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1. MESLEKLER SOSYOLOJİSİNE KAVRAMSAL BİR GİRİŞ

1.6. Sosyal Tabakalaşma

Les trois salons extérieurs attirent inégalement en fonction de leur centralité. L’Atalante use de thématiques (Utopiales, Imaginales) et d’identité anti-provincialiste (Saint-Malo) dans sa stratégie nationale, tout en normalisant une présence parisienne légère. Les éditeurs présents au Salon de Paris sont cumulés sur trois ans

Données Région 2010 et Atalante. (F. Barbe, 2012)

Le don international de livres naît la plupart du temps de l’activisme ou d’un geste de gens ordinaires, localement, et se développe dans une relation scalaire complexe entre Nord et Sud. Nous faisons également l’hypothèse qu’un certain provincialisme a accompagné le développement de cette forme d’échange solidaire, mais à des échelles qui intègrent la dimension internationale.

Que faire des livres dont on ne veut plus ?

Nous avons vu avec le pilon que 20 % des livres imprimés (neufs ou abimés, mais invendus) en France partaient à la destruction, sous haute surveillance. Une information discrète qui vient en contradiction avec les affirmations lénifiantes du Syndicat National de l'Édition sur la générosité de l’édition française en Afrique : quel contraste entre cette valeur détruite en France et les infimes gestes réalisés pour baisser les prix en Afrique de l’Ouest (sans même parler de l’absence de négociation ou de simple vision sur l’émergence de la filière africaine). Mais les livres dont on ne veut plus, ce sont pour les acteurs ordinaires surtout des vieux livres, des livres lus ou pas, mais dévalorisés : cela signifie qu’ils ont perdu, pour certaines personnes, jusqu’à leur valeur d’usage. Parce que ce qui vaut dans un espace n’est pas automatiquement valable dans un autre espace, un livre sans valeur d’usage ici peut en retrouver une là-bas. C’est du moins comme cela que l’on peut interpréter le don international du livre. Le don du livre est cette hypothèse qui se donne pour vraie. Ce don nous semble lié également à l’inflation éditoriale des pays du Nord et au consumérisme qui s’y développe tout au long du second vingtième siècle, augmentant le turn-over et le risque de perte de valeur de chaque livre. Nous retrouvons un lien fort avec Comment parler des livres que

l’on n’a pas lus (Bayard, 2007). Le don du livre nous paraît une mesure

paradoxale de notre statut de non-lecteur. Ce serait ainsi le devenir de nombreux lecteurs et de nombreux lieux de lecture publique des pays du Nord de devoir se séparer régulièrement de livres pour pouvoir maintenir sa position de lecteur (de lecteur de nouveaux livres). C’est une des apories de la culture abondante : stockage, renouvellement et désherbage. La mort ordinaire du livre et et les modalités de son élimination physique demeurent deux processus que la croyance littéraire évacue de son discours. Comme le marché de l’occasion273, le don du livre est une alternative à ce devenir. Nous connaissons les dons entre amis, dans la famille, les lieux du recyclage en France (Emmaüs, le Secours populaire, les associations d’insertion qui ont souvent un espace librairie), les associations locales ou nationales dédiées au don du livre. Nous connaissons les qualités et les défauts de ce matériau lorsqu’il quitte le registre des proches : sa tendance, souvent contredite, à la faible bibliodiversité et le certain écœurement d’y retrouver une littérature de masse répétitive et jetable qui mériterait de disparaître, mais aussi ces divines surprises et cette joie de la remise en circulation, de la deuxième vie du livre.

Nous avons vu au Mali des livres issus du don international. D’autres livres usagés sont également disponibles : lots marchands arrivés par container à Dakar ou Abidjan, vols, voire pillage des bibliothèques locales, revente de ses propres livres. Néanmoins, ceux que nous avons vus à la bibliothèque publique de Kita et dans des bibliothèques scolaires de Bamako étaient soit reconnaissables par une mention de don, soit identifiés comme tel par le bibliothécaire. Manifestement, les 273 les brocantes, les vide-greniers et les bouquineries, maintenant internet.

libraires par terre274 en sont aussi largement pourvus. Il nous semble que seuls les lecteurs maliens peuvent décider de la valeur d’usage d’un livre d’occasion. Toute autre position fait du lecteur malien un enfant ou un élève à qui nous choisissons ses livres et est inadmissible (éthique de conviction). Toutefois, un certain nombre d’associations ont entrepris depuis une quinzaine d’années de réformer et d'assainir le don du livre vers les pays du Sud en l’organisant autour de bonnes pratiques issues de la culture professionnelle des bibliothécaires et d’une prise en compte des filières du livre du Sud (éthique de responsabilité). Ces deux positions tranchent avec le « n’importe quoi » des décennies précédentes décrits par les acteurs de terrain. Si cela nous est permis, nous souhaitons évoquer ici un souvenir personnel d’étudiant en géographie. Nous sommes au milieu des années quatre- vingt. Notre enseignant de géographie, Christian Prioul, que tous jugent atypique, propose alors à notre promotion un cours magistral (au sens exceptionnel de ce terme) sur le Rwanda275 et la République centrafricaine. Dans le Td qui accompagne ce cours, nous réalisons des exposés collectifs, les souvenirs sont lointains, mais nous nous souvenons d’amener à nos camarades les références de

La convivialité d’Ivan Illich (1973) que nous venons de découvrir en poche. C’est

à ce moment là que s’engage un échange autour du don de livres. Christian Prioul, à sa manière assez peu loquace, sèche mais précise, énonce la position d’éthique de conviction et balaye devant les étudiants le geste solidaire non réfléchi. Au printemps 20212, Fatogoma Diakité, le responsable national des bibliothèques CLAC au Mali, nous parle de livres périmés, comme des médicaments et dit que

livre n’est pas égal à livre. Il pointe le coût exorbitant du transport rapporté au

contenu de livres inutilisables, nous cite une association française à l’efficacité incertaine. Interroger le don du livre en géographe, c’est travailler les échelles et les distances (et pas seulement métriques) qui sépare les deux espaces d’un même échange. L’hypothèse du provincialisme nous paraît couvrir ces deux aspects.

Impérialisme ou provincialisme : la débâcle morale du don du livre

Nous examinons d’abord les conditions de ce don international de livres. À la lumière d’autres dons, notamment ceux qui sont faits auprès de familles roumaines de culture rom en grande précarité, nous nous demandons de quel don il s’agit, et plus crûment, s’il s’agit tout simplement d’un don. Si l’objet « donné » n’a plus de valeur d’usage pour l’acteur et que lui retrouver une valeur d’échange sur le marché de l’occasion est contredit par les difficultés logistiques et un rapport coût/bénéfice dérisoire ou négatif, alors la figure du don vacille au profit du don- rebut. Dans notre cas, il s’agit d’une observation relative à l’état du marché du livre. Plus le livre est abondant, plus la notion de don paraît fragile. D’autre part, le don de livre est moins plastique qu’un don de vaisselle, par exemple. L’objet à forte charge culturelle est moins universel que l’ustensile et la langue n’est pas le moindre obstacle à son universalisation. Certains ont vu dans le don du livre un impérialisme assumé, notamment linguistique. En 1980, l’historien et bibliologue276 Robert Estivals se demande en quoi consiste la colonisation sur le 274 Libraire informel en Afrique de l’Ouest.

275 Christian Prioul est notamment l’un des auteurs de l’Atlas du Rwanda (1981), dont nous découvrons, à l’occasion du déménagement de l’Institut de géographie trente ans plus tard, un stock d’exemplaires non reliés qui fait le bonheur des étudiants qui participent avec nous à l’organisation des Cafés de géographie. 276 La bibliologie est l’étude des techniques de production et de diffusion du livre. Cette notion recouvre l'étude de l'évolution du livre et de son édition, de sa fabrication, de sa commercialisation.

plan bibliologique ? Comment s'effectue la décolonisation culturelle ?277 Dans son approche tiers-mondiste, il inclut à plusieurs reprises le don de livres comme élément de la continuité impérialiste. En 1972 sur 1 197 ouvrages reçus à la

Bibliothèque Nationale [de Côte d’Ivoire], 934 proviennent de dons et 206 d'achats.278 Ce sont à l’époque des dons de la France et de l’Unesco. Le don du livre dont nous parlons maintenant correspond à la montée des échanges associatifs et institutionnels entre la France et des pays du Sud : premiers jumelages avec l'Afrique en 1967, reconnaissance juridique de la coopération décentralisée279 en 1992. En 2008, Jérémy Lachal, le directeur de l’ONG Bibliothèques sans frontières, propose une interprétation de cette mutation. En titrant sa communication Repenser le don, préparer l’après-don, il s’inscrit dans la critique du développement classique en analysant sévèrement les paradigmes altruiste et modernisateur. Mais il s’attaque ensuite au concept de « don réfléchi », appuyé notamment sur la Charte du don du livre signée en 1998 par une dizaine d’associations françaises, le ministère de la Culture français et des ministères ou agences publiques de treize pays africains francophones et d’Haïti – document 71.

Article 1

La définition de tout programme de don de livres s'appuiera sur les principes généraux suivants : - connaître et associer l'organisme partenaire à toutes les étapes du programme, - préférer la qualité à la quantité, - approfondir la connaissance des lectorats à servir, - encourager le développement d'une culture de l'écrit ; dans le cas de donation en ouvrages neufs, - collaborer autant que possible avec les éditeurs et les libraires des deux pays concernés et - contribuer à la production locale d'ouvrages en soutenant la production artisanale d'ouvrages à faible tirage.

Article 2

Tout programme de don de livres veillera à associer, non pas des particuliers mais deux organismes juridiquement constitués un donateur et un destinataire associés pour réaliser une transaction.

Article 3

Le don sera effectué en réponse à la demande de l'organisme partenaire en fonction des informations qu'il aura fournies. L'organisme donateur s'efforcera de connaître son partenaire, son environnement et ses besoins en ouvrages. […]

Article 4

Il serait très souhaitable que toute initiative de don comporte une proportion significative de livres neufs. […]

Article 6

[…] Aspect majeur du programme de don, la sélection des ouvrages s'impose par le

respect dû au destinataire et par la nécessité de limiter les inconvénients provoqués par des envois inadaptés: encombrement inutile des locaux, coût des transports et des taxes douanières, du stockage et de la manutention des documents.