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June Turquie

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Academic year: 2021

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Tam metin

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jeune turquie

par

PHILIPPE SOUPAULT

L

’AVION qui me transportait

d’Athènes à Istamboul avait traversé une longue zone pluvieuse et je craignais d’atterrir dans un nuage. J ’eus la chance de voir peu avant l’arrivée, s’écarter les nuées et je pus du haut du ciel contempler ce paysage où fut construite Byzance, un des plus “ exceptionnels ” du monde. Il m’était, de ce coup d’œil, aisé de comprendre que ce carrefour marin, cette porte entre deux mers et deux continents, devait nécessairement dicter aux hommes la construction d’une métropole. On distingue les détroits, les îles, les golfes qui assuraient à un port un magnétisme tout puissant. Mais toute la géographie et toute l’his­

toire ne permettraient jamais d’ex­ pliquer l’étonnante atmosphère de la ville. On se trouve en présence d’un phénomène qu’on constate sans pouvoir même îe juger.

Ainsi me promenant sans me lasser dans les différents quartiers d’Istamboul, bousculé par la foule qui ne cesse jamais de se bousculer, traversant le pont de Galata qui est à l’extrémité du port et qui ferme la Corne d’Or, à l’ombre de Sainte-Sophie, sur le bateau qui m’emmenait à Scutari sur la rive d’Asie ou à l’extrémité du Bospho­ re d’où l’on peut apercevoir la Mer Noire, je cherchais en vain à me reconnaître. Il me semblait en effet, que cette ville on ne la visite pas, mais qu’elle vous absorbe.

On sent que le sol d’Istamboul est composé d’une série de couches superposées où les hommes de tous les temps ont laissé des traces. Et ce sont les hommes qui y jouent encore aujourd’hui un rôle primordial. Istamboul est une ville où la notion d’humanité s’impose. Ceux qui depuis des siècles y furent attirés aussi bien que les contem­ porains se groupent spontanément, instinctivement, comme les four­ mis autour d’une fourmilière. Mais ce n’est qu’une image.

Byzance, Constantinople, Istam­ boul, fut et est encore un lieu géométrique. En ce lieu se rencon­ trent et s’affrontent non seulement l’occident et l’orient, la Chrétienté et l’Islam, mais tout ce monde

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slave si puissamment attiré vers ce pôle magnétique des civilisations. On sent bien, en effet, qu’Istamboul n’est pas uniquement la porte de l’Orient, mais aussi que le port du monde slave et de ses satellites, plus encore que Leningrad ou Vladivostok, c’est Constantinople.

Les puissants courants des

peuples se rencontrent sur les rives du Bosphore : Grecs, Musul­ mans, Italiens, Français, Anglais, Slaves, Scandinaves, Allemands, Juifs, Maltais, Arabes, Persans, Hindous, Tziganes, Arméniens et même Chinois se croisent. Un soir

que sur le pont de Galata j’attendais LE PALAIS SOUTERRAIN D'ISTAMBOUL

matie et son originalité aussi longtemps que la terre durera. Mais il est certain qu’Istamboul traverse actuellement une des périodes les plus critiques de son histoire. Elle n’est plus en fait et officiellement la capitale d’un empire comme elle le fut pendant presque toute son existence. Elle vit en quelque sorte en marge d’un pays. Peut-être pendant cette éclipse de sa grandeur politique et économique peut-on mieux voir et mieux comprendre ce qu’est la puissance, la qualité et l’étendue de son rayonnement.

Au milieu du déséquilibre mon­ dial et bien qu’elle en soit victime, Istamboul, qui, comme tous les organismes vivants, se transforme, demeure un point fixe et un lieu de ralliement. La ville conserve une prodigieuse vitalité. Dans le port les grands navires reviennent

ISTAMBOUL. LA CORNE D'OR

un ami attardé, je vis passer les hommes et les femmes qui se sont fixés à Istamboul. Toutes les races, pendant une demi-heure y avaient délégué un de leurs repré­ sentants, et tous semblaient accep­ ter la suzeraineté de la ville (on observe le même phénomène à Paris, à Londres et à New-York).

Ceux qui ont connu Istamboul il y a un demi-siècle, je ne pense ni à Gautier ni à Loti qui n’en ont vu

qu’un des côtés pittoresques,

ne la reconnaîtraient plus. Ils se tromperaient sans doute en consi­ dérant que la transformation de la cité équivaut à une décadence. Je crois bien, pour ma part, qu’Istamboul conservera sa

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ISTAMBOUL. LE PONT DE GALATA

de plus en plus nombreux et, dans le fameux grand bazar, on stocke et on expose de merveilleuses richesses à côté des épices les plus rares et les plus savoureuses. Depuis quelques années, les tou­ ristes ont méconnu cette ville qui plus que toute autre, plus que Rome même, mérite le qualificatif de ville musée. Mais ce n’est qu’une omission passagère.

En me promenant longuement dans les rues et sur les quais à travers la mosaïque des quartiers, je m’assurais à chaque pas que j’assistais à la métamorphose d’une ville. Spectacle passionnant que celui d’un rajeunissement !... Sans doute n’y a-t-il plus de désen­

chantées mais au contraire des êtres

jeunes et avides de connaître le monde. Sans doute le pittoresque cher à nos grands-parents disparaît progressivement, mais on connaît mieux les insignes beautés des murailles de Byzance ou des mos­ quées qui sont au sommet de l’architecture...

Quel sera l’avenir d’Istamboul ? Bien imprudent serait celui qui oserait le prédire. Ce qu’on peut honnêtement affirmer, c’est que Istamboul demeurera une des capi­ tales du monde. Les hommes de notre époque aussi bien que les générations à venir, seront toujours attirés par ce miracle humain.

Quand on visite Ankara, la capitale de la Turquie nouvelle, on a l’impression que l’on se promène dans un gigantesque plan établi par un architecte ambitieux. La vieille petite ville d’Ankara existe toujours, perchée sur le haut d’une montagne, comme un nid d’aigle, mais elle n’est plus qu’un vestige. On y découvre certes des souvenirs

de grandeur, ruines romaines et grand bazar ottoman, mais le passé est rejeté dans l’ombre par l’éclat de la nouvelle ville qu’Ataturk, le père de la patrie, a voulue après l’avoir quittée.

La volonté est l’égide sous laquelle Ankara est née, a grandi brusquement et se développe rapi­ dement. Au bas de la colline battue par les vents on a bâti des ministères, une maison du peuple, une université, une maison de la radio, un opéra et l’on achève un parlement entouré d’ambas­ sades, les plus modernes du monde. On a aussi planté des arbres qui ne sont encore que des promesses car le climat d’Ankara est sévère. Ma première visite eut lieu en avril et il neigeait...

Cette future grande ville possède un charme certain qu’il est d’abord

difficile de mesurer : celui de la jeunesse. Il est d’ailleurs étrange de penser que les Turcs qui se considèrent comme une des plus vieilles nations du monde ont réussi en moins d’un demi-siècle à trouver un style qui sera sans doute celui de l’avenir. Longues avenues où les autos et les camions peuvent circuler à toute vitesse, hauts bâtiments sans ornements inutiles, mais imposants par leurs propor­ tions et où la lumière pénètre de toutes parts, trop grands parcs et nombreux squares, qui permet­ tent à la ville de respirer, boutiques claires et nettes comme des salles de cliniques... J ’ai eu cependant l’impression que les habitants d’Ankara, tout en admirant la ville où leurs obligations profes­ sionnelles les obligent à résider regrettaient peut-être le pittores­ que, la patine, l’imprévu des vieilles cités. Ôn vante à juste titre la patience des Turcs, en l’occurrence ils démentent le proverbe.

Ankara n’a pas été conçue pour être une ville de plaisance comme le fut, par exemple, le Rabat de Lyautey, mais comme une capitale politique et une cité dp travail. Et, en vérité, les habitants d’Ankara travaillent beau­ coup et longtemps. La tâche que Kemal Atatürk leur a proposée était et est encore immense. On ne se débarrasse pas aisément de traditions millénaires. Toute la génération qui dirige le pays a dû, pour commencer, réapprendre à

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VUE DE LA CORNE D’OR TOPHANE

écrire puisque du jour au lende­ main l’écriture fut changée. On imagine, par ce seul exemple, l’amplitude de la révolution poli­ tique et sociale qui a créé la nouvelle Turquie et le bouleverse­ ment des esprits que la révolution des mœurs qui a suivi a provoqué. Toutefois rien, en apparence du moins, ne permet de supposer que les hommes et les femmes (pour qui la révolution fut encore plus radicale que pour leurs frères) n’ont pas dominé cette situation.

En moins de trente ans, une génération, la Turquie s’est déso- rientalisée, si l’on accepte la notion Orient d’une manière littéraire. On constate aussi, en regardant vivre Ankara et ses habitants, qu’elle s’est rapidement européa­ nisée. Mais à ces deux modifica­ tions il faudrait ajouter une teinte, celle d’un certain modernisme un peu austère qu’on retrouve presque uniquement en, Europe centrale et en Russie.

Ces divers aspects d’Ankara illustrent assez exactement le carac­ tère particulier de la Turquie d’aujourd’hui. L ’immense et puis­ sant empire ottoman était devenu celui du trop fameux homme malade, cet empire que l’on déchi­ rait en lambeaux et qu’on était prêt à vendre à l’encan. Ankara nous apprend que la volonté d’un peuple peut rapidement transfor­ mer le destin d’une nation. La Turquie est aujourd’hui un cataly­ seur et un trait d’union entre le

monde que nous appelons l’Europe et les immenses étendues qu’on appelle l’Asie, y compris la Russie.

J ’ai pu constater que les jeunes de Turquie ont conscience de l’importance et de l’urgence de la tâche que la révolution leur a confiée. Je n’ai qu’à me souvenir de la visite que je fis à la biblio­ thèque d’Ankara. Parmi toutes les constructions on n’a pas encore pu, à côté de la maison du peuple, du Conservatoire déjà achevé, bâtir une bibliothèque nationale. Un seul homme, aidé de quelques amis, a pensé qu’il était urgent de réparer cette omission et il a réussi en moins de cinq ans, à constituer une bibliothèque dont la richesse est surprenante. Il a obtenu du gouvernement d’instal­ ler les rayons et les livres dans un casino désaffecté. Les lecteurs sont

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...

venus plus vite que les dons. Devant ce casino-bibliothèque les jeunes gens et les jeunes filles font la queue comme à Paris, le dimanche, à la porte des cinémas, attendant patiemment leur tour de lecture.

Dans tous les autres domaines politiques ou culturels on remarque la même activité, la même ferveur et le même sérieux. Assistant aux débats du Parlement, j’ai admiré

l’importance qu’attachaient les

députés aux discussions. Ils étaient fort nombreux à écouter les dis­ cours qu’ils suivaient avec la plus grande attention et le plus vif intérêt. Au conservatoire que je visitais quelques heures plus tard, j’ai retrouvé la même atmos­ phère. Les élèves suivaient les cours avec une attention qui se lisait sur les visages.

Certes, Ankara est une ville austère, où la vie nocturne n’a que peu d’éclat. Quelques rares restau­ rants accueillent les étrangers et leurs amis turcs qui veulent se rencontrer. La vie de la capitale est parfois souterraine. Elle est toujours studieuse. On lit beaucoup à Ankara et les boutiques les mieux achalandées sont certaine­ ment les librairies où l’on se plaint d’ailleurs de ne pas recevoir assez de livres français.

On regrette de ne pas voir s’élever les bâtiments d’une bibliothèque, mais on ne songe pas à favoriser la création de cafés, de bars ou de boîtes de nuit.

Les Turcs n’ignorent pas que, pour remplir la mission que l’Eu­ rope et leur position géographique leur imposent, ils doivent envi­ sager l’avenir avec le plus grand sérieux, car la situation est sérieuse.

PHOT OS. PR E S S B R O A D C A S T IN G A ND

ANKARA. LES MINISTÈRES t o u r i s t d e p a r t m e n t An k a r a

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