elle avait ter­ miné l’Université pour venir ensui te en Turquie devenir institutri­ ce.

(5)

— 15 —

Le directeur avait dit:

— Réchidé hanem a formé des femmes de lettres fameuses, telles que Fatma Alive et Emine Semiye hanem. Espérons que cette jeune personne sera aussi studieuse qu elles.

Maman n’avait pas grand es - poir; elle dit cependant :

—Espérons,peut-être que Rachidé tanem lui donnera du goût pour le travail.

Il fut finalement décidé que Re- chidé hanem viendrait deux fols par semaine passer la nuit chez nous. Chaque fois elle devait me donner deux leçons.

Pour la première fois, je me ré­ jouissais d’avoir à m’instruire.

Cette institutrice, très bien mise avec son tailleur gris, fort alerte malgré son âge, aux regards séyè- res mais aux traits souriants, m’a­ vait conquis.

Lorsqu’au début de cette même semaine Réchide hanem vint chez nous et que nous demeurions en tête-à-tête, elle posa sa main droi­ te sur mon épaule et, prenantà ma main droite dans sa main gauche, elle me dit:

— Ecoute-moi bien mon enfant, je ne suis guère habituée à

don-net des leçons à'% ie fillette com­ me toi. Mais sur l’insistance de ta mère je lui ai promis de faire quel one chose de toi. J’ai confiance en toi. Veux-tu me promettre de travailler et de ne pas me faire honte ? , , . „ Je n’aurais pas ete aussi fière même si on m’avait donne la di ­ rection de toute la maison.Ma maî­ tresse avait placé sa confiance en moi et m’avait chargé de la moi - tié de la responsabilité en 1 occur­ rence. . , . *

Le coeur battant de j o i e je re

C e r t e s ,

VINGT ANNEES EN

EU R O PE

Par BEBIA TEVFIK BASOKCU

Traduit du turc par MAZHAR KUNT

sache courdre et se livrer aux tra­ vaux manuels, mais après tout, tu ne seras pas couturière que diable! Tes leçons avant tout.

J’aimais tant cependant coudre

__ ______

t ,

. Mon Dieu, madame, je crois

Je compris par la suite ’ que je que vous inculquez votre science m’attacherais comme une esclave en les envoûtant,

à qui voudrait se fier à moi. Malgré l’aisance avec laquelle

La parole que j ’avais donnée à je passais ces années d’instruction, ---l’institurice m’avait tout à fait elles n’avaient pas été sans causer ces petites robes !

changé II n’y eut rien de regret- des appréhensions à ma mère qui Ce fut encore ma grand-mere table entre nous pendant ces Ion- n’avait jamais confiance en moi . qui se porta à mon secours à cette eues nnées é “ A -êJtJUjJjLâ Au cours des premières trois ou occasion.Elle me donnait des bouts

Finalement, Réchidié hanem me quatre années de mon instruction d’étoffe que je conservais ainsi que fit passer des examens au Darul on m’enferma régulièrement quel mon necessaire sous le grand fau- mualimat où je réussi à décrocher ques heures par jour dans ma dans ma chambre de travail, un diplôme avec mention très-bien chambre de travail. Cela parceque A peine m avait-on enferme a Le vieux directeur qui avait main- j ’étais très éprise de mes poupees. double tour dans la chambre que tenant devant lui une jeune de - Je raffolais de jouer avec mes pou- tout en parcourant le livre ouvert moiselle au tcharchaf au lieu de pées et de leur coudre des robes, sur la table, je commençais à cou­ la petite espiègle, ne put s’empê- Ma mère disait : dre des robes pour mes poupees. cher de dire 0 i n ,, J _ — Certes, il est bon qu une fille De temps à autre, je sentais qu

on -pier par lé \ ou de la serrure. ce cas, je posais im­ médiatement mes coudes sur la table montrant ainsi à tous que j ’étais plongée dans mes études.

Ma mère n’avait pas eu l’idée de regarder sous le fauteuil. Mais tout le personnel de la maison était de mèche avec moi. Aussitôt que ma­ man voyait mes poches gonflées, elle les vidait comme si j ’étais une contrebandière. Elle ne pouvait pas souffrir que je fisse ce qu’elle ne voulait pas.

J’avais un autre souci à sept ans Je voulais apprendre le piano à la mode occidentale. Mon père était d’accord, mais ma mère obectait :

— Elle en a tout le temps... Qu’ elle travaille d’abord à ses leçons.

Ce fut encore/*^and’mère qui ré­ gla cette question. Ne pouvant ré­ sister à mes supplications, elle a- vait réussi à convaincre ma mère après m’avoir fait promettre que je négligererais pas mes études . Et elle m’avait acheté un « Erard» Mais les exercices de piano éner­ vaient maman. Elle en avait assez d’entendre Refet racler du violon et moi, de faire des arpèges au piano. Elle ne pouvait tolérer cela plus d’une heure. Or, j ’éprouvais la nécessité de travailler au moins

trois ou quatre heures par jour au piano afin,« de donner satisfaction à, ma maîtresse de musique Mme Marie et d’être en mesure de de­ venir une bonne pianiste.

A cette époque, je m elevais de très bonne heure avec"grand’mère qui faisait sa prière. L’hiver, la servante Tiryal allumait aussitôt la poêle, mais moi , sans attendra que la chambre fut chauffée, je mettais sur mes épa u jy deux des larges fourrures de grand’mère , tandis que Tiryal enveloppait mes genoux dans un plaid. Ainsi j ’avais quelques heures de répit pour me livrer à mes exercices avant que ma mère qui dormait du côté du Selamlik se fut éveillé.

A douze ans. une mauvaise fiè­ vre typhoide me cloua au lit pen­ dant deux mois. Je manquais mou­ rir... Le docteur me défendit pen dant longtemps de jouer au pia­ no.

Plus tard e finis par compren - dre que mon oreille n’était pas as­ sez fine pour faire de moi une grande pianiste. Cette question ré­ glée, je suscitais d’autres tour - ment à ma mère. ( à suivre ) -» T W ir ^ ^ v w

rr

fv

M

(6)

— 16 —

Je voulais absolument avoir une taille fine: mais il me fallait un corset pour cela. Du reste j ’avais absolument besoin de corset pour porter la robe bleue turquoise qu’ Iphigénie m’avait confectionnée pour le mariage d’un parent. Mais ma mère craignant ma grande mai­ greur m ’avait acheté, à moi qui é- tait une grande fille de douze ans un corset mou, comme ceux que portaient les enfants. Cet engin no serrait pas ma taille comme je le désirais.

Je suppliais alors la dada de maman de m’acheter un pi<^ke i*0-Jimntfrv Je me confectionnais ainsi

un nouveau corset en le copiant sur celui que maman' m’avait a- cheté; mais ma taille était deve­ nue tellement fine que maman en conçut des soupçons. Un rapide a- xamen démontra que j ’avais con­ fectionné un corset en cachette. Naturellement maman coupa ma confection avec ses ciseaux et, la

lança par la fe n ê tre .^ /^

Nous étions alors en été, au yaii de Rumeli-Hisar. Le geste de ma mère ne me découragea pas. Je continuais à me fabriquer des cor­ sets et maman à les déchirer. U m’arriva de ne pas porter de cor­ set pendant le jour et de n’en met­ tre que la nuit. Mais c’était là une torture terrible à laquelle je ne pus me soumettre plus de trois ou quatre jours.

A cette lutte s’ajoutait bientôt celle du “ çarçaf” (ancien vête­ ment féminin. Il ne me plaisait pas de porter des “ çarçaf” amples. Les jupes trop larges n’avaient pas le don de me plaire. En outre je voulais que le rebord de la pèleri­ ne ne dépassât pas le niveau de mes coudes. Tout cela ennuyait fort ma mère.

A cette époque, Refet ayant ter­ miné ses études secondaires au Mülkiye, allait en qualité d’interne à l’école St Benoit afin de perfec­ tionner son français.

J’aimais beaucoup lire. Je lisais tout ce qui me tombait sous la main: articles de fond des

jour-Feuillcion de “ La République ”

VINGT ANNEES EN

E U R O P E

Par REBIA IEVFIK BASOKCU

Traduit du turc par MAZHAR KUNT

naux, entrefilets, chroniques, poé­ sies, romans,histoires, politique...Je savais par coeur Esber, Tezer, Mak ber de Hamit, Cezmi de Namik Kemal, Rubabi-Çikeste ( La lyre brisée ) de Tevfik Fikret. Les ro­ mans sentimentaux me faisaient pleurer à gros sanglots. Ce que vo­ yant ma mère ne manquait pas de me dire :

— Pauvre rêveuse !

Elle se moquait de moi

lorsqu'el-le n’arrivait pas à m’empêcher de faire quelque chose. Or, la dada de maman me disait qu’elle avait aus­ si l’habitude de lire beaucoup de romans lorsqu’elle avait mon âge.

Ma mère était une excellente maîtresse de maison. Mais elle a- vait de très fréquentes sautes d’hu­ meurs.

Lorsqu’elle voulait se montrer telle qu’elle était, elle devenait une femme très douce, intelligente, au

courant de tout. Ses yeux couleur de velours vert sombre au regard profond, conféraient une beauté expressive à son visage un peu al­ longé et accentuaient encore son caractère hautain. Malheureuse­ ment le despotisme et l’omnipo­ tence de l’époque était devenue pour elle une sorte de seconde na­ ture. Très sévère, elle faisait trem bler tout le monde et trouvait un défaut à chaque chose.

Malgré toute sa sévérité, papa aimait beaucoup ma mère. Il lui arrivait aussi de se monter sou­ dain, d’éclater, ; mais il s’apaisait bien vite et le sourire il­ luminait de nouveau sa douce fi­ gure.

Papa avait une intelligence tou­ jours en mouvement et créatrice. Il éprouvait un grand plaisir dans le travail et pensait toujours à l’a­ venir. Très sensible, il avait réussi à réunir en lui avec une grande dé­ licatesse, l ’amour et l’illusion de la réalité. Tout le monde ne parve­

nait pas à comprendre que sous les regards doux de ses yeux bril­ lants se cachait une énergie in­ domptable. On l’aimait et on le respectait. Il avait les plus belles qualités -de la race turque et les laideurs ne pouvaient trouver pla­ ce chez lui.

On disait de mon père: “ C’est un bel homme très distingué et la beauté de son âme se réflète sur ses traits. ”

Sous le règne du Sultan Hamid, le poste de chef comptable au mi­ nistère des Travaux publics était une vraie mine d’or, dont la valeur était supérieure à celle de plu­ sieurs ministères aux yeux des connaisseurs. C’est là qu’on pré­ parait le texte des concessions fer­ roviaires et autres à signer avec les étrangers. Et cela assurait à Monsieur le chef comptable de ce département une fortune qu’en­ viaient les grands-vézirs eux-mê­ mes.

( à suivre )

*s!*?r

(7)

— 17 —

Papa avait un prédécesseur qui avait rempli ces fonctions peu - dant de longues années et dont 1 éclat de la fortune ébouissalt tout Istanbul. Ce comptable avait un superbe yacht avec lequel il des - cendait chaque jour en ville.

Lorsque mon père qui n’avait que 35 ans fut placé à la source de ce 'âctolëavec îê'^nemè~Tïtfïï7v/ ll n’ eut rien de plus pressé que de fai­ re tarir cette source. Il ne voulut pas de ce métal jaune dont le tin­

tement chatouillent agréablement le tympan, et il ne laissa pas son entourage en profiter. Des espions émus de voir s’en aller le plus clair de leurs revenus adressaient dénonciations sur dénonciations au Palais de Yildiz. *

C’est sur ces entrefaites qu’un beau jour papa reçut l’ordre de se présenter au Palais.

Maman avait affreusement pâli en apprenant cette nouvelle. Pres­ sentant que son mari était victi­ me d’une calomnie elle n’espérait pas le voir rentrer.

Ce même soir personne ne man­ gea au yali de Hisar. Nous trem - blions de peur. Mais heureusement un peu après minuit une voiture .s’ arrêta devant la porte de derrière et mon père entra en souriant.

On l’avait longuement interrogé au palais et finalement le Sultan lui avait accordé la permission de se retirer. Quelques jours après cet événement le Sultan Abdül Hamid avait donné satisfaction à mon père en lui accordant une bril lante décoration.

Feuilleton de “ La République ” ‘Val

¡VINGT ANNEES EN

E U R O P E

Par REBIA TEVFIK BASOKCU

*

C’était le 15 du mois de Rama- zan, en hiver. Tous les Îeun&sj| L tions rassemblés ji-rtoni»»

tante pour regarder jouer chanter et danser sa fille, Nimet. Quoiqu encore petite, Nimet avait une bel­ le voix Ouvrant ses grands yeux noirs et montrant ses dents blan­ ches, elles chantait avec une gran­ de adresse pour son âge les chan­ sons qu’elle avait entendues au théâtre de Hasan.

Refet qui était alors étudiant en droit accompagnait Nimet au vio­ lon ; ma petite soeur Rana

dan-Traduit du turc par MAZNAR KUNT

sait en même temps que Nimet en faisant sauter ses cheveux blonds et bouclés tandis que Riza, le plus petit de tous complétait le jazz en soufflant dans un cornet qu’il a - vait à la main. Les enfants de nos dadas : Maide, Zehra, Salim étaient également de la partie. Nous fai­ sions un bruit de tous les diables. J'avais fabriqué à ces mignonnes danseuses de petits tutus en pa - pier de couleur. On éclatait de ri­ re à les voir danser ainsi en

rele-jamais encore nous n’avions fait un tel chahut.

vant leur jupe.

Nous n’avions pas peur d’être grondés pour le bruit que nous fai­ sions ce soir, car ma tante et son mari étaient invités de notre cô­ té. Papa et maman donnaient un dîner où il y avait deux tables : une pour les hommes, une pour les ferm es. êJbvsA

Soudain, il y eut un grand bruit de pas dehors. La porte de notre

chambre s’ouvrit et la —ir w i n . grecque Panayota courut vers moi] íes larmes aux yeux :

yeux se et me regar -cier, me sourire encore une fois. Mais la mort avait étendu ses ailes f*\ entre nous et papa qui n’avait pas encore 50 ans.

— Mademoiselle, criait - elle , Monsieur votre père est tombé dans le vestibule. Venez vite de notre côté.

Ayant entendu que mon père s’ était trouvé mal je courus comme une folle. J’adorais papa. Lui aus­ si m’aimait le plus.

¡s invitations de cette nature faisaient parfaitement notre affai­ re. C’est seulement alors que ma­ man relâchait son contrôle. Mais

Les invités partis, il s’était trou­ vé mal et était tombé sur un ca­ napé, dans sa chambre.

Tout le monde était rassemblé autour de lui. Les uns lui mas - saient les bras, les autres les jam­

bes. Quelques médecins appelés à la hâte essayaient de pratiquer la respiration artificielle. Papa, les yeux

dossé Contre le canapé

Je brûlais de revoir ses deux

Je cTus que quelque chose me brûlait à l’intérieur, quelque cho­ se comme du plomb fondu. Je fer­ mais la bouche avec mon poing tombais à ses pieds, yàaaaM«* sour­ dement le front contre tgyre. Ce fut à grand peine que‘Tgrahd-mère et un médecin me firent lâcher les pieds inertes de-pnoji père.

y s s f a papa*L?e{te séparation forcéifÇfiume premier éclair de vie tourmentée qui devait être dé­ sormais la mienne... J’avais dix

ept ans à.cette époque. II.

Onze longues années se sont é - coulées. Que d’événements se sont produits entretemps ! Combien de souvenirs !

f à suivre )

b

(8)

— 18 —

^l-Au début du mois de Mars 1922, j etaifyfcncore sur le “ Tadla des Messageries Maritimes, dans une cabine assez sale en train de met­ tre mes valises en ordre. Les ro­ bes qui m’avaient plu à Paris l'an­ née précédente sont prêtes, lant de bagages rendent encore plus e- xigue cette cabine déjà étroite.

Quelques amis s’empressant de m envoyer leurs cadeaux de noces les avaient transmis avant mon dé­ part Je voulus les emporter avec moi Ils remplirent toute une va­ lise

Deux jours plus tôt, j ’avais assisté à un grand thé donné par la Sultane Fehime, fille du Sultan Murad. Elle l’offrait en , l’hon - neur de l’Amiral Bristol, chef du corps d’occupation américain à Is­ tanbul. Après la réception, j ’ai - lais prendre congé de la Sultane.

— Voulez - vous monter un peu chez moi, me dit - elle.

Elle ouvrit un bahut antique et

en retira un étui sur lequel il y a- vait les armoiries impériales :

— Ma chère Rebia, me dit - el­ le, mon père et ma mère prenaient leur café dans ces tasses. Elles constituent un précieux souvenir pour moi. Je vous aime beaucoup et c’est pourquoi je vous les don­ ne, comme cadeau de mariage.

Les étuis étaient en corne et les tasses elles - mêmes fabriquées à Yildiz : c’était de la porcelaine fi­ ne, dorée à l’intérieur avec de très beaux motifs a l’extérieur. La Sul­ tane avait mis dans l’étui sa carte armoriée avec une date : le 21

fé-Feuillcton de “ La République ”

VINGT ANNEES EN

EURO PE

I

Par REBIA TEVFIK BASOKCU

\

|

Traduit du turc par MAZHAR KUNT <

vrier 1922.

Et pendant que je luitbaisais la main en prenant congé la Sultane me dit :

— J’espère que Dieu voudra que cette fois vous trouviez le bonheur dans le mariage.

* sje *

Après avoir mis un certain or - dre dans ma cabine, je sortis sur le pont. Il y avait encore du temps avant l’appareillage. Des parents et amis venu pour me souhaiter

-bon voyage m’attendaient au sa - Ion.

Ma soeur Rana me dit :

— Oh, peu s’en est fallu que je n’oublie : A peine était - tu sortie que le facteur nous a remis une lettre de Vienne pour toi. Je crois que ce doit - être de “ A ” hanim. La voici.

Je pris la lettre qui était effec­ tivement de “ A ” hanim. Après les quelques mois que nous avions

passés l ’année d’avant à Paris, el­ le y était demeurée pendant quel­ que temps encore puis s’était ren­ due à Vienne.

Je mis la lettre dans ma poche dans l’intention de la lire plus tard et je fais mes adieux à ceux qui m’avaient accompagnée et de - vaient déjà quitter le bateau. Il y eut des souhaits, et même des pleurs.

De même que l’année passée, il

y avait tres peu de voyageurs dans le bateau. Mais cette fois, ils é- taient bien différents des autres. Une mission turque envoyée par Ankara à Paris tenait la première place. Cette mission composée de personne ayant la confiance d’An­ kara était placée sous la présiden­ ce de Yusuf Kemal bey. Miinir bey qui fut plus tard ambassadeur à. W ashington en était le conseiller juridique. Hikmet bey était se - crétaire.

La mission turque occupait tou­ te une table de la salle à manger. J’étais ainsi que quelques voya - geurs à la table du commandant du bateau. Le capitaine et les officiers faisaient preuve d’une grande con­ sidération à l’égard de cette mis - sion envoyée par Ankara.

Je fus très contente de la pre - mière nuit passée sur ce bateau. Il ne devait rien se produire, qui fut susceptible de blesser mes senti - ments nationaux.

Lorsque le matin je me réveil­ lais de bonne heure, je me rappe­ lais la lettre que “ A ” hanim m’

avait envoyée de Vienne et que Rana m’avait remise. Je la pris iir. rnédiatement dans mon sac pour la lire... Cette lettre me mit sous dessus dessous.

Comme je l’ai déjà dit mon a- mie “ A ” hanim qui demeurait à Paris m’avait donné 4000 francs à titre de prêt à la suite du vol sur­ prenant de mon argent et de mes bijoux. Le cours du franc français était très élevé à cette époque. Quatre mille francs représentaient à peu près 600 livres turques.

Avant mon départ d’Istanbul j ’ avais réglé tout.ce qui avait trait aux questions d’argent.

Lorsque cette fois j ’allais à la Banque Ottomane pour envoyer ses quatre mille francs à “ A ” , mon vieux beau - frère me dit :

— Mon enfant, “ A ” Hanim se trouve maintenant à Vienne. A quoi bon lui envoyer ta dette en francs ? Elle ne pourra pas les dé­ penser là - bas. Il vaudra mieux lui envoyer des couronnes autri - chienne pour la contrevaleur de

(9)

ses vues. J’envoyais donc à ‘‘ A hanim la' contrevaleur en couron­ nes de “ 600 ” livres turques.

Nous ne songions guère aux af­ faires d’Autriche. Nous ignorions même que la couronne autrichien­ ne perdait chaque jour de sa va - leur.

Justement la lettre de “ A ’ ha­ nim, ouverte dans la cabine du “ Tadla ” m’annonçait Que la cou­ ronne ne faisait que dégringoler d heure en heure et que les six cent

Feuilleton de “ La République ” ie ,A l

VINGT ANNEES EN

E U R O P E

Pur REBIA TEVFIK BASOKCU

Traduit ri« turc par MAZHAR KUNT

— 19 —

— Mais, répliquai - je, “ A hanim rr..avait payé cct argent, en francs français. Ne vaudrait-il pas mieux que nous lui payions notre dette avec la même monnaie ?

Mon beau - frère n’était pas con­ tent de me voir objecter :

— Puisque, dit - il, tu veux fai­ te comme tu l’entends, ce n’était pas la peine de me traîner jusqu’ ici.

— Mais non lui dis - je, il ne s agit de faire ma volonté. J’ai trou­ vé qu’il vaudrait mieux envoyer des francs et c'est pourquoi j ’ai vou lu vous consulter.

Mon beau - frère avait la manie de croire qu’il faisait toujours tout pour le mieux. Il me dit donc en­ core avec une certaine anima - tion :

livres que je lui avais expediees a- vaient baissé de moitié jusqu’à ce c.u’on l’avisa de l'arrivée de l’or­ donnancement. “ C’est pourquoi , ajoutait - elle je ne pourrai accep­ ter ce paiement. Je vous retourne l'argent et vous prie de bien vou­ loir m’envoyer des francs fran - cais. ”

férence.

Mais maintenant, je ne pouvais rien faire au cours de ce voyage en bateau qui devait durer sept jours.

II est fort probable que le cours des couronnes tomberait à méant jusqu’à ce que je fusse arrivé à paris. Que pourrais - je bien faire dans ce cas ? La question d’ar - gent n’existait pas entre ma mère et moi. Après avoir préparé mes robes et mon trousseau, je m’é - tais mise en route avec les quel

-ques deux mille livres qui me res­ taient pour vivre à Paris jusqu’à mon mariage. Prélever six cent li­ vres sur cet argent pour les envo­ yer à “ A ” Hanim, me mettrait dans une situation impossible à Paris. C’est qu’en effet nous ne savions pas encore quand Nejat Nazmi viendrait à Paris. Il écri - vait dans ses lettres qu’il dernan - derait une permission aussitôt que je serais à Paris.

Cette question d’argent me tra­

vailla terriblement pendant les jours que je passais sur le “ Tad- la ” . Finalement, je décidais qu’à peine arrivée à Paris j ’écrirais une lettre à “ A ” hanim pour la prier de m’accorder quelque répit avant de lui envoyer cet argent pour la seconde fois, lui promettant de ré­ gler cette question après mon ma­ riage.

Sans cette circonstance pénible, mon voyage se serait passé dans d'excellentes conditions.

Nous nous livrions à d’intéres­ santes discussion^ aur la situation avec la missioïvjse rendant à Pa ­ ris. Les membres de la mission é- taient persuadés que la guerre de l’Indépendance était gagnée dans la proportion de cent pour cent et que sous peu nous nous affir - menons de nouveau en tant que grande nation indépendante, plus forte que par le passé. On atten - dait beaucoup de« choses de ce grand capitaine qu’était Mustafa Kemal pasa (le Ghazi) qui avait ti­ ré la Turquie du néant.

— Et bien je pense qu’on ne de­ vrait pas envoyer de la monnaie étrangère à une personne habitant Vienne.

Je ne voulus pas qu’il se fâcha et je partageais bon gré mal gré

Je n’aurais jamais cru que cette lettre au papier bleu m’apporte - rait une nouvelle si pénible. Si je l ’avais reçue la veille de mon dé­ part d’Istanbul, j ’aurais immédia - tement converti les couronnes en francs français et indemnisé la

dif-Quel plus grand bonheur pour un peuple que de se fier à ses chefs et de les aimer sincèrement! De temps à autre je faisais une par tie de poker avec les jeunes secré­ taires de la mission. Le président Yusuf Kemal étant sujet au mal de mer, le capitaine du bateau vou lent faire une faveur à la mis - sion menait le navire à toute vi­ tesse de sorte que le voyage qui devait durer sept jours n’en prit que six.

iJoiB),inmbY>*nnr.iQi,photos, fm euT T l* îvlic à b o»4."

Finalement arrivés à Marseille, je me séparais de la mission, espoir du pays, en souhaitant à ses mem­ bres fort sympathiques tout le suc­ cès possible. Débarquée à Paris, je descendis aussitôt à l’Hôtel Balzac où j ’avais déjà logé l ’année précé­ dente.

Lorsque le lendemain matin je descendis à la salle à manger, il y eut des exclamations : Ah, oh, ô...

(10)

20

Il paraît que mon retour soudain à l’hôtel fut une grande surprise pour les anciens clients de l’éta­ blissement de sorte qu’aucun d eux ne parvint à cacher son étonne - ment. L ’HÔtel Balzac était une excellente pension de famille ou de nombreux employés et secrétaires d’ambassade fuyant les tracas pro­ pres à l’entretien d’une maison y logeaient depuis des années. Les attachés navals et militaires des légations du Chili et du Pérou ainsi que leurs épouses me con - naissaient depuis mon premier sé­ jour et nous étions de très bons a- mis. Ils m’avaient présenté à Mme Velar do, veuve d’un ministre ar­ gentin qui demeurait à Paris avec sa fille.

Mme Velardo avait un apparie - ment privé, rue Galilée où elle ha­ bitait avec sa fille.

J’avais également fait à l ’hôtel la connaissance d’un Anglais, M. Hobert, et de sa femme. Il était à. la commission alliée des répara - tions. Cette commission s’occupait

de la reconstruction par les vain - eus des ruines causés pendant la guerre de 1914 - 1918.

La dernière fois M. Hobert ayant su que j¡étais ‘turque s’était fait présenter à moi. Puis il m’avait présenté sa femme.

Les Anglais étaient considérés à cette époque comme nos enne - mis, mais nous usions d’une très grande courtoisie entre nous. Mais ce qui me surprenait le plus c’é­ tait la parfaite connaissance que M. Hobert avait de la langue tur­ que. Il désirait beaucoup lire des livres en turc _ _ ms a * —

Feuilleïou de “ La République

¡VINGT ANNEES EN

EU R O PE

Par REBIA TEVF/K BASOKCU

Traduit du turc par MAZHAR KUNT

Je le priais de me remettre une liste des livres qu’il voulait avoir l'assurant que j ’écrirais immédia ­ tement à mon frère et qu’il aurait les ouvrages désirés au bout de quelques jours.

Et, lorsque deux semaines plus tard arrivèrent une vingtaine de livres envoyés par Refet, M. et Mme Hobert en furent extrême

-ment contents Nous devenâmes ainsi de grands amis.

Il y avait en outre deux Italiens à l’Hôtel Balzac : Signor Majzoli- i#, chef de la mission italienne au comité de réparation et Signor Bfonservifzi correspondant du ‘ Popolo d’Italia ” . Ce dernier é - tait fasciste notoire ; il paya de sa Vie son extrémisme quelques an­ nées plus tard. Il fut tué une nuit dans un restaurant, par un de ses adversaires politiques.

Ces deux Italiens nous aidaient

à passer tous les soirs agréable - ment le temps. Tout le monde di­ sait d’eux :

— Ce sont les éternels amou - reux de l’hôtel. Ils tombent amou­ reux de toutes les femmes, ma - riées ou non qui viennent à l’hô - tel et ne cessent de les poursuivre de leurs assuidités jusqu’à ce qu’ils abandonnent tout espoir. Puis vient une autre femme et c ’est vers elle qu’ik se tournent alors.

Signor Maftolidf avait une très belle voix. Malgré ses occupations

diplomatiques, il continuait à pren dre des leçons de chant trois ou quatre fois par semaine.

Certains soirs, il nous chantait quelques airs sur notre insistance. Tous lui disaient :

— Mais vous êtes un vrai Caru- so signor Majzoliifc !

Majfeolhp chantait parfois la nuit devant la fenêtre des femmes qui avaient le don de lui plaire et donnait des sérénades à cette oc - casion.

Les deux Italiens ne pouvaient se sentir. Ils étaient affreusement jaloux l ’un de l’autre, à cause des femmes qui se trouvaient à l ’hô - tel.

D’après le correspondant du “ Popolo d’Italia ” , Mustafa Kemal Pasa était redevable de tous ses succès au matériel, armes, canons et avions qui lui étaient expédiés par le^ Italiens.

Ma^zoli^l assurait qu’il parlait chaque jour en faveur des Turcs à la commission des réparations. Il affirmait qu'il considérait la vic­ toire des Turcs, comme une vie - toire nationale italienne. Le grand

sérieux qu’ils mettaient à faire ces déclarations faisaient rire tout le monde et nous amusaient.

Lorsque je descendis pour la se­ conde fois à l’Hôtel Balzac, j ’y trouvais les mêmes pensionnaires. Cette fois la maison ne me parut nullement étrangère.

Le lendemain de mon arrivée à Paris j ’expédiais à “ A ” hanim une lettre où je lui disais que j ’allais me marier dans quelques semaines, que cette question d’argent serait alors réglée et la priais de patien­ ter un peu.

La lettre remise à la poste' j ’al­ lais à l’adresse que Nermin m’avait donnée. Elle fut très contente lors qu’elle me vit :

— La dernière lettre de Nejat m’a appris que tu viendrais à Pa­ ris. Tu ne peux savoir combien cela m’a réjoui.

J'étais très heureuse d’avoir re­ trouvé Nermin. Mais je lui repfo-

chais de ne m'avoir envoyé ne fut - ce qu’une carte postale après son départ d’Istanbul.

( à suivre )

Referanslar

Benzer Belgeler

Nalan keke kekik ekle. Nalan

Bu teknikte kartilajenöz kısmın ortasında mukozayı zede- lemeyecek şekilde kartilaj kesisi yapıldıktan ve membra- nöz kısım içe kıvrıldıktan sonra bronş duvarları vertikal

admettait la moxt, si 1 amour voir rudement lutté pour échapper Le jour où ayant rompu mes pouvait tuer, mais elle ne pouvait à la tourmente qui vous

Nous travaillions beaucoup avec quelques ouvrières Que nous avons déniché au prix de mille difficul­ tés pour terminer les robes que nous avions. Nous allons

Mais si nous voulons que la pauvre Hélène nous fasse cela, nous deviendrons ridicules.. Du reste, nous ne resterons pas

Ro^jr nous écrivait toujours de Londres et chaque fois elle nous demandait d’y aller pour quelques jours.. SilVqffcdU Foreign

dblTprofesseur avait demandé na%pour que nous allions demeurer guère la main de Christine, mais&#34;quelques jours dans sa villd L de au moment où elle allait

Nous allons nous rencontrer ce soir au Kurfürstendam avec les Süleyman Sirri, et nous prendrons notre repas ensemble.. Il paraît qu.Emin est très occupé avec