Un projet de recherche répond au critère de confirmabilité lorsque celui-ci démontre qu’il a su préserver le sens entourant les récits des expériences et des perspectives des participants et encadrer l’influence du chercheur sur les résultats obtenus (Carnevale, 2002). Afin de préserver l’essence des propos et des émotions partagés par les participants, le chercheur doit s’assurer que les données sont collectées et analysées de façon rigoureuse et que ces nombreuses étapes peuvent être confirmées par le lecteur. Les stratégies de confirmabilité que j’ai mises en place en cours de projet sont décrites ci-après.
a) Utilisation d’un journal de bord détaillé sur le processus de recherche
Pendant tout le processus de recherche, j’ai rédigé un journal de bord servant à consigner l’avancement du projet, la réalisation des différentes étapes du processus et les nouvelles prises de décisions ou les réorientations qui ont modifié la trajectoire de la recherche. La lecture de ce journal de bord permet donc de retracer l’ensemble des étapes du projet de recherche, dans un ordre chronologique. Ce journal se voulait également un outil de réflexivité (Birks, Chapman et Francis, 2008). En effet, j’y ai consigné des éléments de mon dialogue interne, portant sur mes réactions, sur mes interactions avec les participants ou encore sur mes émotions vécues lors de la collecte de données (Carpenter et Suto, 2008). La réflexivité peut ainsi amener le chercheur à réfléchir sur sa réactivité (Paterson, 1994) et sur les sentiments ressentis, tels que l’empathie ou l’antipathie, la culpabilité ou l’envie ou encore l’impuissance ou la défiance (Guillemin et Gillam, 2004; Lehoux, 2013; Mays et Pope, 2000). La rédaction d’un journal de bord m’a plus particulièrement incité à me pencher davantage sur l’impact de mes propres sentiments et émotions sur la conduite de la recherche. En utilisant ce journal de bord comme médium pour consigner les étapes formelles du processus de recherche et pour mettre sur papier des éléments de réflexivité, j’ai donc été à même de soupeser ma présence et
mon influence sur le déroulement du projet de recherche et de réexaminer au besoin, mes propres réactions et réflexions survenues pendant toutes les étapes du projet. Les éléments plus spécifiques reliés à la réflexivité sont décrits au prochain point.
b) La réflexivité comme outil pour encadrer la place du chercheur
Le concept de réflexivité occupe une place cruciale pour encadrer la place du chercheur en recherche qualitative (Finlay, 2002; Horsburgh, 2003; Koch et Harrington, 1998; Pope et Mays, 2008). La réflexivité est une stratégie clé qui permet de répondre au critère de confirmabilité et qui permet aux chercheurs qui détiennent un bagage antérieur sur l’objet de leur recherche (tels les cliniciens) de faire une utilisation pertinente et mesurée de leurs connaissances à travers leur projet. En effet, la réflexivité permet de faciliter la prise de conscience par le chercheur de l’impact de sa subjectivité sur sa propre recherche, afin de soutenir sa compréhension du processus de création des nouvelles connaissances et de transformer sa subjectivité d’un élément indésirable vers une opportunité (Finlay, 2002). La réflexivité consiste donc essentiellement pour le chercheur à porter un regard réflexif et critique sur son propre rôle dans la recherche, à se questionner sur le parcours poursuivi, sur les choix réalisés en cours de route, ainsi qu’à réfléchir aux facteurs subjectifs qui ont pu influencer la planification, la conduite et les résultats de sa recherche (Fossey et al., 2002; Guillemin et Gillam, 2004). C’est un processus dynamique, itératif et immédiat (Finlay, 2002). Pope & Mays ont d’ailleurs décrit la réflexivité comme une sensibilité envers la manière dont le chercheur et le processus de recherche peuvent à eux deux façonner les données recueillies (Pope et Mays, 2008). Plusieurs stratégies favorisant la réflexivité ont été employées à travers mon projet.
En préparation à la recherche, je me suis questionnée à maintes reprises sur mes postures personnelles, mes a priori et mes idées préconçues sur les soins de physiothérapies offerts aux travailleurs blessés indemnisés. Souvent, j’ai repensé à ma propre pratique de physiothérapeute travaillant depuis plus de six ans auprès de travailleurs blessés indemnisés et aux éléments de mon contexte qui m’ont poussé à explorer davantage ce sujet. J’ai réfléchi à d’anciens patients et à certaines situations qui avaient généré chez moi des questionnements et des émotions dans ma pratique clinique, afin de pouvoir mieux reconnaître ma « position »
face à ce sujet fascinant (Macbeth, 2001). Avec mes superviseurs, j’ai aussi réfléchi aux présuppositions, aux valeurs, aux préférences et aux idéaux de ma discipline, la physiothérapie, afin de mieux comprendre comment ces lunettes disciplinaires pourraient influencer la conduite de mon projet (Thorne, 2016). Pour essayer de mieux cerner les différences existant entre mon rôle de chercheur et mon rôle de clinicien, j’ai lu des articles abordant des aspects importants à considérer dans ce double rôle, notamment les articles de Hunt et collaborateurs (Hunt, Chan et Mehta, 2011) et de MacNair et collaborateurs (McNair, Taft et Hegarty, 2008). Ma participation au programme des IRSC sur la prévention de l’incapacité du travail, donné par l’Université de Toronto en 2014 et 2015 m’a aussi permis de m’ouvrir aux différentes perspectives sociales, politiques, économiques et culturelles entourant le sujet de mon étude (Carpenter et Suto, 2008). Puisque les participants provenaient de plusieurs pays et avaient des formations disciplinaires très variées (ex. : économistes, psychologues, épidémiologistes, médecins, sociologues, etc.), ces derniers m’ont permis d’ouvrir considérablement mes horizons sur le phénomène étudié. En cours de projet, j’ai aussi tenté de prendre conscience des discours auxquels j’aurais accordé plus de poids dans mes analyses et mes réflexions et de réfléchir à ceux qui auraient été évacués ou censurés (Finlay, 2002; Lehoux, 2013). En plus des mémos réflexifs rédigés dans mon journal de bord, j’ai également rédigé des mémos dans des documents Word associés à chacune des entrevues analysées. Dans ces mémos, j’ai consigné mes émotions à la relecture de certains passages d’entrevues, mes hypothèses émergentes concernant certains concepts, des idées de catégories ou de thèmes pour l’analyse, ou encore des liens que je faisais entre différents concepts empiriques et théoriques. Ces mémos ont été utilisés comme sources de données secondaires et contribuent à renforcer le critère de confirmabilité de ce projet.
c) Processus d’analyse des données
L’étape d’analyse des données en recherche qualitative revêt parfois un caractère obscur pour les lecteurs. Par ailleurs, cette étape représente un processus crucial pour la recherche, puisque c’est cette analyse qui permet de mettre en lumière les résultats signifiants de l’étude et qui détermine si le produit de la recherche sera pertinent pour le domaine étudié. Afin que les lecteurs puissent pleinement apprécier le critère de confirmabilité de ce projet, les éléments
clés de l’analyse des données ont été décrits dans les articles présentés aux chapitres 5, 6 et 7. Par ailleurs, certaines précisions concernant le processus d’analyse sont décrites ici.
L’approche générale employée pour l’analyse des données provenant des groupes de discussion et des entrevues individuelles est une approche inductive. Cela signifie que les codes développés en cours d’analyse n’ont pas été définis en fonction de thèmes prédéterminés appartenant à un cadre conceptuel ou à une théorie déjà existante, mais ont plutôt émergés suite à la lecture des verbatim. Cette approche est en accord avec le caractère constructiviste de la description interprétative, où le sens accordé aux données doit se construire à travers le récit des participants, tout au long de l’analyse des données. La description interprétative préconise également d’en arriver à une interprétation des résultats qui permet de voir le phénomène à l’étude sous un angle nouveau, tout en s’assurant que les résultats obtenus restent bien ancrés dans la réalité clinique du phénomène. C’est ce degré d’interprétation qui confère à la recherche une portée intéressante et qui met de l’avant la créativité et l’esprit de synthèse du chercheur (Savoie-Zajc, 2000). Ce processus d’interprétation qui s’opère à travers l’arrimage des codes vers les catégories et des catégories vers les thèmes finaux a été réalisé au moyen de diverses stratégies d’analyse telles que la création de schémas, de tableaux et de cartes conceptuelles, une relecture de l’ensemble des verbatim, des synopsis, des mémos et des sources documentaires. Un exemple de tableau et un exemple de carte conceptuelle que j’ai réalisés dans le cadre des analyses sont d’ailleurs présentés à l’annexe 13. Des comparaisons multiples et fréquentes entre les différentes sources de données et les multiples stratégies d’analyse ont été réalisées. Ces stratégies ont permis de mettre à l’épreuve mes analyses primaires ou instinctives et de favoriser l’émergence de nouvelles idées. Ce processus d’analyse comprenant de nombreuses étapes et stratégies a permis d’éviter d’en arriver à des thèmes préconçus, sans avoir parcouru le chemin nécessaire pour bâtir des interprétations qui soient basées sur l’ensemble des données (Tracy, 2010). Afin d’apporter une contribution substantielle au domaine étudié, j’ai également tenté d’offrir une perspective plus microsystémique (chapitre 6) et une perspective plus macrosystémique (chapitre 7) des résultats, tel que suggéré par Morse (2002). J’ai aussi discuté à maintes reprises de mon processus d’analyse et de l’interprétation des données avec les membres de l’équipe de recherche. De ce fait, d’autres chercheurs ont pu confirmer l’authenticité des
données, apprécier le processus réalisé et fournir des pistes de réflexions et d’analyse intéressantes en cours de route. Ces discussions d’équipe contribuent au critère de confirmabilité du projet, puisqu’elles ont permis à quelques reprises de mettre en perspective mes interprétations, en plus d’encadrer mon influence sur les résultats de la recherche. J’ai également eu l’opportunité de discuter de mes résultats préliminaires avec des étudiants et chercheurs chevronnés dans le domaine de la réadaptation au travail, lors de mes deux années de participation au programme stratégique de formation des IRSC mentionné plus tôt. Enfin, lorsque possible, j’ai discuté des articles en cours d’écriture avec des membres d’un groupe de lecture scientifique à l’Université McGill. Une synthèse du processus d’analyse des données employé est schématisée ici à la figure 3.
Figure 3 : Schématisation résumée du processus d’analyse des résultats
Cette figure est adaptée d’un schéma originalement développé par Matthew Hunt et présentée ici avec son accord.
d) Description détaillée, riche et vibrante des résultats
Enfin, j’ai utilisé une dernière stratégie afin d’assurer la confirmabilité de la recherche. Cette stratégie consiste à fournir une description détaillée, riche et vibrante des résultats dans les articles de cette thèse. L’utilisation de plusieurs extraits de verbatim provenant de différents participants permet au lecteur d’apprécier et de confirmer la place que j’ai accordée à l’expérience et aux perspectives des participants à l’étude. Dans les articles, les tableaux qui présentent les caractéristiques démographiques des participants permettent aussi de mieux visualiser ces personnes qui ont contribué à la recherche et de confirmer la pertinence des participants choisis dans le projet.