5. Yönetim, İşlemsel ve Fiziksel Kontroller
5.6. Anahtar Değişimi
Dans l’Histoire du roi de Bohême, ce ne sont pas uniquement les frontières entre les différents niveaux narratifs qui manquent d’étanchéité : c’est également le cas des frontières qui séparent habituellement le texte de ce qu’on appelle, toujours en termes genettiens, le paratexte. Dans Seuils (1987), Genette définit ainsi ce dernier : « Le paratexte est donc pour moi ce par quoi un texte se fait livre et se propose comme tel à ses lecteurs, et plus généralement au public157. » Page de titre, dédicace, préface, couverture, nom de l’auteur, table des chapitres sont autant d’éléments livresques qui entourent, organisent et orientent la lecture du texte, et donc veillent à son bon fonctionnement :
Le rôle principal du paratexte est de garantir le bon fonctionnement du texte dans un régime éditorial donné. Il permet de l’identifier; il en assure la lisibilité, en l’insérant dans un genre ou dans une collection ; il en facilite la consultation, à l’aide d’instruments de repérage (les tables, les index) ou d’unités de mesure intralivresques (la pagination, les titres courants)158.
Au contraire, dans l’Histoire du roi de Bohême, plusieurs éléments du paratexte trahissent leur fonction, et nuisent au bon fonctionnement du texte.
D’emblée, certains éléments du paratexte chargés de marquer les limites du texte contribuent plutôt à en brouiller les frontières. La page de titre, qui marque habituellement le début d’un texte, est neutralisée par l’insertion d’une seconde page de titre (HRB, 35) où, mis à part le titre lui-même, tous les éléments de la page initiale sont modifiés. Cette autre page de titre, insérée entre le sixième et le septième chapitre, contribue à rendre poreuses les frontières qui séparent le texte de son paratexte : en marquant un nouveau début, elle disqualifie d’une certaine manière les six premiers chapitres, de la même manière que le deuxième chapitre
157 G. GENETTE, Seuils, Paris, Seuil, 1987, p. 7.
neutralisait le premier, alors que le narrateur changeait d’idée sur le véhicule avec lequel il entreprendrait son voyage. Cependant, un autre élément paratextuel, la pagination, poursuit sa stricte progression numérique et récuse cette coupure engendrée par la seconde page de titre.
Il se produit à peu près la même chose, de façon symétrique, avec la table des matières. Celle-ci marque généralement la fin du texte; elle le suit immédiatement, et remplit une fonction d’organisation, en permettant au lecteur une consultation ou un repérage plus aisés. Ces deux fonctions sont encore une fois trahies alors que le roman, comme cela a déjà été mentionné, se poursuit par-delà la table. En effet, celle-ci est suivie de deux chapitres, soit « Correction », où l’on indique au lecteur de remplacer le mot « Pantoufle » pour le mot « Babouche », et « Approbation », où le censeur Raminagrobis, après avoir exprimé certaines réserves, approuve l’impression du livre. Certes, cette position correspond à celle qu’occupe généralement l’approbation, qui dès l’Ancien Régime est reléguée à la toute fin du volume; mais celle de Nodier appartient encore à l’espace fictionnel (Raminagrobis n’étant pas un véritable censeur) et n’est donc pas à sa place dans le paratexte. Manifestement, la table des chapitres ne marque pas la fin du texte. Par ailleurs, elle ne remplit pas entièrement sa fonction organisatrice, puisque les chapitres qui la suivent n’y sont pas répertoriés. Tout se passe comme si la table n’était en réalité qu’un chapitre parmi les autres ; intitulée « Récapitulation », selon la même forme en –ion que les chapitres qui la précèdent, elle présente une liste, semblable à celles qu’on retrouve un peu partout dans le roman. Somme toute, l’Histoire du roi de Bohême, qui n’en finit plus de commencer et n’en finit plus de finir, serait à l’image de son intertexte sternien : « Et si l’histoire du roi de Bohême (de Sterne) ne reçoit ni commencement ni fin, l’Histoire du Roi de Bohême (de Nodier) semble bien elle aussi se dérober par les deux bouts159. »
Une autre frontière particulièrement évasive, dans le roman, est celle qui sépare la préface et le texte. Quoique l’Histoire du roi de Bohême ne contienne pas de préface identifiée comme
telle, le discours préfaciel est disséminé dans le corps du texte de plusieurs manières, à commencer par la parenthèse, dont on convient qu’elle constitue un cas limite :
Les références parenthétiques sont produites par la transplantation brutale d’un élément paratextuel dans le « corps » du texte. L’absence d’intégration est marquée par les parenthèses elles-mêmes, qui cloisonnent le renvoi160.
À la frontière entre explicite et non-explicite (le commentaire y confine à l’inscription), la parenthèse est une espèce de note dont la séparation d’avec le texte n’a pas été tranchée. Tenant un discours (si elliptique soit-il) sur le paratexte, elle peut être considérée aussi comme du paratexte qui, au lieu de rejoindre la marge, s’installe sous forme d’isolat dans le texte161.
Il y a dans le roman une cinquantaine de remarques entre parenthèses qui, tout en remplissant des fonctions différentes, rappellent toujours l’omniprésence de l’auteur, et empêchent donc continuellement l’illusion romanesque. Les parenthèses font parfois office de didascalies : « (L’aveugle essuya une larme.) » (HRB, 60) ; « (Breloque mit son bonnet de nuit.) » (HRB, 148) ; « (Les applaudissements éclatèrent.) » (HRB, 276) Les didascalies, étant habituellement utilisées par le dramaturge pour fournir des indications sur le jeu des acteurs ou sur la mise en place, qu’elles s’adressent à un lecteur ou un metteur en scène, témoignent d’un lien direct avec l’auteur. Ce lien entre l’auteur et son lecteur est d’autant plus évident que les remarques entre parenthèses s’adressent parfois explicitement à lui : « (Imaginez-vous que je n’avais jamais pu lui faire comprendre le méchanisme de la plus simple addition, sans en excepter celle de Dioclès de Smyrne.) » (HRB, 175) ; « O jeune lecteur, qui que tu sois… (mais quel âge avez-vous, s’il vous plaît ? Mettons vingt-trois ans à la Saint-Sylvestre ; c’est à prendre ou à laisser, et je crois vous traiter en ami.) » (HRB, 300) L’adresse est donc parfois directement tournée vers le lecteur, quitte à lui poser des questions, à lui supposer un âge; si on rappelle au lecteur qu’il tient un objet et qu’il lit un texte, on ne manque pas non plus de lui rappeler son statut de (simple) lecteur.
160 U. DIONNE, La Voie aux chapitres, 2008, op. cit., p. 209.
L’intégration d’un discours préfaciel dans le texte passe évidemment aussi par les nombreuses remarques métanarratives, dont plusieurs exemples ont déjà été relevés dans la section précédente. Pour U. Dionne, « le métadiscours peut être comparé à une préface pulvérisée, dont les fragments seraient disséminés à travers l’œuvre162. » Finalement, aucune des frontières qui délimitent habituellement le texte du paratexte n’est plus opérationnelle dans l’Histoire du roi de Bohême, de sorte que le lecteur peine à comprendre le fonctionnement même du livre. Le lecteur malmené n’est pourtant pas au bout de ses peines, car le roman lui ment, et prend ainsi un malin plaisir à miner son expérience de lecture.