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2. ÖZGÜVEN

2.1. BENLİK (ÖZ)

2.2.1. Özgüven Kavramına Yönelik Görüşler

Une épistémologie de « l’homme social » 

L’expression « homme social » apparaît dans les brouillons du Côté de Guermantes ; Proust y définissait l’homme social comme un « montreur de vues prises par d’autres »1 ; dans le texte définitif, « l’homme social » est remplacé par une expression plus précise et plus juste en regard de la « démonstration » proustienne, l’« âme mondaine » ; la définition se fait aussi plus explicite : « doués d’une âme mondaine, écrit Proust, nous ne voulons plus recevoir notre vie que des autres »2. Alors que l’exploration de la nature ou de l’espace passait en priorité par des médiations culturelles, la progression dans le milieu des relations sociales et amoureuses révèle une médiation de nature différente, qui peut prendre plusieurs formes mais passe toujours par la figure de l’autre.

7.1‐ Petite épistémologie de l’amour 

Gilberte n’est pas désirable uniquement à cause de son amitié avec Bergotte mais aussi à cause du prestige que Marcel prête à sa famille – et surtout à son père, Charles Swann – prestige accru par l’impossibilité qu’ont les deux familles de se fréquenter, et que le héros interprète à tort comme étant une question de « hiérarchie sociale »3. Dans son étude sociologique sur les Lois de l’imitation, Gabriel de Tarde soulève cette question du prestige dont semblent jouir certaines personnes à l’échelle d’un groupe restreint, d’une société ou d’une nation. Il compare l’autorité exercée par ces hommes « souverainement impérieux et affirmatifs » sur leurs semblables à celle du magnétiseur qui, pour être cru et obéi par le magnétisé, n’a nul besoin de mentir ou de terroriser. L’un comme l’autre, conclut-il règnent par leur prestige4. Il précise, cependant, qu’il

1 II, 1256, Esquisse XXXII. Nous soulignons. 2 II, 836. Nous soulignons.

3 I, 98. Naturellement, c’est l’éthique familiale qui interdit à la mère du héros la fréquentation de Mme Swann. Sur le prestige de Charles Swann aux yeux de Marcel, voir IV, 418 : « C’était ma croyance en Bergotte, en Swann qui m’avait fait aimer Gilberte […] ».

104 doit y avoir chez le magnétisé une certaine « force potentielle de croyance et de désir […] et que cette force aspire à s’actualiser », car on ne peut avoir du prestige sur quelqu’un que dans la mesure où « l’on répond à son besoin d’affirmer ou de vouloir quelque chose d’actuel. »1 Le prestige du « magnétiseur », ou de celui que Tarde désigne par le syntagme « grand homme », se fonde donc sur le rapport de proximité qu’il entretient avec l’objet désiré par le sujet. Détenteur principal de l’objet, il détient aussi le privilège d’en autoriser ou d’en barrer l’accès au sujet, ce qui ne fait qu’accroître encore son pouvoir.

On pourrait s’interroger sur le statut spécial – le prestige – dont jouit le personnage de Swann aux yeux du héros. Il faut probablement en chercher l’origine dans le drame du coucher. Swann est celui qui vient s’interposer entre le sujet (Marcel) et l’objet désiré (le baiser maternel, qui n’est pas accordé lorsqu’il y a des invités). Aux yeux de l’enfant, son pouvoir est donc immense, supérieur même à celui du père, puisque ce dernier finit par céder en autorisant la mère à rester auprès de son fils. Plus tard, aux yeux de Marcel adolescent, le pouvoir de Swann s’accroît du fait qu’il s’interpose à nouveau, en tant que père de Gilberte, entre le sujet et l’objet désiré2. Dans les deux configurations que nous venons de décrire, le personnage de Swann correspond au personnage du « magnétiseur » présenté par Tarde.

Cette même structure du désir a été étudiée par René Girard, mais suivant une approche anthropologique plutôt que sociologique3. L’analyse de Girard s’articule autour d’une figure centrale à laquelle il attribue les mêmes fonctions que Tarde à son magnétiseur. Il donne à cette figure le nom de « médiateur », ou de « médiation » dans le cas où il ne s’agit pas d’une personne mais d’une représentation ou d’une « vision du monde ». Pour Girard, l’individu a renoncé à sa prérogative fondamentale, celle de choisir les objets de son désir, de la même manière que Don Quichotte avait renoncé à faire ses propres choix en laissant son modèle, Amadis de Gaule, les lui dicter. Le point commun entre Tarde et Girard est l’imitation4 ; pour le premier, elle est le fondement de toute société, pour le second, elle constitue le ressort psychologique de l’homme

1 Ibid., p. 87. Nous soulignons.

2 Voir I, 399-400 pour les détails des sentiments de Marcel à l’égard de Charles Swann.

3 R. Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque [1961], Paris, Hachette (coll. Pluriel), 1997. 4 Précisons toutefois que Girard ne mentionne pas Tarde dans son ouvrage.

désirant. Tarde fonde le pouvoir du magnétiseur ou du « grand homme » sur le fait que celui-ci possède du prestige, et qu’il est perçu comme détenant un certain pouvoir sur l’objet désiré ; à la limite, son prestige seul suffit à faire désirer l’objet qu’il désigne. Girard précise pour sa part que le prestige du médiateur déclenche chez le sujet un désir mimétique portant sur l’objet. En d’autres termes, le sujet désire l’objet de la même manière que le médiateur désire ce même objet. Le médiateur est donc l’initiateur d’un désir dit triangulaire parce qu’il passe justement par la figure d’un tiers avant de rejoindre son objet.1

Médiateur (Swann)

Sujet (Marcel) Objet (la mère, Gilberte Swann, Balbec)

Les deux écrivains mettent en amont du processus un élément clé : la fascination. Pour Tarde, le magnétisé imite inconsciemment le magnétiseur, la force de sa croyance et de son désir entraînant chez lui une « imitation par fascination, véritable névrose, sorte de polarisation inconsciente de l’amour et de la foi »2. De même, Girard rattache le désir triangulaire de nature imitative, à l’existence d’un élément de fascination envers le médiateur3. Ainsi, lorsque le médiateur est une personne physique jouissant d’un prestige incalculable, comme l’est Swann aux yeux du jeune Marcel, l’élan du sujet se porte non seulement vers l’objet mais aussi vers le médiateur lui-même, qu’il cherche (inconsciemment) à imiter. Amoureux de Gilberte, Marcel désire ardemment se rapprocher de Swann et lui écrit une lettre où il se présente, croit-il, sous un jour favorable, avec pour tout résultat de renforcer l’hostilité de ce dernier à son égard4.

1 Girard, Mensonge romantique…, op. cit., p. 15-67.

2 Les lois de l’imitation, op. cit., p. 87-88. Tarde cite à l’appui Maudsley, pour qui le « somnambule » agit suivant « une imitation inconsciente de l’attitude et de l’expression de la personne dont il copie

instinctivement et avec exactitude les contractions musculaires », c'est-à-dire le magnétiseur. Les italiques

sont de l’auteur.

3 Mensonge romantique…, op. cit., p. 26, 29.

106 Mais il arrive que le médiateur ne soit pas une personne réelle. La médiation s’effectue alors par le biais de l’un des nombreux « dogmes » philosophiques, scientifiques ou esthétiques, qui au fil des âges ont jalonné le parcours d’une société ou d’une nation donnée, et continuent encore à le faire1. À la limite, la médiation devient purement interne et ne dépend plus que de la représentation individuelle. Tel penchant inexplicable, écrit Proust, que certains hommes trahissent pour des écuyères par exemple, « qui dira à quel rêve durable et inconscient il est lié »2 ? Rachel est perçue différemment par Marcel et par Saint-Loup car pour le premier, elle est associée à une maison de passe tandis que pour le second, elle est médiatisée par le théâtre, qui illumine toute sa personne : « […] nous ne la voyions pas du même côté du mystère »3, conclut Proust ; et, de fait, le désir qui passe par un médiateur ou une représentation ne cesse d’être mystérieux car on trouve à sa source l’illusion, « la puissance de l’imagination humaine »4, ce qu’Elstir désigne justement par ces rêves dont on ne connaît pas la nature et qui, pour cette raison même, nous maintiennent captifs de leurs mirages.

Au cours du séjour à Balbec, quels sont les facteurs qui ont orienté le désir de Marcel vers la collectivité de la petite bande ? Quelles sont les médiations, ou les représentations, qui l’ont poussé à choisir, parmi toutes les jeunes filles, la plus sportive , la plus libre, la plus fuyante et, en un mot, la plus insaisissable ?

Explorer la terra incognita

Lorsque Marcel aperçoit pour la première fois les cinq ou six fillettes de la petite bande, son attention est immédiatement mise en éveil par « l’aspect et les façons » singulières qu’elles affichent et qui les distinguent de toutes les personnes peuplant Balbec : comme une bande de mouettes, elles semblent exécuter sur la plage une promenade au but qui demeure « obscur » aux autres baigneurs dont elles ne semblent

1 Girard, Mensonge romantique…, op. cit., p. 30. Girard renvoie à toutes les « visions du monde » se déclinant en –isme : subjectivismes, objectivismes, romantismes, scientismes, etc.

2 IV, 418.

3 II, 458. Il faut naturellement distinguer entre le désir d’un public anonyme pour la prostituée, et le désir du public de théâtre pour l’actrice, désir socialement valorisé car il dérive de la médiation de l’art.

même pas remarquer l’existence1. Dès cette première rencontre sont énoncés les éléments constitutifs de l’imaginaire de Marcel : l’attrait pour la nouveauté – les jeunes filles sont différentes de toutes les personnes qu’on avait coutume de voir ; et l’attrait pour le mystère – leurs motivations demeurent « obscures » et appellent donc de la part de l’observateur une élucidation et un effort d’imagination. En amont de l’expérience amoureuse ou érotique anticipée par Marcel figurent en priorité l’attitude et la démarche de l’explorateur désirant pénétrer dans un autre monde. À une époque où la cartographie de la terre a été complétée et où il ne demeure plus sur les mappemondes de zones « inconnues » figurées par des créatures fantastiques2, le seul territoire encore inexploré est celui qui touche à l’Homme, à sa physiologie et à sa psychologie, à ses relations avec les autres.

L’élément de nouveauté est l’un des principaux attraits de l’exploration ; c’est également celui qui est le plus apte à susciter la fascination du sujet. Tarde fait remarquer à ce sujet que le dépaysement produit souvent un tel effet. Un Japonais, par exemple, voyageant en Europe ou un rural débarqué à Paris, « sont frappés de stupeur comparable à l’état cataleptique »3 :

Leur attention, à force de s’attacher à tout ce qu’ils voient et entendent, surtout aux actions des êtres humains qui les entourent, se détache absolument de tout ce qu’ils ont vu et entendu jusqu’alors, même des actes et des pensées de leur vie passé. […] Dans cet état singulier d’attention exclusive et forte, d’imagination forte et passive, ces êtres stupéfiés et enfiévrés subissent invinciblement le charme magique de leur nouveau milieu ; ils croient tout ce qu’ils voient croire, ils font tout ce qu’ils voient faire.4

Or, l’élément de nouveauté caractérise l’entité que Marcel nomme la « petite bande », et c’est la raison pour laquelle le héros ne parvient pas tout d’abord à se décider en faveur de l’une ou de l’autre des jeunes filles. Son désir se porte indifféremment sur chacune d’elles et sur toutes parce qu’il est fonction du groupe pris comme « petit monde à part[,] animé d’une vie commune » :

1 II, 146.

2 Les territoires inconnus étaient une inépuisable source de mythes que les cartographes retranscrivaient sur leurs mappemondes au moyen de formules ou de dessins fantastiques. Par exemple, ils écrivaient : hic

sunt dracones (« ici il y a des dragons), ou dessinaient des créatures fabuleuses à la place des zones encore

inexplorées. (Source : Wikipédia). 3 Tarde, Les Lois…, op. cit., p. 94. 4 Ibid. Nous soulignons.

108

[…] j’eusse pénétré en devenant l’ami de l’une d’elles – comme un païen raffiné ou un chrétien scrupuleux chez les barbares – dans une société rajeunissante où régnaient la santé, l’inconscience, la volupté, la cruauté, l’inintellectualité et la joie.1

L’exploration d’un monde nouveau et d’un nouveau mode de vie est comparable, pour Marcel, à la découverte d’une terra incognita. Ce qui le séduit chez les jeunes filles, outre leurs manières très libres, est le mouvement qui les caractérise. Le héros, pour qui l’idée d’exercice physique consiste à aller lire au jardin2, est captivé par la grâce et l’agilité avec laquelle elles se déplacent. Elles sont les premiers modèles de l’« être de fuite », dont Marcel brossera plus tard le portrait avec Albertine, car elles évoquent déjà pour lui l’idée de cette « fugacité des êtres qui ne sont pas connus de nous »3 mais dont la proximité constitue une promesse d’initiation à une vie inconnue. En les observant, Marcel découvre une gamme de sentiments et de sensations qu’il n’avait pas encore eu l’occasion d’éprouver : le mépris authentique qu’elles manifestent à l’égard de tout ce qui n’est pas leur groupe ; l’impudence redoutable avec laquelle elles avancent sur la digue sans jamais dévier à l’approche des autres passants ; l’audace qui les fait franchir les obstacles les plus variés y compris les gens étalés sur la plage, en leur sautant par- dessus corps ; l’impitoyable cruauté qui les fait proférer des commentaires ironiques ou des sarcasmes du genre : « C’pauvre vieux, i m’fait d’la peine, il a l’air à moitié crevé »4 ; tout cela est nouveau pour Marcel et lui donne la certitude que leur amitié le remplirait d’ivresse :

[…] je n’avais rien vu d’aussi beau, imprégné d’autant d’inconnu, aussi inestimablement précieux, aussi vraisemblablement inaccessible.5

« Vraisemblablement inaccessible » : l’oxymore exprime la tension entre l’idée de l’insaisissable et la possibilité de son appropriation6. Pénétrer dans ce petit monde à part

1 II, 186.

2 I, 82: « […] ma grand-mère […] venait me supplier de sortir. Et ne voulant pas renoncer à ma lecture, j’allais du moins la continuer au jardin […] ».

3 II, 153-154. Pour les « êtres de fuite », voir III, 599-600. 4 II, 150.

5 II, 155.

6 Il est intéressant de noter que la tournure employée par Proust, qui consiste dans l’union d’un adverbe en contradiction avec l’un des aspects de l’adjectif ou du participe qu’il modifie, est typique du langage

fait de vitalité et de petites transgressions éthiques signifie pour Marcel imiter les manières et l’attitude de la petite bande, en devenir un élément, s’en imbiber1 jusqu’à changer sa propre nature ; mais pour le jeune homme qu’il est, aux nerfs et à la santé fragiles, cela signifie surtout échapper au déterminisme de la physiologie et de l’hérédité2.

Proust insiste longtemps sur le caractère homogène du groupe formé, chacune des fillettes pouvant se vanter d’avoir des qualités différentes, mais toutes agissant à l’unisson suivant un mouvement harmonieux. L’impression d’unité est renforcée par l’égale souplesse et l’élégance physique qu’elles arborent fièrement, et qui trahit chez chacune d’entre elles la même nature hardie, frivole et dure3, comme si elles avaient volontairement exclu tout élément pouvant dépareiller leur perfection. Voyant ses représentations mobilisées toutes à la fois par le cortège de la petite bande, Marcel ne peut les décrire qu’en mélangeant, dans une longue période, les registres esthétique, littéraire, magique, scientifique et religieux4 :

Et cependant, la supposition que je pourrais un jour être l’ami de telle ou telle de ces jeunes filles, que ces yeux dont les regards inconnus me frappaient parfois en jouant sur moi sans le savoir comme un effet de soleil sur un mur, […]

La séquence débute par la formulation d’une hypothèse, l’amitié possible, mais dont la portée logique est amoindrie par la mention de l’effet optique à caractère ludique, « effet de soleil sur un mur », figurant l’indifférence des jeunes filles ;

[…] pourraient jamais par une alchimie miraculeuse laisser transpénétrer entre leurs parcelles ineffables l’idée de mon existence, quelque amitié pour ma personne, […]

mondain du XVIIIe siècle (Morier, Dictionnaire de poétique…, op. cit., p. 830, art. « oxymore ») Faut-il y voir une médiation culturelle de plus, à l’œuvre chez le narrateur proustien ? Par ailleurs, Morier note que dans un passage poétique, l’oxymore tend à la fusion des contraries, mais dans un autre contexte, il arrive souvent que l’oxymore dénonce un travers ou un ridicule ; il devient alors un auxiliaire de l’ironie. Dans le passage qui nous intéresse, l’ironie provient du regard rétrospectif du narrateur sur les désirs de son moi ancien, qu’il regarde avec indulgence, sans doute, mais sans aucune complaisance.

1 II, 152-153.

2 Girard, Mensonge romantique… (op. cit., p. 16, 77), précise que le modèle du désir mimétique était initialement l’imitation de Jésus-Christ, au terme de laquelle le sujet attendait une métamorphose de sa personne ; ce modèle originel s’est perverti avec la mort ou la négation de Dieu, mais la croyance en une transformation a subsisté.

3 II, 148.

110

L’allusion à l’alchimie introduit le registre de la magie ou de la pseudo science, et fait bonne compagnie avec le flou métaphysique des « parcelles ineffables » et le néologisme « transpénétrer », qui renvoient tous deux à l’homogénéité du groupe scellé par la perfection de ses qualités uniques ;

[…] que moi-même je pourrais un jour prendre place entre elles, […]

Il s’agit du second terme de l’hypothèse développée à la manière d’une argumentation scientifique ;

[…] dans la théorie qu’elles déroulaient le long de la mer, […]

Le vocabulaire employé est volontairement ambigu ; la polysémie du mot « théorie » fait osciller l’argumentaire entre le registre littéraire soutenu, qui renvoie à l’Antiquité et prépare l’image de la « frise » qui va suivre1, et le registre scientifique qui paraît être la suite logique de l’hypothèse exposée antérieurement ;

[…]cette supposition me paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble,[…]

Tentative de raisonnement logique, qui se heurte au principe de non-contradiction ;

[…] que si devant quelque frise antique ou quelque fresque figurant un cortège, […]

Cette portion de phrase et la précédente jouent sur la double signification du mot théorie et renvoient, l’une au registre littéraire, l’autre au registre scientifique ;

[…] j’avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aimé d’elles, entre les divines processionnaires.

1 Théorie : du grec théôria, procession. Dans l’Antiquité, ambassade solennelle envoyée dans une ville. Registre litt. : long défilé de personnes, de véhicules. (Source : Dictionnaire Larousse). Le Robert

historique (Rey (dir.), op. cit., p. 2115, art. « théorie ») donne la même origine pour les deux acceptions du

terme, littéraire et scientifique, cette dernière comme dérivé, ayant commencé à être admis à partir de Platon avec le sens de « contemplation, considération ».

Hiatus infranchissable, renforcé par les appositions symétriques (spectateur/ processionnaires), par l’apparition du registre religieux figurant l’idéal inaccessible (divines), et l’évocation redondante des jeunes filles évoquant leur figure complexe et innombrable, où « elles » et « les divines processionnaires » renvoient au même thème. Ce court développement produit un effet de tension où la représentation de Marcel se trouve polarisée entre une tentation logique et une tentation magique, une rêverie antiquisante et un raisonnement scientifique, une séduction esthétique et un désir métaphysique. Mais il en ressort surtout la passivité quasi impuissante du héros, simple spectateur, hypnotisé par la représentation (dans les deux acceptions complémentaires étudiées ci-dessus1) qui s’offre à ses yeux et à son imagination, et par les multiples possibilités – hélas ! toutes théoriques – qu’elle pourrait lui offrir. La petite bande figure en somme la transposition sur le plan concret des fantasmes culturels de Marcel, leur traduction en substance, leur incorporation, au même titre que le héros parlera lors de l’affaiblissement de son amour pour Albertine de « réincorporer » en elle « la plage et le déferlement du flot »2.

Marcel, physiquement et nerveusement « de plus en plus souffrant » 3, est fasciné par l’énergie et la vitalité qui se dégagent des corps de ces jeunes filles éduqués par la pratique du sport4 ; fasciné aussi par la parfaite maîtrise de gestes qui leur faisait exécuter « exactement les mouvements qu’elles voulaient, dans une pleine indépendance de leurs membres », à la manière d’excellentes valseuses5, faisant paraître les mouvements des autres promeneurs gauches et désordonnés, presque ridicules. Marcel, à qui on avait autrefois interdit d’assister à un spectacle de la Berma à cause de sa