• Sonuç bulunamadı

a) Insaisissable fluence

« Uniquement préoccupée de souder le même au même, l’intelligence se détourne de la vision du temps, remarque Bergson. Elle répugne au fluent et solidifie tout ce qu’elle touche. Nous ne pensons pas le temps réel. Mais nous le vivons, parce que la vie déborde l’intelligence94 ». Le Devenir répugne au concept et rechigne à se pétrifier en noème. Ce qui faisait déjà dire à Platon que seul « ce qui existe toujours » (to on aei) est appréhensible à la pensée (noèsis), quand « ce qui devient toujours » (to gignomenon aei), parce qu’il n’existe jamais réellement, parce qu’il est toujours autre que lui-même, ne peut qu’être conjecturé par l’opinion (doxa)95. A l’Etre toujours même, l’intellection claire et logique ; au Devenir toujours autre, l’opinion vague mêlée d’incertaine sensation : « Ce que la substance (ousia) est au devenir (genesis), la vérité (alèthéia) l’est à la croyance (pistis) 96 ».

Mais le fluent n’est pas seulement l’insaisissable, le mouvant, le fluide, l’impensable, il est aussi ce qui s’évanouit et meurt. Le Devenir – « fluidité de nuances fuyantes97 » – n’inquiète pas seulement parce que la pensée n’y retrouve pas la permanence fondatrice de l’identité, mais aussi et peut-être surtout parce que l’Etre persistant, l’Etant substantiel dans sa

94 H. BERGSON, L’Evolution créatrice, Œuvres, PUF, 2001, p. 533-534. Bergson insiste dans sa réflexion sur

la durée, et contre l’intuition grecque dont nous parlons, sur la continuité d’un état psychologique en dépit du changement.

95 Voir PLATON, Timée, 27d-28a.

96 Id. 29c. 97

totalité, s’y dissout perpétuellement en changeant. Rien comme la perte de l’identité de l’étant dans la transformation perpétuelle ne fut propre à effrayer le génie grec. Il faut le langage si singulier d’Héraclite d’Ephèse pour aborder de front la fluence elle-même : « Le soleil n’est pas seulement chaque jour nouveau […] mais toujours nouveau continuellement » ; « Nous descendons et ne descendons pas dans le même fleuve, nous sommes et ne sommes pas98 » ; « On ne peut entrer deux fois dans le même fleuve ni toucher deux fois une substance périssable dans le même état ; car par la vivacité et la promptitude du changement elle se disperse et de nouveau se rassemble, ou plutôt, ce n’est pas de nouveau ni ensuite, mais en même temps qu’elle se forme et disparaît, qu’elle survient et s’en va ; par quoi son devenir n’aboutit pas à l’être99 ». Ce qui change se perd soi-même, et se perdant s’annihile : « Toujours nouveau continuellement » (aei neos sunechôs) a pour expression synonyme « n’être pas » (ouk einai).

b) L’antagonisme de l’Etre et du Devenir

Rien ne semblait aux Grecs plus difficile à supporter et à dire, rien de plus crucial aussi, que cet antagonisme structurant de l’Etre et du Devenir, de la substance et du nouveau, de l’immobile et du mobile, du persistant et du fluent – « métamorphoses du feu », selon la formule énigmatique d’Héraclite100. En lisière de la fluence se rencontre l’inquiétude de la disparition, de la mort. La civilisation grecque ancienne semble à bien des égards fascinée par ce combat de l’identique et de l’évanescent, et c’est dans cet agôn primitif que se pense la réalité du temps. Pour Paul au contraire, comme la suite le montrera, la fluence du temps ne s’oppose plus à l’être comme l’évanescence à la permanence. Le temps présent compris comme kairos messianique est par lui-même substantiel parce que donné par Dieu même. Dans un mouvement d’élargissement, le kairos paulinien dit une forme de la fluence temporelle qui n’est plus ni la dissipation ni l’écoulement, mais une possession, une disponibilité, la condition hypostatique du salut : « Ne vous faites pas d’illusion, écrit Paul aux Eglises de Galatie : Dieu ne se laisse pas narguer ; car ce que l’homme sème, il le récoltera. Celui qui sème pour sa propre chair récoltera ce que produit la chair : la corruption. Celui qui sème pour l’Esprit récoltera ce que produit l’Esprit : la vie éternelle. Faisons le bien

98

HERACLITE, fragments 6 et 49a, trad. par A. Jeannière, Héraclite, Traduction et commentaire des

fragments, Aubier, Philosophie de l’esprit, 1985, p. 106 et 111.

99 HERACLITE, fragment 90, traduit par R. Munier, Les Fragments d’Héraclite, Fata Morgana, Les

Immémoriaux, 1991, p. 57.

100

sans défaillance ; car, au temps voulu [kairô idiô], nous récolterons si nous ne nous relâchons pas. Donc, tant que nous disposons du temps [hôs kairon echomen], travaillons pour le bien de tous » (Ga 6, 7-10, TOB). Parce qu’il est le temps de discrimination réelle entre le choix de la perdition (phthora) et celui de l’éternité (aiôn) ; parce qu’il est possédé comme l’une des grâces ultimes de Dieu, le kairos paulinien est le contraire même de l’insubstantialité : il est le don de la condition du salut. « Avoir le kairos », selon l’expression de l’épître aux Galates, c’est bénéficier d’une situation substantielle (ousiôdès) par laquelle, comme nous le redirons, le temps se comprend moins comme fluence insaisissable que comme donation (voir infra II, A, 5).

c) De Cronos à Chronos

Un siècle seulement après la réception de la Théogonie d’Hésiode la figure de Cronos fut assimilée à Chronos, le Temps101. Il faut interroger ce passage significatif. Si le nom Cronos vient bien du verbe krainein, achever, accomplir, réaliser102, et considérant l’intuition selon laquelle le Temps est ce qui mûrit les êtres, les fait éclore et les détruit, l’identification de Cronos, fils de Ciel et Terre, avec Chronos, le Temps, au-delà de la simple parenté homophonique, se conçoit facilement. Que nous dit la superposition de Chronos à Cronos dans la compréhension grecque du temps ? Dans le récit hésiodique, C(h)ronos entretient des relations conflictuelles avec ce qui le précède et avec ce qui le suit. Voilà une première évidence. Est-ce à dire que le Temps, entendu comme divinité primordiale, désire s’étendre et régner au-delà de lui-même ? Cet immense effort fourni par C(h)ronos pour phagocyter l’Avant et l’Après, pour les détruire ou les ingérer, pour les rendre impuissants ou pour les digérer, est un révélateur de la pensée grecque : le Devenir refuse de s’entendre comme fluence et désire plus que tout se solidifier dans l’Etre. Afin de trouver une identité dans l’identique, C(h)ronos veut devenir Aiôn. Deux épisodes de la Théogonie retiennent particulièrement l’attention.

1) D’abord, l’épisode de l’émasculation d’Ouranos, le « père fertile ». En faisant disparaître lui-même sa progéniture dans les « replis de la terre », Ouranos, par ses méfaits, justifiait certes son propre malheur. Mais il n’est pas fortuit que C(h)ronos accepte seul, lui qui préfigure le Temps, d’utiliser la serpe façonnée par Gaia pour trancher le sexe de son

101 Voir A. LALANDE : « En Grèce, une confusion s’est faite à une époque ancienne (VIe siècle) entre Κρόνος

(le Saturne de la mythologie romaine), et Χρόνος, le Temps » (Vocabulaire technique et critique de la

philosophie, PUF, 1947, p. 1089, note « Sur Temps »).

102

père103 : en rendant le Ciel infertile, en devenant ainsi le père des enfants de son propre père – puisque du sang de cette émasculation naîtront les Erinyes et les Nymphes –, C(h)ronos prend la place de ce qui le précédait. Le Devenir s’approprie l’Avant. (Le dramaturge contemporain Heiner Müller, dans la pièce Macbeth, s’est d’ailleurs saisi du motif de l’émasculation en la raccordant explicitement au temps : « Macbeth : […] Je vais arracher le sexe de l’avenir. Si rien ne sort de moi, que de moi sorte le néant 104».)

2) Ensuite, l’épisode fameux au cours duquel, dans la répétition du schéma paternel, C(h)ronos dévore ses propres enfants105. Ingérant ce qui lui succède, C(h)ronos veut étendre sa royauté sur l’Après. Dans un effort implacable, plus ou moins perdu d’avance (C(h)ronos sachant déjà qu’un fils le domptera à l’heure fatale), le père des Cronides cherche à se pérenniser. Puissance royale et éternité se confondent symboliquement. Nous pouvons considérer la naissance (genesis) dont parle le texte d’Hésiode comme une métaphore poétique du Devenir. Naître, c’est risquer de périr ; c’est entrer dans un combat de souveraineté où les fautes et les échecs sont allégoriquement assimilables à une mort. Ainsi, nous pouvons dire qu’en émasculant Ouranos et en dévorant ses propres enfants, C(h)ronos, lui-même né, lui-même engagé dans le drame du Devenir, lui-même menacé d’être détrôné, cherche à transcender la condition malheureuse du temps. En désirant s’approprier tout Autre que lui, tout Avant comme tout Après, en désirant que tout lui soit Même106, le Temps cherche à s’immortaliser par lui-même.

Quelles intuitions révèlent ces deux épisodes mythologiques ? Le Devenir, qui est à la fois la continuité de l’existence divine, la succession chronologique des faits légendaires, et le temps du récit mythologique, cherche à devenir Autre et à se transcender lui-même. Le Temps lutte pour être plus que le Temps. Le Temps se combat lui-même107 en refusant de devenir. Le Toujours de l’aiôn est le seul objet du désir du Temps.

Toute la pensée de Paul peut se comprendre comme une subversion de cette représentation grecque traditionnelle du temps. Le Devenir n’y désigne plus le changement, la

103 Voir HESIODE, Théogonie, v. 154-181.

104 H. MÜLLER, Macbeth. D’après Shakespeare, traduction par J.-P. Morel, Minuit, 2006, p. 64.

105 Voir HESIODE, op. cit., v. 453-467. 106

Les représentations picturales de Chronos (Saturne) dévorant ses enfants insistent sur cette hypertrophie maximale du soi, notamment en mettant en valeur la stature gigantesque du dieu et en peignant la chair de l’enfant dévoré dans les mêmes teintes que celle du père, comme si Saturne se dévorait lui-même pour ne demeurer qu’en soi, hors de portée de toute succession. L’intention est particulièrement visible dans les œuvres de Rubens et de Goya.

107 En émasculant Ouranos, Cronos inaugure un conflit de filiation dont il sera lui-même victime, et le sachant,

s’identifie en quelque sorte à ce qu’il détruit. Zeus, par ailleurs, le fils que Cronos cherchera à détruire, possède la qualité principale de son père : la ruse. Ainsi, en émasculant le père et en cherchant à dévorer son fils, Cronos s’atteint lui-même.

dissipation, l’insaisissable fluence, mais la substantialité du plan de Dieu. Paul ne comprend en effet le Devenir que comme économie, c’est-à-dire comme nomos (comme loi ou logique) de la révélation temporelle de Dieu. Dieu a besoin du temps. Dieu se sert du temps. Par le Devenir, donc, se structurent les moments d’une épiphanie progressive. En forgeant cette expression originale d’ « économie de Dieu »108, Paul veut justement signifier que le Devenir, qui s’origine dans la Création et se projette par l’histoire vers le Jugement, est chargé d’une intelligibilité maximale. Il se situe en cela dans la continuité du judaïsme (voir infra II, B, 1 et 2).