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La mort de Christophe est la première scène que Rolland, créateur du personnage, ait conçue : autrement dit, l'existence de Christophe commence par sa fin. En vertu de la structure cyclique de Jean-Christophe, scène initiale et scène finale se rejoignent. La toute première phrase du roman, « Le grondement du fleuve monte derrière la maison » (I, 19), réapparaît telle quelle dans les dernières pages, tandis que Christophe mourant revoit son enfance :

Christophe revit en rêve sa petite chambre d'enfant... […] Le grondement du fleuve monte derrière la maison... (III, 483)

Cette ultime réminiscence boucle la boucle. L'issue était prévue d'avance, ne serait-ce que par la métaphore fluviale, engagée dès l'incipit, et qui par définition appelle à être filée, comme le cours d'un fleuve, pour se résoudre en se jetant dans l'océan. Elle n'y manquera pas :

Christophe, faisant un suprême effort pour soulever la tête […] vit le fleuve débordé. […] Le bruit de l'Océan... (III, 483)

Aucune fin n'est plus transfiguratrice que celle d'un fleuve : c'est la fin du parcours, de la lutte des flots pour s'élancer vers l'océan auquel ils aspiraient, et leur dissolution dans l'infini. Mort et Transfiguration, tel est donc le destin de Christophe. Si la fin du roman, en toute logique,

rappelle son début, réciproquement le début doit anticiper la fin (par avance, on sait où le fleuve doit aller). Effectivement, l'enfant Christophe entrevoit sa mort et la conçoit d'ores et déjà comme un destin, bien qu'elle ne soit pas encore placée à ses yeux sous le signe de la

Transfiguration. Ses angoisses, on va le voir, n'en préfigurent pas moins le Tod und Verklärung straussien, sur un mode négatif.

Christophe est tourmenté dès « L'Aube » par la pensée de la Mort. A l'âge de la tendre

enfance, il n'a pas encore de conscience métaphysique : ce n'est pas l'idée de sa non-existence qui l'effraie, mais les affres qu'il imagine accompagner l'instant du trépas. En ce sens, il se prévoit une mort conforme à celle de Tod und Verklärung : l'essentiel est la « lutte contre la mort », non

la mort en elle-même ou l'élévation de l'âme, que Strauss évoque avec peu de conviction.

Pendant des heures, [Christophe] resta plein d'angoisse, croyant sentir le mal qui se glissait en lui, des douleurs dans la tête, une gêne au cœur, et pensant, terrifié : « C'est fini, je suis malade, je vais mourir, je vais mourir !... » (I, 67)

L'enfant souffre de visions funestes et somatise son angoisse, il a de la mort une vision très concrète. Jusque là il demeure dans l'esprit de Tod und Verklärung, dont Rolland observe en effet « le réalisme du sujet : les hallucinations du mourant, les tremblements de la fièvre, le battement du sang dans les artères, l'agonie désespérée1 », etc. On peut voir comme Christophe, sur ce

point, renchérit : « Ses nerfs le livraient à […] des oppressions, des élancements, des

étouffements soudains. Son imagination s'affolait devant ces douleurs, et croyait voir en chacune d'elles la bête qui devait emporter sa vie. Que de fois il souffrit l'agonie... » (I, 67).

L'idée très vague d'une transfiguration (au sens chrétien du terme) l'effleure pourtant déjà : « Il avait des idées religieuses », lit-on (ibid.) ; d'après Rolland, Strauss faisait voir lui aussi dans Mort et Transfiguration le versant religieux de son inspiration : « Son idéalisme est d'abord religieux dans Tod und Verklärung2 ». Pour le moment, la spiritualité chrétienne ne réussit guère

plus à Christophe qu'à Strauss. Le dernier voyage de l'âme paraît bien redoutable à l'enfant : « Ce devait être terrible de se sentir soudain détaché de la tiédeur du lit et entraîné dans le vide, mis en présence de Dieu » (ibid.). Quand une vie entière et plus de mille pages se seront écoulées, Christophe y fera face avec beaucoup plus de sérénité : « O joie, joie de se voir disparaître dans la paix souveraine du Dieu, qu'on s'est efforcé de servir, toute sa vie !... » (III, 484).

Dans sa terreur infantile, il a de Dieu une image correspondant à celle de la Mort elle-même pour le héros mourant de Tod und Verklärung :

« Il se figurait Dieu comme un soleil énorme, qui parlait avec une voix de tonnerre » (I, 67)

« la mort l'arrête d'un : “Halte !” de tonnerre » (R/S, p.185)

« quel mal cela devait faire ! cela brûlait les yeux, les oreilles, l'âme entière ! » (I, 67)

« le marteau de la mort brise son corps, et la nuit s'étend sur ses yeux » (R/S, p.185)

A ce stade, Christophe a déjà conscience de l'inéluctabilité de sa mort mais n'envisage celle-ci que comme un événement mystérieux et effrayant, dont il n'y a en tout cas rien à attendre de bon. La Transfiguration lui est encore inconnue : il éprouve les mêmes souffrances que le héros de Tod und Verklärung, mais n'en obtient pas la récompense. C'est pourquoi il se résout à la lutte. Dès la page suivante, il oppose à cette ennemie qu'est la Mort sa volonté de lutter, d'accomplir de

1 R/S, p.186. 2 R/S, p.198.

hauts faits, de se libérer par l'art, qu'il découvre bientôt (« la lumière qui devait illuminer sa vie : la divine musique... » ; I, 68). Bref, Christophe se jure de devenir un héros pour triompher de la mort (plus tard, bien sûr, il deviendra au contraire un héros en mourant) ; on avait déjà évoqué cela dans le chapitre consacré à l'héroïsme straussien de Heldenleben :

Il pensait à ces héros qui lui étaient chers, à Napoléon, […] à Alexandre le Grand. Sûrement il serait comme eux, si seulement il vivait encore douze ans... […] Mais mourir maintenant, quel désespoir ! (I, 68)

Pour Christophe, la mort est encore contraire à l'accomplissement de son âme. Il se débat dans la même lutte que le héros straussien de Tod und Verklärung, ainsi définie dans l'article de Rolland : « c'est l'éternelle souffrance de l'âme combattant ses démons intérieurs ». Christophe devra encore mûrir pour que sa Mort devienne synonyme de Transfiguration.

A plusieurs reprises, la pensée de la Mort viendra encore troubler son âme d'enfant et ne fera que l'épouvanter davantage. Sa peur, néanmoins, va évoluer vers un sentiment de révolte de plus en plus intense : Christophe acquiert force et volonté, mais la sagesse ne viendra qu'avec l'âge. Dans « Le Matin », le jeune enfant doit faire face à la mort de son grand-père. Son oncle Gottfried, chrétien stoïque, s'efforce de lui faire accepter cette douloureuse réalité : « “Il faut se soumettre, mon enfant, répéta Gottfried. Il l'a voulu. Il faut aimer ce qu'Il veut.” » (I, 133). Mais Christophe ne l'entend pas ainsi, et l'humble crainte qu'il avait jusqu'ici de Dieu se change en un audacieux blasphème :

« Je le déteste ! » cria Christophe haineusement, montrant le poing au ciel.

Gottfried, consterné, le fit taire. Christophe lui-même eut peur de ce qu'il venait de dire, et il se mit à prier avec Gottfried. Mais son cœur bouillonnait ; et tandis qu'il répétait les mots d'humilité servile et de résignation, il n'y avait au fond de lui qu'un sentiment de révolte passionnée et d'horreur contre l'abominable chose, et l'Être monstrueux qui l'avait pu créer. (Ibid.)

Christophe redoutait auparavant l'« Être » suprême, désormais il le hait. Il ne pourrait être plus éloigné de l'état d'esprit qui finalement sera le sien au moment de mourir : « “Seigneur, n'es-tu pas trop mécontent de ton serviteur ?” » (III, 484). L'attitude qu'il a pour l'instant peut être comparée à celle d'un héros straussien dont on a déjà parlé, Guntram. Celui-ci commettait un crime en tuant le duc, et, quand son maître l'exhortait à répondre de son acte devant Dieu, il foulait aux pieds le christianisme et ne voulait entendre que sa propre conscience. Mais Strauss n'avait imaginé cette orgueilleuse réaction que dans un second temps :

Dans la version primitive, Guntram s'inclinait et sacrifiait sa passion à son vœu. Mais […] Strauss conçut soudain l'horreur de cette annihilation chrétienne de la volonté, et Guntram, avec lui, se révolta.1

Voilà précisément où en est Christophe : l'orgueil commence à naître en lui, il laissera bientôt Dieu aux faibles, un peu plus tard en perdant la foi, dans « L'Adolescent » (on l'avait vu dans le chapitre traitant du nietzschéisme de Christophe). Dieu et la Mort ne font qu'un : Christophe ne songe pour le moment qu'à lutter contre eux, et ne les perçoit pas encore comme transfigurateurs. Il lui faudra naturellement dépasser ce stade.

On aura compris que pour Strauss, Mort et Transfiguration n'est jamais qu'une lutte ; tantôt celle du Held, qui rêve de s'immortaliser par l'art, tantôt celle de Guntram, révolté contre Dieu, etc. : Tod und Verklärung réunit ces différents thèmes. Si bien que Christophe, en tant qu'il est le héros de Tod und Verklärung, prend successivement les traits du Held, de Guntram, ou de Zarathoustra, tous ces avatars du Héros straussien qui convergent en un seul. En passant de la lutte contre la Mort à la Transfiguration, Christophe aura donc dépassé le modèle de Tod und Verklärung et, partant, tous les modèles straussiens qu'il subsumait. Chez Strauss, la

Transfiguration est accessoire, inessentielle ; au fond, ce n'est guère son propos (Rolland le dit lui-même : « ce symbolisme banal et glacé a beaucoup moins d'intérêt que la lutte contre la mort, que l'on sent à touts les lignes de l'œuvre2 »). Autrement dit, tant que Christophe restera

soumis au modèle straussien, il luttera. Quand il aura transcendé ce modèle et qu'il sera devenu rollandien, seulement alors il atteindra la Transfiguration.

Tod und Verklärung, développé tout au long du roman comme le passage progressif de la Lutte à la Transfiguration, résume donc à lui seul le Destin de Christophe : passer de Strauss à Rolland. Or, ce Destin ne peut que s'accomplir dans la Mort ; on l'a vu, Christophe est destiné à se transfigurer dans la mort, comme le fleuve l'est à se jeter dans l'océan. Mais pour l'instant il s'obstine à lutter contre cette fatidique échéance, comme le protagoniste de Tod und Verklärung.

Autour de lui, partout, de quelque côté qu'il se tournât, il sentait sur sa face le souffle meurtrier de la Bête aveugle ; il savait qu'il était sous le poing de cette Force de destruction, et qu'il n'y avait rien à faire. Mais loin de l'accabler, cette pensée le brûlait d'indignation contre l'impossible ; il avait beau se briser le front, et reconnaître qu'il n'était pas le plus fort : il ne cessait point de se révolter contre la souffrance. (I, 135)

On retrouve encore « l'éternelle souffrance de l'âme combattant ses démons intérieurs », résumé

1 Article « Richard Strauss » de 1899 (R/S, p.189). 2 R/S, p.185 ; c'est nous qui soulignons.

proposé par Rolland du programme de Mort et Transfiguration : ici les « démons intérieurs » de l'âme sont pour Christophe « la Bête aveugle » et la « Force de destruction » contre lesquelles il s'acharne à lutter vainement. Il est tentant de comparer ce passage avec quelques vers issus du poème d'Alexandre Ritter :

Doch nicht lange gönnt der Tod Seinem Opfer Schlaf und Träume.

Grausam rüttelt er ihn auf, Und beginnt den Kampf aufs neue.

Lebenstrieb und Todesmacht ! Welch entsetzenvolles Ringen ! -

Keiner trägt den Sieg davon, Und noch einmal wird es stille !

La Mort ne laisse pas longtemps sa victime Au pays du sommeil et des rêves.

Despotique, elle l'en sort, Et le combat recommence.

L'instinct de vie contre le pouvoir de la Mort ! Quelle effroyable lutte ! -

Nul n'en sort victorieux, Et le calme revient.

Comme le mourant de Tod und Verklärung, Christophe est harcelé par la Bête, arraché sans cesse par elle à sa torpeur pour entretenir une « effroyable lutte ». Et « nul n'en sort victorieux » car Christophe, bien que terrassé à chaque fois, ne « cesse point de se révolter contre la

souffrance ». Il s'identifie donc dès l'enfance au héros de Mort et Transfiguration, et ce pour toute la durée de son existence :

Dès lors, sa vie fut une lutte de tous les instants contre la férocité d'un Destin, qu'il ne voulait pas admettre. (I, 135)

La Mort est son Destin, Christophe l'a compris ; mais il s'enferme encore dans une attitude de révolte vis-à-vis d'elle. C'est qu'il est encore straussien dans l'âme, certes. Pourtant, Rolland suggérait dans Mort et Transfiguration un autre modèle : « C'est du réalisme à la façon […] des dialogues de Beethoven avec le Destin1 », écrivait-il. Avec Beethoven, il propose à Christophe

une image de force et de grandeur supérieures, digne de faire face sereinement à son Destin, de parler d'égal à égal avec Dieu. Guidé par la figure beethovénienne, Christophe a déjà les moyens d'envisager sa Transfiguration future.

Mais la Mort continue à lui apparaître comme son éternelle ennemie. Destin contraire à ses desseins, elle est encore à ses yeux le suprême obstacle sur la voie de son accomplissement. Christophe projette la réalisation de ses objectifs dans un futur indéterminé, que la Mort est là pour l'empêcher d'atteindre ; il lui faudra la vie entière pour comprendre que la Mort,

transfiguratrice, est cet instant futur tant désiré.

Toujours cette horrible peur d'être arrêté en chemin, de mourir avant l'âge, l'obsédait, l'accablait, le talonnait à la fois. Ah ! s'il fallait mourir, au moins pas maintenant, pas avant d'être vainqueur !... (I, 149)

Être vainqueur : Christophe commence ici à ressembler au Held, et à Strauss lui-même (« Les Allemands ont trouvé le poète de la Victoire1 », estimait Rolland à l'écoute de Heldenleben). La

Victoire est son but, et la Mort son Destin. Cruelle contradiction : ce vainqueur part perdant d'avance. C'est là d'après Rolland le sens même de l'œuvre de Strauss, par opposition à celle de Beethoven : « Son œuvre [celle de Beethoven] est le triomphe du Héros vaincu. Celle de Strauss est la défaite du Héros vainqueur2 ». A l'inverse de Strauss, Beethoven a conscience de ce que

son but et son Destin ne font qu'un, dans la mesure où la Mort est elle-même Victoire ; vaincu par son Destin, le Héros ne fait que triompher. S'il a en lui une part d'âme beethovénienne, Christophe acquerra en temps voulu cette sagesse. Pour l'heure il ressemble encore au héros straussien de Tod und Verklärung, engagé dans une course effrénée contre la Mort :

Il continue de poursuivre [son but] et croit enfin l'étreindre ; mais la mort l'arrête d'un : « Halte ! » de tonnerre. Il lutte désespérément et s'acharne, même dans l'agonie, à réaliser son rêve ; mais le marteau de la mort brise son corps […].3

Cependant Christophe conçoit déjà ce que sera sa Transfiguration : un accomplissement futur de son Être, vraisemblablement par l'art. L'enfant qu'il est encore ne correspond guère à l'image qu'il a de cet Être accompli ; Christophe n'est pas encore, il sera :

Ce qu'il est ? Un enfant maladif et nerveux […] ? […] Ceci n'est pas son Être. Il n'y a aucun rapport entre son Être profond et la forme présente de son visage et de sa pensée. […] Il le sait, il a ce sentiment étrange, que ce qu'il est le plus, ce n'est pas ce qu'il est à présent, mais ce qu'il sera demain... Il sera !... (I, 150)

En projetant l'accomplissement de son Être dans le futur, Christophe prend désormais un ton enthousiaste et incantatoire. Son espoir se mue en certitude, il commence à faire coïncider son désir et son Destin. Serait-ce qu'il prend conscience du pouvoir transfigurateur de la Mort ? S'il ne l'entend pas ainsi pour lui, il peut du moins l'envisager pour les autres, pour ses idoles, les génies du passé auxquels il rêve de s'égaler :

Il pense à ses maîtres chéris, les génies disparus, dont l'âme revit dans ces musiques. […] Il rêve d'être 1 Journal de Rolland, note du 20 mai 1899 (R/S, p.126)

2 R/S, p.200 ; c'est nous qui soulignons. 3 R/S, p.185.

comme eux, de rayonner de cet amour, dont quelques rayons perdus illuminent sa misère d'un sourire divin. Être dieu à son tour, être un foyer de joie, être un soleil de vie !... (I, 151)

Les musiciens d'autrefois dont l'œuvre continue à rayonner se sont accomplis au-delà des limites de leur existence. Christophe, mu par le désir de réaliser son Être à son tour, caresse l'espoir de leur ressembler un jour. La conclusion doit s'imposer : lui aussi revivra dans sa musique, et deviendra « un soleil de vie » dans l'au-delà. Peut-être ne se le formule-t-il pas encore en ces termes, mais le moment venu, au seuil de la Mort, il en prendra conscience :

« Que je disparaisse, et que mon œuvre dure ! J'y gagne doublement : car il ne restera de moi que le plus vrai, le seul vrai. Périsse Christophe !... » (III, 478)

Enfin surgit la vérité de son Être, qu'il déplorait de voir se dérober à lui étant enfant. Son œuvre est tout ce qu'il y a de vrai en lui ; pour qu'elle devienne éternelle, il faut que se dissolve son éphémère enveloppe humaine (« Ceci n'est que l'enveloppe, la figure d'un jour », déclarait-il enfant devant le miroir ; I, 149). Mort et Transfiguration : Christophe commence à entrevoir le Destin qui l'attend.

Il achèvera d'en prendre conscience à la fin du « Matin », en faisant face à un ultime événement funeste et révélateur : la mort de son père. Auprès de la dépouille de son géniteur, Christophe sent « sur son cœur peser le désespoir d'une inutile vie, irrémédiablement perdue » (I, 217). A cet instant naît en lui la certitude que la Mort, bien qu'inéluctable, ne doit pas être un échec mais le terme nécessaire d'une existence entièrement vouée à lutte, dont pas un instant ne doit avoir été perdu. En d'autres termes, meurt glorieusement celui qui s'est le mieux battu :

Il vit que la vie était une bataille sans trêve et sans merci, où qui veut être un homme digne du nom d'homme doit lutter constamment contre […] les obscures pensées, qui poussent traîtreusement à s'avilir et à s'anéantir. (Ibid.)

Christophe ne songe plus à se révolter contre la Mort, dans une lutte inutile et perdue d'avance. Il l'accepte comme son Destin, sans défaitisme : elle viendra en temps voulu mettre un point final à sa lutte, consacrée à se rendre « digne du nom d'homme » en préservant son intégrité et en prolongeant ses efforts jusqu'au bout. Pour la première fois, Christophe fait corps avec son Destin et cesse de le percevoir comme une force étrangère et malveillante. En tant qu'homme, il

doit vivre (et mourir) avec lui. A cet instant, il réentend la voix de Dieu :

Et le petit puritain de quinze ans entendit la voix de son Dieu : « Va, va, sans jamais te reposer.

- Mais où irai-je, Seigneur ? Quoi que je fasse, où que j'aille, la fin n'est-elle pas toujours la même, le terme n'est-il point là ?

- Allez mourir, vous qui devez mourir ! Allez souffrir, vous qui devez souffrir ! On ne vit pas pour être heureux. On vit pour accomplir ma Loi. Souffre. Meurs. Mais sois ce que tu dois être : « Un Homme. » (I, 217)

Dieu vient d'annoncer son Destin à Christophe : il s'y tiendra. Certes, il perdra la foi d'ici peu, dans « L'Adolescent », mais en croyant renier Dieu il ne fera que rejeter l'image factice et dégradée qu'il avait de lui, pour finalement le retrouver, dans sa vérité, au seuil de la mort. « Va, sans jamais te reposer », lui enjoint Dieu à la fin du « Matin », ajoutant que son destin est de « souffrir » et de « mourir ». Le moment venu, Christophe comparaîtra devant lui pour solliciter

Benzer Belgeler