6. Teknik Güvenlik Kontrolleri
6.3. Anahtar Çifti Yönetimiyle İlgili Diğer Konular
6.3.2. İmza Oluşturma ve Doğrulama Verilerinin Kullanım Süreleri
Dans L’Archéologie du savoir, Michel Foucault oppose le livre qui « occupe un espace déterminé, qui a une valeur économique, et qui marque de soi-même, par un certain nombre de signes, les limites de son commencement et de sa fin176 », au texte qui s’inscrit dans un réseau : « les marges d’un livre ne sont jamais nettes et rigoureusement tranchées : par-delà le titre, les premières lignes et le point final, par-delà sa configuration interne et la forme qui l’autonomise, il est pris dans un système de renvois à d’autres livres, d’autres textes, d’autres phrases : nœud dans un réseau177. » Autrement dit, tout livre étant un réseau, l’intertextualité est une caractéristique qui lui est inhérente, car il est impossible pour un écrivain de créer en faisant abstraction des lectures qu’il a faites. Mais si le constat s’applique à tous les livres, l’Histoire du roi de Bohême revendique particulièrement cette intertextualité.
D. Barrière constate que Nodier a bâti son roman à partir de quatre grands intertextes178 qui sont nommés directement ou par le biais d’un personnage, dès le deuxième chapitre, « Rétractation » : « Ne craignez pas les accidents du chemin. Si l’équipage de Cervantes ou de Rabelais, si celui du bénéficiaire de Sutton ou du doyen de Saint-Patrick a passé par ici – j’ai suivi l’ornière avec tant de soin – ou je m’en suis écarté avec tant d’adresse ! » (HRB, 8) Les deux auteurs qui ne sont pas nommés explicitement sont Laurence Sterne (Sutton) et Jonathan Swift (Saint-Patrick). De Rabelais, Nodier aurait gardé plusieurs procédés littéraires, notamment les listes et les « cocasseries verbales179 » ; de Cervantès, « on peut reconnaître surtout ce contraste entre grotesque et pathétique, entre le gros bon sens d’un Breloque frère de
176 M. FOUCAULT, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 2012, p. 35-36. 177 Ibid., p. 36.
178 D. BARRIÈRE, Nodier l’homme du livre, 1989, op. cit., p. 125. 179 Ibid., p. 126.
Sancho Pança et ce don Pic de Fanferluchio qui a toute la maigreur de Don Quichotte180. » De Swift, il retient certains détails satiriques : « le débat qui agite les factions religieuses de Tombouctou […] rappelle la dispute lilliputienne des gros-boutiens et des petits-boutiens181. » Enfin, de Sterne, influence majeure, on reconnaîtra notamment le style digressif et les fantaisies typographiques.
Cela étant dit, parallèlement aux grands intertextes qui ponctuent la structure et le déroulement du roman, on remarque une surenchère de références intertextuelles, qui ont individuellement une importance moindre, mais dont l’omniprésence contribue à inscrire le roman dans un réseau de textes. Comme D. Barrière, nous avons remarqué que les premières lignes du premier chapitre donnent le ton du récit, alors que l’on dresse une liste de personnages littéraires qui ont voyagé à cheval : il est notamment question de Balaam, le prophète qui chevauche une ânesse (intertexte biblique), de frère Jean des Entommeures (Gargantua, Rabelais), de l’abbesse des Andouillettes et de Marguerite (Tristram Shandy, Sterne), de Léonore (Léonore, Bürger) et de Sindbad le marin (Les Mille et une Nuits); le chapitre se termine sur une citation de Richard III : « A horse ! a horse ! my kingdom for a horse ! » (HRB, 1-4) Nous avons déjà mentionné ce chapitre initial, rendu inutile par le deuxième où le narrateur renonce à voyager à dos de cheval. Presque entièrement consacrée aux références intertextuelles, et retardant le véritable premier chapitre du récit qui annonce le voyage imaginaire, l’introduction de l’Histoire du roi de Bohême a donc pour unique fonction de le mettre en relation avec d’autres livres. Plusieurs autres chapitres (« Continuation », « Protestation », par exemple) présentent une structure similaire, alors que les références intertextuelles s’enchainent sans plus d’explication. Le but de l’exercice n’est évidemment pas de recenser ici tous les intertextes de l’Histoire du roi de Bohême. Il s’agit surtout de remarquer combien l’auteur, dont la connaissance et la sensibilité se sont bâties au fil des lectures passées, est incapable d’en faire abstraction. On nous montrait un auteur aux prises avec des
180 Id. 181 Id.
questionnements et des angoisses, se manifestant dans le roman par le biais de commentaires métanarratifs ou de prises de parole par les narrataires; on nous montre maintenant un auteur qui est aussi (surtout) un lecteur, et qui écrit donc à l’aide des auteurs qui l’ont marqué. Le processus créateur n’est pas seulement évoqué : il est mis en scène, au point de devenir l’unique sujet du roman. En somme, l’auteur ressemble à ce fameux don Pic, présenté devant une pile de livres182.
L’absence de clôture de l’œuvre, que l’on pouvait observer dans l’élimination des frontières entre le texte et le paratexte, est aussi liée à la dimension intertextuelle de l’Histoire du roi de Bohême : « Chez Nodier, le recours aux pratiques d’écriture intertextuelle aboutit dès lors à un triple ébranlement : il remet en question la clôture de l’œuvre, l’achèvement de l’espace fictionnel ainsi que de tout l’univers diégétique et, enfin, le statut d’une instance auctoriale phagocytée, voire éclatée183. » Jean-Noël Marie, se fondant sur les travaux de G. Genette, particulièrement Palimpsestes, interroge le statut de l’auteur à partir du constat selon lequel tout texte est en rapport avec d’autres :
C’est dans ce champ qu’intervient l’auteur, il ne signe pas un texte (ne s’en assure pas la propriété et n’en revendique pas l’origine) ; il signe l’acte par lequel il se démet, l’acte de son abdication, puisque ce qui passe par lui, le « texte », est indissociable d’une préfixation (inter-, para-, méta-, archi-, hyper-) rompant avec les illusions de sa clôture, de sa délimitation. […] L’auteur, donc, eu égard à l’économie de son travail telle que la décrit Palimpsestes, donne son nom non pas à un texte, mais à une relation entre textes184.
Il est significatif que le nom de Charles Nodier soit entièrement absent de l’Histoire du roi de Bohême : les deux pages de titres demeurent elles-mêmes anonymes. L’auteur choisit de ne pas revendiquer la paternité de son roman. C’est donc dire que cette œuvre sans auteur et vidée de son histoire n’existe que par le livre : elle raconte l’histoire de sa confection matérielle, de sa composition, de sa réception, puis met en lumière son appartenance à un réseau de livres.
182 Voir annexe V.
183 R. de VILLENEUVE, La Représentation de l’espace instable chez Nodier, Paris, Champion, 2010, p. 419-420. 184 J.-N. MARIE, « Pourquoi Homère est-il aveugle ? », Poétique, no 66, 1986, p. 241.
Dans ses Notions élémentaires de linguistique, parues la même année que l’Histoire du roi de Bohême, Nodier affirme que « désormais, rien ne peut être nouveau que par la forme185. » Son roman concrétise parfaitement cette affirmation : en se déclarant pastiche et en revendiquant son appartenance à d’autres textes, il accentue sa forme au détriment de son contenu. La forme du roman devient une véritable bibliothèque où foisonnent les livres. La bibliothèque n’est plus décrite dans la narration, comme c’est le cas dans plusieurs de ses récits ; elle est à la base même de sa structure et influence son mode de lecture.