A la fin de « La Révolte », Christophe quittait l'Allemagne pour gagner la France : c'était déserter un camp pour rejoindre l'autre. Aussi le héros gardait-il tout espoir, au-delà du
déchirement provoqué par le départ du pays natal. La désillusion qu'il venait de subir en Allemagne n'anéantissait pas sa volonté, bien au contraire. Il lui suffisait d'aller voir de l'autre côté du Rhin si la chance lui serait plus favorable : « Paris ! Viens à mon secours ! Sauve-moi ! Sauve mes pensées ! » s'exclamait-il. Quatre volumes plus tard, malheureusement, il doit s'exiler à nouveau. Où aller, désormais ? La France et l'Allemagne (le ciel et la terre, le jour et la nuit) l'ayant toutes deux rejeté, sa place semble n'être nulle part. Il lui faudra quelques temps pour comprendre qu'elle est « au-dessus de la mêlée » (pour reprendre le titre, très approprié à la situation, du manifeste pacifiste que Rolland publiera en pleine guerre, en 1915), par-delà l'antagonisme de surface de ces nations complémentaires (on retrouve le processus dialectique déjà mis en évidence par l'étude de la figure de Strauss dans Jean-Christophe, et du parallèle
entre le roman et Une vie de Héros). Sur le coup, néanmoins, Christophe se retrouve dans un désarroi total : contrairement à ce qui était le cas lors de sa fuite d'Allemagne, il ne voit guère à quel espoir s'accrocher.
Les circonstances qui forcent Christophe à quitter Paris rappellent dans l'ensemble celles qui l'avaient contrait à fuir l'Allemagne, c'est-à-dire l'action de Guntram. Un 1er mai, Christophe et son ami Olivier sont entraînés dans un vaste soulèvement populaire, que réprime bientôt la milice dans un spectaculaire tumulte (on croit reconnaître l'affrontement du 1er mai 1906 entre les manifestants et la troupe de Clemenceau). Au cœur de la mêlée, grisé par la frénésie
collective, Christophe perd le contrôle de lui-même et assassine un milicien. Loin de sa vue, le malheureux Olivier perd la vie lui aussi. Ses amis présents craignent que Christophe, déchaîné, soit arrêté par les forces de l'ordre : ils vont donc le forcer à monter dans un train pour quitter le pays. Anéanti lorsqu'il apprend le sort d'Olivier, Christophe, plus mort que vif, se laisse emporter vers la Suisse.
Comme on le voit, l'action reste schématiquement la même que dans Guntram et « La Révolte » : scène de foule, lutte entre le peuple et les forces de l'autorité, meurtre commis par le héros et fuite de celui-ci pour échapper aux représailles. Mais l'épisode fait davantage écho à « La Révolte » qu'à Guntram ; l'exil de Christophe hors d'Allemagne était directement inspiré de l'opéra de Strauss : il inspire maintenant lui-même le second exil du héros, hors de France. Une scène du roman fait pendant à une autre, par un phénomène d'"auto-référentialité" romanesque1.
Tout comme on avait pu comparer textuellement Jean-Christophe et Guntram précédemment, on peut cette fois mettre en regard les deux passages du roman pour constater leurs nombreuses similitudes.
Dans « La Révolte », tout commençait dans une ambiance festive. Christophe arrivait dans un village où régnait une agréable gaieté bucolique : le calme avant la tempête.
C'était la fête au village. Des gamins écrasaient des pois fulminants entre deux cailloux, en criant : « Vive l'Empereur ! » […] On entendait meugler un veau, enfermé dans son étable, et les chants des buveurs au cabaret. Des cerfs-volants aux queues de comètes frétillaient dans l'air, au-dessus des champs. Les poules grattaient avec frénésie le fumier d'or : le vent s'engouffrait dans leurs plumes, comme dans les jupes d'une vieille dame. Un cochon rose dormait voluptueusement sur le flanc, au soleil. (II, 73)
Avec « Le Buisson ardent », on passe de la campagne allemande aux rues de Paris. La scène se déroule un 1er mai, l'atmosphère de fête dominicale est donc facilement préservée ; mais le contexte s'embourgeoise et s'enrichit de connotations politiques, qui ne font du reste que préparer le soulèvement imminent de la foule :
Des promeneurs paisibles, des costumes et des visages du dimanche ; des badauds avec leurs enfants ; des ouvriers qui flânaient. Deux ou trois portaient à la boutonnière l'églantine rouge ; ils avaient l'air inoffensifs : c'étaient des révolutionnaires qui se forçaient à l'être ; on sentait chez eux un cœur optimiste, qui se satisfaisait des moindres occasions de bonheur […]. Ils allaient sans se presser, épanouis, admirant les bourgeons des arbres, les toilettes des petites filles qui passaient […]. (III, 223)
On est donc passé de l'Allemagne impériale (« Vive l'Empereur ! ») à la France de la Troisième République, autrement dit de Strauss à Rolland. De là les tournures différentes que prendront les deux scènes : après une rixe de la populace dans une auberge, un soulèvement du peuple, mu par des tensions sociales, dans les rues de Paris.
Peu à peu, la tension monte. On se souvient que dans « La Révolte » l'ambiance devenait soudain très lourde avec l'arrivée des soldats dans l'auberge :
[Christophe] se levait de table, quand la porte s'ouvrit ; et une dizaine de soldats firent irruption. Leur entrée jeta un froid dans la salle. Les gens se mirent à chuchoter. Quelques couples qui dansaient
s'arrêtèrent, pour jeter des regards inquiets sur les nouveaux arrivants. Les paysans debout près de la porte affectèrent de leur tourner le dos et de causer entre eux ; mais, sans en avoir l'air, ils eurent bien soin de se ranger prudemment, pour les laisser passer. (II, 76)
La seule entrée en scène des soldats, dépositaires de l'autorité, suffisait à calmer les ardeurs du peuple soumis. On était après tout sous l'Empire. A Paris, la situation va évoluer d'une manière inverse : c'est justement la confrontation de la foule avec les forces de l'ordre qui va éveiller l'enthousiasme de ces « révolutionnaires » du dimanche, jusqu'ici plutôt apathiques :
Cette foule n'était pas hostile. Elle ignorait ce qu'elle voulait. En attendant qu'elle le sût, elle s'amusait […] à pousser et à être poussée, à insulter les agents, ou à s'apostropher. Mais peu à peu, elle s'énervait. […] Des individus qui se dissimulaient au troisième ou au quatrième rang, commencèrent à jeter des pierres. Aux fenêtres des maisons, des familles regardaient ; elles se croyaient au spectacle ; elles excitaient la foule, et attendaient, avec un petit frémissement d'impatience angoissée, que la troupe chargeât. (III, 223- 224)
L'impression que l'on avait déjà est confirmée : on est passé de l'Allemagne straussienne à la France rollandienne, chacune étant figée dans les stéréotypes. Dans « La Révolte », les
Allemands enivrés de leur joie collective perdaient contenance dès l'arrivée des représentants de l'autorité. Il est éclairant de voir ce que Rolland écrivait des citoyens allemands quelques années plus tôt : « Chacun d'eux individuellement est encore assez timide, peu sûr de lui. C'est dans la masse qu'ils sont puissants et étroitement vaniteux. Pauvres gens !1 » L'attitude des paysans de
l'auberge en est l'illustration : « puissants et étroitement vaniteux » dans leur liesse, ils sont renvoyés à leur solitude et à leur fragilité individuelle dès qu'apparaît plus fort qu'eux. Les Parisiens du « Buisson ardent », eux aussi, sont dénoncés dans leur facticité ; plus ironique encore, le regard porté sur eux pourrait être celui de Strauss lui-même. En 1907, Rolland notait dans son Journal les impressions que produisaient Paris et la France, notamment dans leur aspect social et politique, sur le compositeur :
Il n'est pas tendre pour Paris, qu'il a vu assurément par ses plus mauvais côtés. […] On comprend que Strauss soit dégoûté. […] Puis il se plaint de l'anarchie qui règne en France […] . Là-dessus, il se met à déblatérer contre les républiques, qu'il ne peut pas souffrir : la France, l'Amérique.2
Il en faut peu en effet pour susciter l'anarchie sous la Troisième République : confrontée aux forces de l'ordre, la foule s'énerve gaiement tandis que s'éveille le « mutin de Panurge3 » qui
sommeille en chacun de ces endimanchés, mus par une vieille tradition révolutionnaire parisienne.
Membre de la foule, Christophe calque plus ou moins son attitude sur celle des autres tout en gardant un fond de tempérament indépendant. Lors de l'entrée des soldats dans l'auberge, il se forçait à la prudence pour couper court à ses pulsions belliqueuses :
Christophe vit venir [l'officier] vers lui. Il saisit sa chope, et, le poing sur la table, il attendit, décidé à lui jeter le verre à la tête, à la première insulte. Il se disait :
« Je suis fou. Je ferais mieux de m'en aller. Je vais me faire ouvrir le ventre ; et après, si j'en réchappe, on me mettre en prison : le jeu n'en vaut pas la chandelle. Partons, avant qu'il ne m'ait provoqué. » (II, 77)
A Paris, en revanche, il se laissera joyeusement contaminer par l'enthousiasme collectif. Dès
1 Note du 20 mai 1899 (R/S, p.128). 2 Note du 15 mai 1907 (R/S, p.154). 3 Le terme est de Philippe Muray.
que la tension monte il semble impatient de voir l'affrontement éclater, contrairement à plusieurs de ses amis :
Coquard s'approcha de Christophe. Christophe, en le voyant, retrouva sa gouaillerie. « Qu'est-ce que j'avais dit ? Il ne se passera rien du tout.
- Savoir ! dit Coquard. Ne restez pas trop là. Ça ne tardera pas à se gâter. - Quelle blague ! » fit Christophe.
[…]
« Je vais à la maison, dit Olivier.
- Va, mon petit, dit Christophe, je te rejoindrai dans une heure. - Ne t'expose plus, Christophe !
- Trembleur ! » fit Christophe en riant. (III, pp.225, 226).
De « La Révolte » au « Buisson Ardent », le personnage se montre à la fois fidèle à lui-même et perméable à l'influence de ceux qui l'entourent. Le fond de son caractère, on le voit, n'a pas changé : quand du grabuge se profile, il ne demande pas mieux que de le voir advenir. Il s'agit sans doute de son tempérament allemand, qui du reste doit beaucoup à Strauss : on distingue sans peine chez Christophe l'« humeur bouffonne » et la « surexcitation morbide » que Rolland avait observées chez le compositeur. Mais qu'il soit en Allemagne ou en France, il s'adapte aux comportements locaux. Il tâchait de se contenir, à l'auberge, comme les paysans baissaient les yeux face aux soldats, et dans la foule des manifestants parisiens il absorbe l'exaltation ambiante. Familier des deux univers, il est désormais en mesure de les synthétiser : la suite le confirmera. Un souvenir de l'auberge allemande va soudain émerger au cœur du tumulte. Alors que le face-à-face entre les manifestants et la milice vient de tourner à la bataille déclarée, Christophe agit brusquement d'une manière curieuse :
Il n'y apportait aucune animosité ; il se laissait pousser et poussait avec allégresse, ainsi qu'à une foire de village. Il pensait si peu à la gravité des choses qu'il eut l'idée bouffonne, empoigné par un agent à la carrure énorme et l'empoignant à bras-le-corps, de lui dire :
« Un tour de valse, mademoiselle ? » (III, 227)
Christophe oublie la « gravité des choses » au point de se croire à une « foire de village », retrouve une humeur « bouffonne » et propose un « tour de valse » : nous revoilà dans l'auberge de « La Révolte », où dansaient joyeusement les jeunes gens en fête ! Bien d'autres éléments du texte viennent d'ailleurs consolider l'analogie :
« La Révolte » « Le Buisson ardent »
• « [Lorchen] se débattit, comme une vachère, à coups de poings et de pieds. »
« [Elle] ne l'entendait pas ainsi. »
• « [Christophe] se secouait comme un sanglier, et il les bourrait de coups de poings tous les deux : il n'entendait pas se laisser prendre. » (III, 227)
• « [L'officier] ne recommença pas : quelqu'un lui avait sauté sur le dos [...] C'était Christophe » (II, 78)
• « Mais un second agent lui ayant sauté sur le dos, [Christophe] se secouait... » (III, 227)
• « Le sous-officier se retourna, fou de rage, tirant son sabre. Avant qu'il eût pu s'en servir,
Christophe l'assomma » (II, 78)
• « L'autre, furieux, dégaina. Christophe vit la pointe de sabre à deux doigts de sa poitrine ; il l'esquiva et, tordant le poignet de l'homme, il tâcha de lui arracher l'arme. » (III, 227)
• « Quand on vit le soldat s'abattre sur le carreau […], un tumulte épouvantable s'éleva. […] La mêlée fut générale. Les chopes volaient à travers la salle, les tables étaient renversées. » (II, 78)
• « La foule avait flairé le sang. En un instant, elle devint une meute féroce. On tirait, de tous côtés. Aux fenêtres des maisons parut le drapeau rouge. » (III, 227)
Le texte se souvient de lui-même : tout comme la bagarre avait éclaté dans l'auberge de « La Révolte » avec l'intervention de Chrisophe qui s'attaquait à l'officier, l'affrontement des
manifestants avec les forces de l'ordre dans « Le Buisson ardent » dégénère quand Christophe tue un milicien. Sur ce point, la seconde scène est d'ailleurs plus fidèle à Guntram que la première. On se souvient que dans l'opéra de Strauss, Guntram assassinait son rival le duc Robert. Dans « La Révolte », Christophe se contentait plus modestement d'envoyer son adversaire au tapis ; dans le « Buisson ardent », en revanche, il va jusqu'au meurtre :
D'un brusque mouvement, il retourna le poignet et le sabre contre la poitrine de l'homme ; il enfonça, il sentit qu'il tuait, il tua... Et soudain, tout changea à ses yeux ; il était ivre, il hurla. (III, 227)
Sa réaction à son propre geste diffère néanmoins de celle de Guntram. Comme on l'a vu plus haut, celui-ci perdait toute volonté dès qu'il était passé à l'acte (« Guntram tue le duc Robert et laisse aussitôt tomber son épée1 ») et se rendait aux autorités. C'était le revers de l'héroïsme
straussien : « Tout cet étalage de volonté surhumaine, pour aboutir au renoncement, au “Je ne veux plus !”1 », écrivait Rolland. Pour Christophe, tout au contraire, c'est le geste meurtrier qui
éveille la « volonté surhumaine » et déclenche l'ivresse héroïque.
Voyons maintenant la tournure que prend la bataille lorsqu'elle est devenue générale. Dans l'auberge de « La Révolte », il est questions de chopes lancées, de tables renversées, de carreaux brisés, etc. : tout se déroule conformément au caractère populaire et burlesque de l'ensemble la scène. Cette grossièreté un peu rustre sied qui plus est à l'Allemagne profonde dont est issu Christophe. Dans « Le Buisson ardent », le contexte a clairement changé :
Et le vieil atavisme des révolutions parisiennes fit surgir une barricade. La rue fut dépavée, des becs de gaz tordus, des arbres abattus, un omnibus renversé. On utilisa une tranchée ouverte depuis deux mois pour les travaux du métropolitain. Les grilles de fonte, autour des arbres, brisées en morceaux, fournirent des projectiles. Des armes sortaient des poches et du fond des maisons. En moins d'une heure, ce fut
l'insurrection : tout le quartier en état de siège. Et sur la barricade, Christophe, méconnaissable, hurlait son chant révolutionnaire, que vingt voix répétaient. (III, 227-228)
Cette bataille-là est aussi stéréotypée que la première. C'est une « révolution » à la française en bonne et due forme, incluant tous les poncifs du genre : barricade improvisée, pavés arrachés, aménagements publics utilisés à des fins diverses, prompte organisation d'un siège, etc. Et pourtant, c'est le seul Allemand présent, Christophe, qui va scander un « chant révolutionnaire » pour compléter le tableau. On ne s'y serait pas attendu ; Strauss lui-même, en fait d'Allemand, disait n'aimer ni les « républiques » ni « l'anarchie qui règne en France ».
En réalité, c'est justement cette France caricaturale qui réjouit les yeux allemands de Christophe, comme l'avaient été ceux de Strauss. Celui-ci et Rolland, en mars 1900, avaient assisté ensemble à une représentation de Louise de Gustave Charpentier, dont Rolland trouvait l'émotion « déclamatoire et fausse ». La réponse de Strauss a cette remarque avait été digne d'attention :
« Mais, mon cher, me dit-il, c'est ainsi à Montmartre. C'est comme cela que sont les Français. De grands gestes, des paroles exagérées, de l'emphase et de la déclamation. C'est comme cela que nous savons que vous êtes, en Allemagne. […] Les Français sont exagérés et emphatiques. […] Chacun sait cela. »2
1 Ibid.
Aussi acerbe que semble son jugement, Strauss nourrit en fait une affection amusée pour cette musique, comme on l'apprend dans un article publié par Rolland quelques années plus tard, en 1905 :
- Écoutez cela, - me disait Richard Strauss, au troisième morceau des Impressions d'Italie [de
Charpentier] : - c'est de la musique de Montmartre, de grandes phrases : « Liberté !... Amour !... » qu'on crie sans y croire...
Il trouvait cela charmant, d'ailleurs ; et sans doute, au fond de lui-même, approuvait-il ce Français, selon la formule qui a seule cours en Allemagne. Strauss aime beaucoup Charpentier, il s'est constitué son patron à Berlin. J'ai le souvenir d'une des premières représentations de Louise, à Paris, où il manifestait un plaisir enfantin.1
Un Allemand adopte complaisamment l'esprit « de Montmartre », les comportements
« exagérés et emphatiques » des Français, leurs grands mots scandés à l'emporte-pièce (« Liberté !... Amour !... »), jusqu'à y trouver un « plaisir enfantin » : Strauss anticipe en tous points
l'attitude de Christophe dans « Le Buisson ardent ». Mais ce dernier jouit d'un niveau supérieur de lucidité. Depuis « La Révolte », il s'est émancipé de l'Allemagne et a connu la France. Il connaît les deux nations et peut les synthétiser, conformément à l'idéal rollandien. On avait vu précédemment que dans le même tome, peu avant la scène de bataille du 1er mai, Christophe avait déjà confronté puis renvoyé dos à dos les cultures française et allemande, en parlant de Debussy et de Strauss, le « génie du bon goût » face au « génie du mauvais »2 : il jouait des
étiquettes et aspirait à un dépassement de leur antagonisme.
Christophe a quitté l'Allemagne en se faisant un héros allemand (initiateur d'une rixe d'auberge), il quitte maintenant la France en se faisant un héros français (meneur d'une
insurrection pseudo-révolutionnaire). Le troisième temps de ce processus dialectique sera son envol « au-dessus de la mêlée » : il lui faudra gagner la Suisse, nation-synthèse de la culture européenne.
Ce départ précipité pour la Suisse s'effectue dans les même conditions que celui pour la France à la fin de « La Révolte ». A ce moment-là Christophe s'était vu charger par les paysans de l'entière responsabilité des dégâts, mais Lorchen lui était venue en aide, ainsi que son père et son frère :
1 Article « Musique française et musique allemande » de 1905 (R/S, p.207-208). 2 Voir p.90.
« S'il reste, son affaire est claire. Le maréchal des logis l'a reconnu : il ne lui fera pas grâce. Il n'y a qu'un parti pour lui, c'est qu'il file tout de suite, de l'autre côté de la frontière. […] Pas une minute à perdre, monsieur, dit le père de Lorchen. Ils vont revenir. Une demi-heure pour aller au fort. Une demi-heure pour retourner... Il n'y a que le temps de filer. » (II, 83)
Christophe s'était ensuite embarqué in extremis dans un train pour la France. Quatre tomes plus tard, il se retrouve dans la même situation et doit cette fois quitter la France dans les plus brefs délais pour se réfugier en Suisse. Ses amis s'efforcent de l'extirper de la bataille où il est toujours engagé corps et âme et organisent sa fuite :
Si Christophe était pris, tout le désignait aux représailles. On l'en avait prévenu depuis longtemps : la police le guettait, on lui ferait endosser non seulement ses sottises, mais aussi celles des autres. [...] « Votre Krafft est idiot. Croiriez-vous qu'il est en train de faire le joli cœur sur la barricade ! Nous ne le raterons pas, cette fois. Nom de Dieu ! Faites-le filer. […] Tu le mèneras à Laroche, continua Manousse. Vous arriverez à temps pour l'express de Pontarlier. Tu l'emballeras pour la Suisse. » (III, 228-229)