6. TÜRKİYE’NİN DİĞER GÜNEY AMERİKA ÜLKELERİ İLE İLİŞKİLERİ
6.1. Türkiye-Peru İlişkileri
Christophe a pris conscience de son Destin : sa vie consistera en une lutte permanente, génératrice d'infinies souffrances, mais illuminée par les joies de l'art et de la création ; et quand il sera temps la Mort viendra y mettre un terme, le libérant de son étroite personne humaine et donnant à son Être, transfiguré dans son œuvre, les dimensions de l'éternité. En ces quelques mots, on vient sans le vouloir de résumer Jean-Christophe.
Le héros a donc intégré ce processus comme la structure même de son existence. Mais toute sa vie est encore devant lui : il aura le temps d'éprouver ses forces, de voir évoluer sa conception de l'art, de traverser une multitude de crises dont chacune lui permettra de jeter un regard nouveau sur le monde, et de se préparer, enfin, à son dernier passage, celui vers l'au-delà. La forme Mort et Transfiguration est déjà établie, reste à lui fournir un contenu qui, souvent, consistera en un développement de sa structure interne. « La vie est une suite de morts et de résurrections », écrit Rolland en conclusion de son roman (III, 485) : tel sera le contenu de l'existence de Christophe. Mort et Transfiguration ne cessera de se manifester, sous des formes plus ou moins nettes, pour confirmer chaque fois sa validité tout en préparant son échéance finale. C'est le principe du thème cyclique d'une composition musicale, constamment suggéré au cours de l'œuvre pour rappeler son rôle structurant, mais qui n'apparaît dans sa forme achevée qu'en fin de parcours. Thème cyclique de Jean-Christophe, Mort et Transfiguration lui tient lieu à la fois de forme et de contenu.
L'enfance de Christophe a jeté les bases. Dans les deux volumes qui suivent, « L'Adolescent » et « La Révolte », le Destin que le héros vient d'intégrer va lui suggérer des élans vers la
Transfiguration ; il aura tendance à confondre celle-ci avec chacun des moments de sa lutte, comme le fleuve qui croit se jeter dans l'océan chaque fois qu'il franchit un barrage. Christophe s'apprête à traverser une phase de son existence dominée par la lutte (ayant pour modèles le Held, l'homme nietzschéen de Zarathoustra, et Strauss lui-même) : dans ce cadre, il connaîtra un certains nombres de crises bâties sur le modèle de Tod und Verklärung mais qui ne lui donneront qu'une image partielle de la Transfiguration. Dans le même temps, néanmoins, plusieurs
circonstances lui rappelleront que son véritable Destin ne l'attend qu'à la fin de sa vie et l'inciteront à se projeter en pensée vers cette ultime échéance.
Au début de « L'Adolescent », Christophe devient "païen", ou plutôt a le sentiment soudain du « monde qui déborde Dieu ». Comme on l'a vu, cette expérience est en fait sa conversion au panthéisme rollandien : Dieu s'efface temporairement, pour être retrouvé plus tard sous sa forme véritable (transfigurée). Quoi qu'il en soit, l'épisode a les allures d'une crise existentielle du type Tod und Verklärung.
Christophe éprouve en entendant sonner les cloches une première extase panthéiste qui
anticipe directement la Transfiguration finale. Non seulement les cloches de sa ville natale (« Les cloches se mirent à sonner […]. Les trois voix se fondirent » ; I, 242) produisent un curieux écho mille pages plus loin, quand Christophe sur son lit de mort est pris d'hallucinations (« Trois cloches tranquilles sonnèrent. […] Elles viennent de très loin, des villages là-bas » ; III, 483), mais elles lui inspirent sur le coup des réflexions essentielles dont il se souviendra au seuil de la mort. Les sonorités grandioses du monde naturel lui paraissent transcender toute forme de musique humaine :
Christophe, retenant son souffle, pensait combien la musique des musiciens est pauvre auprès de cet océan de musique, où grondent des milliers d'êtres : c'est la faune sauvage, le libre monde des sons, auprès du monde domestiqué, froidement étiqueté par l'intelligence humaine. Il se perdait dans cette immensité sonore, sans rivages et sans bornes... (I, 243)
C'est la première fois que Christophe conçoit ainsi une "transfiguration" de son art : il n'aura de nouveau cette impression qu'à la fin de sa vie, tandis qu'il s'apprêtera lui-même à communier avec l'Univers :
L'art est l'ombre de l'homme, jetée sur la nature. Qu'ils disparaissent ensemble, lampés par le soleil ! Ils m'empêchent de le voir... L'immense trésor de la nature passe à travers nos doigts. L'intelligence humaine veut prendre l'eau qui coule, dans les mailles d'un filet. Notre musique est illusion. Notre échelle des sons, nos gammes sont invention. Elles ne correspondent à aucun son vivant. […] L'esprit avait besoin de ce mensonge, pour comprendre l'incompréhensible […]. (III, 478)
Le dépassement de l'humain pour atteindre au cosmique est une phase essentielle de la
Transfiguration : Christophe sera libéré de son enveloppe humaine pour se muer, comme avant lui ses illustres prédécesseurs, en un « soleil de vie ». Dans « L'Adolescent », sa perte de la foi lui donne un aperçu de cet accomplissement futur. Ce qu'il éprouve à ce moment-là ressemble à Mort et Transfiguration inversé : au lieu de trouver Dieu en s'endormant du dernier sommeil, il
croit le perdre en s'éveillant à la vie. « Quand le puissant murmure se fut tu, quand ses derniers frémissements se furent éteints dans l'air, Christophe se réveilla. […] Il n'y avait plus de Dieu... De même que la foi, la perte de la foi est souvent, elle aussi, une lumière subite » (I, 243). C'est en somme l'expérience inverse de celle du héros de Tod un Verklärung : « Le marteau de la mort brise son corps, et la nuit s'étend sur ses yeux. Alors résonne dans le ciel la parole de salut à laquelle il aspirait vainement sur la terre : Rédemption, Transfiguration1 ». Quelques instants
auparavant, Christophe avait encore un « désir passionné de foi » (I, 242) ; et, pourrait-on dire, la « parole de salut » à laquelle il aspirait vainement au ciel a résonné sur terre (c'étaient les trois cloches) et dissipé l'illusion de Dieu. Il retrouvera cependant Dieu au moment de la Mort, en revivant la même extase panthéiste. La perte de la foi correspondait pour lui à un brusque élan du fleuve de son âme : « Christophe épouvanté ne pouvait comprendre pourquoi, comment cela s'était produit. C'était, comme au printemps, la débâcle d'un fleuve » (I, 243). Ses retrouvailles avec Dieu seront le résultat d'un mouvement similaire : « Christophe, faisant un suprême effort pour lever la tête […] vit le fleuve débordé. […] Et son cœur, défaillant, demanda : “Est-ce Lui ?” […] “C'est Lui.” » (III, 483). Ici le fleuve se jette dans l'océan, là il ne faisait que franchir une digue.
Aussi cette perte de la foi ne signifie-t-elle pas pour Christophe la fin de la lutte, bien au contraire. Celle-ci a lieu en lui, au sein de son âme : « Le trouble ne venait pas du dehors. Le trouble était en lui. Il sentait s'agiter dans son cœur des monstres inconnus, et il n'osait pas se pencher sur sa pensée, pour voir son mal en face » (I, 244). La Transfiguration n'est donc pas advenue, puisque apparemment Christophe continue à souffrir comme le héros de Tod und Verklärung, éprouvant « l'éternelle souffrance de l'âme combattant ses démons intérieurs2 ». Cet
épisode de « L'Adolescent », d'une importance capitale dans le développement de la spiritualité de Christophe, figure une de ces étapes sur la voie de son accomplissement : c'est une fausse Transfiguration, un énoncé tronqué du thème cyclique, annonciateur néanmoins de l'échéance finale et véritable.
Celle-ci se laisse d'ailleurs entrevoir par instants. Christophe a par éclairs l'intuition de ce dénouement, préfiguré par un certains nombres d'événements funestes, autant de souvenirs et d'impressions qui, profondément gravés en lui et couvés dans son cœur toute sa vie durant, sont destinés à ressurgir en un torrent de lumière bienfaitrice lors de la Transfiguration. Christophe est
1 R/S, p.185. 2 Ibid.
donc plus près de la vérité que jamais : il pressent que la Transfiguration ne s'accomplira qu'à la fin de sa vie, toutes les crises traversées sur le chemin n'étant qu'une série de contretemps. Dans « L'Adolescent », Christophe connaît une passion platonique pour Sabine, une jeune femme ayant élu domicile près de chez lui. Réciproque, cet amour informulé ne se concrétisera jamais : au retour d'une absence de plusieurs jours, Christophe retrouve Sabine morte. Elle demeurera en son cœur comme un éternel regret, tel pour une mère un enfant mort-né. Christophe a en cet instant le sentiment d'accueillir l'âme de l'aimée dans la sienne. L'auteur traduit cette impression en citant quelques vers de Michel-Ange :
Ne son gia morto ; e ben c'albergo cangi,
[etc.]
« … Je ne suis pas morte, j'ai changé de demeure ; vivante, je reste en toi, qui me vois et qui pleures. En l'âme de l'amant se transforme l'aimée. »
[Christophe] n'avait jamais lu ces sublimes paroles ; mais elles étaient en lui. (I, 296)
Beaucoup plus tard, Christophe accueillera en lui de la même façon l'âme de Grazia, l'amie de sa vie. A sa mort elle transfuse son être en Christophe, si bien que leurs âmes, déjà unies par un lien fusionnel, communient désormais en une seule. De nouveau, Rolland illustre le phénomène en citant des vers d'une langue étrangère, d'un sens analogue à ceux de Michel-Ange : inspiré par son deuil heureux, Christophe conçoit
une série de lieder tragiques sur les vers de cantares populaires d'Espagne, entre autres une sombre chanson, amoureuse et funèbre, comme une flamme noire :
Quisiera ser el sepulcro
[etc.]
(Je voudrais être le sépulcre, où on doit t'ensevelir, afin de te tenir dans mes bras, pour toute l'éternité.) (III, 450)
Dans « L'Adolescent », Christophe avait le sentiment de garder pour toujours Sabine en lui « comme l'enfant qui dort dans les entrailles maternelles » (I, 303) ; dans « La Nouvelle
journée », il accueille l'âme de Grazia dans la sienne de la même manière : « il portait maintenant [Grazia] dans son âme, comme la femme enceinte porte son cher fardeau » (III, 449). Cette image récurrente est d'autant moins anodine que Rolland lui-même, dans la préface du roman, désignait son œuvre en ces termes : « Le Jean-Christophe que je portais en moi, comme une femme son fruit... » (I, 8).
Voilà pourquoi les deuils successifs de Christophe annoncent la Mort et la Transfiguration. L'image de la gestation matricielle implique un accouchement, une naissance future, autrement dit une résurrection de toutes ces âmes défuntes. L'événement n'aura lieu qu'à la mort de Christophe, qui par conséquent s'avérera transfiguratrice. Au moment de la mort de Sabine, Christophe est frappé de cette révélation :
Chacun porte en lui comme un petit cimetière de ceux qu'il a aimés. Ils y dorment, des années, sans que rien ne les réveille. Mais un jour vient – on le sait –, où la fosse se rouvre. Les morts sortent de leurs tombes, et sourient de leurs lèvres décolorées à l'amant, à l'aimé, dans le sein duquel leur souvenir repose, comme l'enfant qui dort dans les entrailles maternelles. (I, 303)
Ce jour envisagé n'est autre que celui de la fin de la vie, où toutes ces âmes se transfigurent et se rendent éternelles en même temps que celle du mourant. L'intuition de Christophe se
confirmera fidèlement dans les dernières pages du roman :
Ces yeux pleins de bonté... « Grazia, est-ce toi ? Qui de vous ? Qui de vous ? Je ne vous vois plus bien... » […] Toute sa vie coulait sous ses yeux […]. Toute sa vie, toutes ses vies, Louisa, Gottfried, Olivier,
Sabine...
« Mère, amantes, amis... […] Où êtes-vous, mes âmes ? Je sais que vous êtes là, et je ne puis vous saisir. - Nous sommes avec toi. Paix, notre bien-aimé ! » (III, 483)
Christophe retrouve ceux qui lui sont chers dans l'instant où il revit toute son existence ; c'est exactement l'expérience du héros de Tod und Verklärung :
Sieht der Kranke nun sein Leben, Zug um Zug und Bild um Bild, Inn'rem Aug vorüberschweben.
Le malade voit toute sa vie, Scène après scène, image après image, Défiler telle une vision devant ses yeux.
Rejoindre les aimés nécessite cependant pour Christophe un terrible effort. Il s'est épuisé de son vivant à tenter de les retrouver (« Je ne veux plus vous perdre. Je vous ai tant cherchés ! »), maintenant qu'il approche du but, il doute de pouvoir l'atteindre (« Je sais que vous êtes là, et je ne puis vous saisir »), et il craint que la mort ne lui laisse pas le temps d'y parvenir (« Je voudrais pourtant bien trouver l'issue, avant la fin... […] Hélas ! le flot m'emporte »). Il mène la même lutte, éprouve les mêmes souffrances que le protagoniste de Mort et Transfiguration :
Was er so von je gesucht Mit des Herzens tiefstem Sehnen,
Sucht er noch im Todesschweiß, Suchet – ach ! und findet's nimmer.
Ob er's deutlicher auch faßt, Ob es mählich ihm auch wachse, Kann es nicht im Geist vollenden.
[…]
Glaubt er sich dem Ziele nah, Donnert ihm ein „Halt“ entgegen.
Le but qu'il a toujours voulu atteindre Du plus profond de son cœur, Il le poursuit encore au seuil de la Mort. Il le poursuit, hélas ! mais ne l'atteint jamais.
Même s'il le distingue clairement, Même s'il le voit peu à peu s'élever jusqu'à lui,
Il ne peut l'atteindre, l'accomplir par l'esprit. […]
Alors qu'il se croit près du but, Retentit un « Halte ! » de tonnerre.
En se constituant un « petit cimetière de ceux qu'il a aimés », Christophe ne faisait donc que définir son objectif : les retrouver un jour, quand il sera temps. Si ce jour doit être celui de la Mort, qu'à cela ne tienne, elle sera transfiguratrice. Christophe luttera, mais elle le délivrera et lui permettra de rejoindre les siens. Quand meurt Sabine, il prend conscience de cette essentielle réalité : « Chacun remet ses pas dans les pas de ceux qui furent, qui luttèrent avant lui contre la mort, nièrent la mort – sont morts » (I, 296). Lutter contre la mort, la nier, mais ne triompher qu'en mourant : Tod und Verklärung est le destin de tous ; Christophe, sans se le formuler encore, en a déjà la conviction profonde.
Ce faisant il continue à vivre des transfigurations ponctuelles qui, peu à peu, s'imposent comme le véritable rythme de son existence. Dans « La Révolte », ses forces créatrices se décuplent soudain et entraînent en lui une poussée d'orgueil. On le sait, il aura au cours de ce tome la révélation du « mensonge allemand » : plein d'un mépris héroïque (celui du Held et de Zarathoustra), il s'inscrira en faux contre cette abomination et se mettra en devoir de créer une œuvre supérieurement originale et authentique. Le jeune Christophe est présomptueux, il met à l'épreuve ses nouvelles forces, cherchant à les transfigurer. Il s'agit d'une des étapes de la vie du héros de Tod und Verklärung, récapitulée ainsi :
Sieht der Kranke nun sein Leben,[...] Inn'rem Aug vorüberschweben. […]
Erst der Kindheit Morgenrot, […] Dann des Jünglings keckres Spiel - - Kräfte übend und erprobend -. […]
Was ihm je verklärt zu gestalten, Dies allein der hohe Drang, Der durchs Leben ihn geleitet.
Le malade voit maintenant sa vie [...] Défiler devant ses yeux. […] D'abord l'aurore de l'enfance, […]
Puis les jeux effrontés de la jeunesse - - Exerçant et éprouvant ses forces -. […]
Transfigurer encore davantage Ce qui lui paraît l'être déjà, Voilà le noble désir qui le guide.
On remarque à quel point le poème de Ritter illustre bien la vie de Christophe. « Transfigurer encore davantage ce qui lui paraît l'être déjà » (la traduction de l'allemand que nous proposons ne prétend qu'à une fidélité littérale) : voilà le sens de cette suite ininterrompue de transfigurations qu'est son existence... Christophe sent en lui au début de « La Révolte » un trop-plein
d'inspiration créatrice, qu'il s'attend à voir éclater d'un moment à l'autre comme un formidable orage. De fait, il attend cet orage exactement comme le héros de Tod und Verklärung attend la mort (dans les deux cas, il s'agira d'une transfiguration) :
• « L'être tout entier se tend. Pendant des jours, l'orage se prépare. […] Pas un souffle. » (I, 361)
• « La mort approche au milieu du silence plein d'épouvante. » (R/S, p.185)
• « La terre se tait, écrasée de torpeur » ; « L'air immobile fermente, semble bouillir » (I, 361)
• « Épuisé, le malade a sombré dans le sommeil » ; « L'horrible silence annonce l'approche de la Mort » (Ritter)
• « Le cerveau bourdonne de fièvre : toute la nature attend l'explosion de la force qui s'amasse » (I, 361)
• « Les tremblements de la fièvre, le battement du sang dans les artères » (R/S, p.186)
• « le choc du marteau qui se lève pesamment, pour retomber d'un coup sur l'enclume des nuées » (I, 361)
• « le marteau de la mort brise son corps, et la nuit s'étend sur ses yeux » (R/S, p.185)
Par métaphore, le corps et l'âme de Christophe prennent les apparences de la nature : le corps devient la « terre », la mort prochaine s'annonce comme un « orage » (n'est-ce pas conforme aux idées panthéistes de Rolland, qui d'ailleurs réapparaîtront telles quelles au moment de la véritable mort de Christophe ?). Même l'image du « marteau » est passée textuellement de Tod und
Verklärung à Jean-Christophe : dans le premier cas le marteau mettait en pièces le corps de l'homme et le tuait, dans le second il fait éclater l'orage, transfiguration de l'âme créatrice de Christophe. Mais l'instant transfigurateur se fait attendre, à maintes reprises il semble s'annoncer mais n'advient pas : « Quelquefois, l'attente est vaine. L'orage se dissipe sans avoir éclaté ; et l'on
se réveille, la tête lourde, déçu, énervé […]. Mais c'est partie remise : il éclatera ; si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain ; plus il aura tardé, plus il sera violent... » (I, 361). Christophe comprend peu à peu que la Transfiguration doit marquer l'achèvement d'un long processus, achèvement d'autant plus spectaculaire que le processus sera long (« plus il aura tardé, plus il sera violent ») : cette suprême échéance n'est autre que la Mort, naturellement, bien que
Christophe n'en ait pas la claire conscience ; toutefois, il a intégré que la Transfiguration ne serait pas un éclair soudain et providentiel, mais la récompense venant au terme d'une longue lutte. L'orage, enfin venu, a le caractère inverse de ce que sera l'extase panthéiste finale de Christophe. Pour le moment, son expérience est une ombre de Transfiguration : l'orage fait disparaître le soleil de la vie, comme si cette explosion de ses forces créatrices n'était pour lui qu'un aveuglement :
Le voici !... Les nuages ont surgi de toutes les retraites de l'être. Masses épaisses d'un bleu noir, que déchirent les saccades frénétiques des éclairs, ils s'avancent d'un vol vertigineux et lourd, cernant l'horizon de l'âme, et brusquement rabattant leurs deux ailes sur le ciel étouffé, éteignant la lumière. Heure de folie !... (I, 361)
Obscurité, étouffement, folie, tout cela n'a rien de l'idéal panthéiste de Rolland. Il faut se souvenir que Christophe, dans « La Révolte », en est à un stade éminemment straussien de son évolution. Son âme créatrice, au cœur de laquelle se produit cet orage, subit comme celle de Strauss l'influence ombrageuse de « l'horrible gris sur gris du nord, [des] idées fantômes sans soleil1 », pour reprendre les termes de Nietzsche. On peut dire de Christophe, comme Rolland le
disait de Strauss, que « les angoisses morales, la pensée de la mort, la tyrannie de la vie, viennent peser […] sur cette âme affamée de lumière, et l'obliger aux méditations fiévreuses et aux âpres combats2 ». Autant dire que cet orage n'était qu'une anti-Transfiguration. Bien plus tard, quand
Christophe aura pris possession de la lumière du Midi, la Transfiguration balaiera les nuages du Nord pour laisser le soleil reconquérir l'horizon :
« Pourquoi donc le soleil est-il si long à venir ? » […] Christophe […] vit le fleuve débordé, couvrant les champs, roulant auguste, lent, presque immobile. Et, comme une lueur d'acier, au bord de l'horizon, semblait courir vers lui une ligne de flots d'argents, qui tremblaient au soleil. (III, 483)