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La Civilisation du Bosphorus

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Academic year: 2021

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(1)

A B D U L H A K Ş İ N A S İ H İ S A R

L A C I V I L I S A T I O N

D U

B O S P H O R E .

i

E xtra it de l'o u vra g e : « Boğ aziçi M eh ta p la rı » (C la ir de Lune sur le Bosphore)

Traduction de Rébia A k il Ergüven

I

»

Türkiye Turing ve Otomobil Kurumu Neşriyatı

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La Civilisation du Bosphore

A u x prem ières années de ce siècle, le Bosphore — comme l’an cien ne Venise qu'il ra p p e lle de très près — était comme un monde isolé, pare il à un lac rep lié sur lui même, a y a n t des us et coutumes, des goûts et des plaisirs très personnels. Ses traditions bien g a rd é e s, s’a llia n t a u x particu larité s de sa nature, lui créaien t ene civilisatio n très sp é cia le , se distin ­ guant même de la civilisatio n istan bulienn e, à laq u elle e lle se ratta ch a it po urtant par bien des côtés.

C h aqu e an n ée, à une époque précise, des d iffé ­ rents points de la v ille , des vagues de d é m én ag e ­ ments s’a v a n ç a ie n t vers le Bosphore. On a lla it s’ ins­ ta lle r pour l ’été, dans les m aisons app elées y a lis , au bord de la mer — au x larges salles meublées de p ro ­ fonds divans et de m oelleux coussins jetés sur les la p is .

Les jeux des e a u x et de lum ière sont au Bosphore d ’une anim ation fa scin a n te , pleine de m ystères. Dans les cham bres de fa ç a d e qui donnent sur la mer, les reflets des lumières qui frap p e n t les e a u x, projettent sur le pan d ’un mur intérieur un frisson pare il à l'a s ­ pect satiné d ’une peau hum aine; un coin du plafo n d coule en un ruisseau d ’or. Les y a lis , stables et fixe s, nagent dans les e a u x , leurs fo nd atio ns en su rfa ce , leurs toitures en b as. Les, abris des barques sentant la mousse, font résonner les e au x murmurantes de la mer, juste au-dessous d ’une cham bre du rez-de- chaussée. On a l'im pression d'assister tantôt a u x sou­ rires et tantôt au x pleurs des ondes entre elles . . .

Les b arqu es, les caïq u e s, ces parties am b u lan tes des ya lis, attendent ave c im patience le moment de la p ro m e n a d e ., Pour les gens qui ne p o ssédaien t pas leur propre e m b arcatio n, se tro uvaient près des d é ­ b arcad ère s, des barques de louage qui te n aien t lieu de moyens de transport comme à V e n ise . Dans b e a u ­ coup d'endroits, les sentiers qui b o rd aien t les y a lis fo r ­ maient leurs petites quais particu liers. On p assa it d'un quai à l ’au tre, à l'a id e d'une p asserelle en bois posée en travers. Une côte vue d ’ une autre a v a it fout l’air d ’ un beau ja rd in . Les bateaux-m ouches, fa is a n t le ser­ vice entre la v ille et les bourgades du Bosphore, étaient comme des salons m obiles, d ’où les passagers pouvaient contem pler le Bosphore à vo lo nté. Des b g teaux fa is a n t la navette entre les deux côtes p er­ m ettaient a u x habitan ts de se fa ire des visites, de se fréq uenter. Q u a n d les navires a rriv a ie n t d evant une pointe sa illa n te , une vig ie a g ita it un sig n a l rouge, comme a u x luttes des ta u re a u x , non pour e xciter les b atea u x mais pour leur sig n a le r que la route était libre. Des barques co lo ssales où cinq à six couples de ram eurs te n aien t à deux mains des grosses ram es et à chaque coup se m ettaient debout et se rasso yaie n t en unisson, s'en a lla ie n t chaque jour en v ille pour rappo rter les m archandises que les h ab itan ts et les petits comm erçants ach e taie n t en gros sur le m arché.

Des vedettes à vap e u r p articu lières, pom ponnées, dont certaines ressem blaient à des moulins à eau de par leurs roues s'a g ita n t dans leur gros ventre,

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saie n t ave c é lé g a n ce et souvent on v o y a it un rem or­ queur e sso u fflé tra în e r à sa suite tout un convoi in im a­ g in a b le de m ahonnes, de v o ilie rs, de barques, de c a ï­ ques attach és l’ un à l ’autre p ar des co rd ag es. Des vo iliers dont les silhouettes ressem blaient, a u x form es étrang es des créatures an tid iluvien nes, acco staient aux quais des y a lis d'un a ir conquérant pour décharg er leurs cargaiso n s saisonnières de fruits, d ’oignons, de charbon de bois.

D ’autres barques cô to yaient encore les y a lis et leurs occupants criaien t leurs m archandises avec des v o ix a u x tim bres et au x accents c a n to n a u x ; les pois­ sonniers lo u an g e aie n t leurs poissons fratis, encore v iv a n ts; les m archands de m aïs leurs épis encore b o u il­ lan ts dans les chaud ro n s; les m archands de g lace leurs g lace s qui se préparen t dans des sorbétières et en en­ tend an t leurs v o ix et leur faço n de p a rle r, on pouvait se rendre compte de leurs races et de leurs n a tio n a ­ lités et aussi saisir l’â g e , le destin et même le c a ­ ractère.

A l'heure du goûter, les dam es et les messieurs a v a ie n t l ’ habitude de se b a lla d e r en b arq u e. Les ven d red is et les dim anches on a lla it p ar la mer au x E a u x Douces d ’A sie , au K a le n d e r, à Çubuklu écouter les concerts de musique turque. A u x endroits où les courants é taie n t très forts un toueur qui su rveillait les em barcations leur je tait une corde et les tira it pen­ d ant q u ’il m archait sur la terre ferm e. Ainsi les e au x et les moyens de com m unication qui les sillo n n aie n t, barques, caïq u e s, vo iliers et n avire s, a v a ie n t une g ran d e im portance dans la vie du Bosphore.

Losqu’on quittait ces em b arcations et reve n ait sur te rre , des routes qui sem blaien t ressortir de notre histoire an cien ne, étroites, retorses, couvertes de mousse mûrie lentem ent comme un fruit lourd de goût et moisie p ar endroit, entourées de hautes m urailles, ra p p e la ie n t par leur ap p are n ce la fig u re de nos p a ­ rents aussi tendre, aussi affectu euse et conduisaient les vo yag e u rs des quartiers comme A n a d o lu h isa r, Ru- m elih isar, d a tan t d ’a v a n t la conquête d'Istanbul vers les q u artiers comme K a n lic a et sa b a ie , Em irgân ou B a lta lim a n , m ais aussi vers le fin de notre histoire p assée. La poésie de ces chem ins était m anifeste même a u x reg ard s nus. Au long des deux rives on ren co ntrait des bornes rondes et minces érigées p ar des gens au g ran d coeur pour que des marins puis­ sent y am arre r leurs voiliers et bivouaquer à vo lo nté. Les cyp rès, ces sentinelles des cim etières qu’on tra v e r­ sait, et dont les racines atte ig n aie n t l’au -d e là , ces c y ­ près sensibles, ém ouvants et b eau x exp rim aien t leur m élanco lie p ar le frém issem ent de leurs sommets, leurs têtes inclinées vers le so l. Dans les bois, les

arb res séculaires qui co n n aissaie n t mieux que les hom­ mes les voies de nos coeurs, étaient ca p a b le s de nous réco ncilier ave c la vie et, o uvrant leurs bras a u x v i­ siteurs, leur p résentaient, abondam m ent, sous form e d ’om bre, de senteur et de silen ce, la consolation et la béatitude dont ils a v a ie n t besoin.

En ces jours et ces nuits, les m uezzins a u x belles v o ix d éversaient a u x coeurs la charité, l ’am our, la piété et la poésie célestes, et le reterttissement de leurs a p p e ls, cinq fois p ar jour, rem plissait les coeurs et les horizons lo in tain s.

A l'ap p ro ch e de la nuit et sur les deux côtes;, les lumières rouges des phares d 'A n a d o lu et vertes de Rumeli o uvraien t et referm aient leurs feux comme des ye u x qui b aisse ra ie n t et relè ve raien t tour à tour leurs p au p ières. P arfo is, la nuit, on y renco ntrait des pêcheurs qui allum aien t des fe u x dans leurs b a r­ ques pour attire r ces tout petits poissons de feu, tels des sorçiers vo u lan t incendier les e a u x. Au sein de la nuit, sur les e a u x violettes et frém issantes, un cyp rès de lum ière se ré flé ch issait ave c une étrang e fa s c in a ­ tion et b rilla it d'un enchantem ent ensorceleur.

En ces tem ps, au Bosphore, on usait des termes très p articu lie rs. Par exem p le, quand on disait «m eh­ ta p » , c la ir de lune, c e la vo u lait dire une prom enade fa ite en barque où un orchestre de musique turque fa is a it retentir de belles chansons fa n ta isiste s. Le «m ehtap de V a lid e P aşa» sig n ifia it que cette musique était o rg an isé e p ar lui et le mot « m eh ta p çilar» dé­ sig n ait ceux qui y p ren aient p art.

A in si nous trouvions si n atu re lle, si légitim e cette vie du Bosphore ave c ses barques et ses y a lis que nous ne rem arquions même pas sa p articu la rité e xce p tio n ­ n elle. M ais nos proches parents qui ven aie n t nous visiter des d ifféren ds points d ’ Istanbul qui, dans ses murs, renferm e plusieurs cités, tro uvaient étrang e cette habitude de nous b a lla d e r au c la ir de lune à la suite d ’une m ahonne v ib ran te de musique. Les soirs où nous nous prom enions en barqu e en leur com pagnie ils cro yaie n t que l ’hum idité qui im prégnait notre em­ b arcatio n les ren d rait m a la d e s; ils c raig n a ie n t que ces caïq u es si fins ne se renversent facile m e n t; ils a v a ie n t l ’impression de pénétrer au x p ays des fé es, sur ces e au x frém issantes d ’une joie secrète, dans cette lum ière e nso rcelan te et peut-être s'e ffra y a ie n t-ils de cette beauté p lein e d'enchantem ent m ystérieux qui pourrait les fra p p e r de m auvais oeil et de m audite chance.

En ces jours au Bosphore, les parties des anciens y a lis réservées différem m ent au x femmes et a u x hom­ mes, les p a la is m inistériels, les kiosques enfouis dans les larges bois, ave c leurs serres, leurs to n nelles.

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leurs p erg olas étaient tous décrépits et presque tom­ bés en ruine et les mémoires seules co nservaient leurs souvenirs; souvenirs de splendeur et de m ajesté qui ne d evaien t plus se retrouver et qui trô naien t dans ces p a la is et ces kiosques devenus des tem ples de silen ce. Cette ruine et cette décrépitude que la misère et l ’im­ possibilité d ’entretien provo quaient, e sca la d a ie n t les m urailles hautes et jalo u se s, em blèm e des caractè res et des usages an cien s, pénétraient p ar les portes en bois qui s^ouvraient difficile m en t, e ncerclaient ce r­ ta in s bois, certains p a la is d'une vég étatio n sau vag e et exu b éran te qui en vah issait leurs étag es inférieurs'. Q uand nous allio n s voir nos proches qui y h ab itaie n t encore, ■ nous trouvions tous ces konaks, ave c leurs salles et cham bres à l ’étag e inférieu r, où nous avions si souvent joué dans l ’innocente jo ie de notre en­ fa n c e , presque tombés en ruine, leurs fo ntaines de m arbre où l ’eau ne co ulait plus brisées, leurs meubles défoncés, leurs tap is de p a ille trouées, leurs seuils pourris, leurs pendules dans leurs montures en acajo u ou en noisier arrêtées à une certaine heure du passé, b ref tout un monde englouti dans une épaisse couche de poussière et de moisissure.

Ces y a lis qu’on ne p o uvait plus restaurer, comme tous les corps qui n ’acceptent pas de mourir, a v a ie n t l'a ir d ’attendre on ne sait quoi, on ne sait quelles choses inconnues. Dans l'a p p a re n c e de plusieurs de ces y a lis vétustes, l’expression m aussade, m oribonde, an ach ro n iq ue, toujours p la in tiv e et toujours d é liran te du passé, sans lum inosité, pensive et ac c a b lé e des v ie illa rd s se fa is a it jour. Ils étaient voués au trépas en so uffran t secrètem ent, jusque dans leurs fo nd atio ns, comme des arbres aux racines pourries, a ffam és d ’eau v ie illis , arrivés au term e de leur durée et qui se f a ­ nent petit à petit, sans qu’aucun signe de décréptitude se rem arque à l'oeil nu.

M ais nous, nous ne voyions toujours que leur a ir de splendeur et d ’a p p a ra t, aussi fa tig u é et engourdi et ap a th iq u e qu’il fut et nous ne distinguions p as leur délabrem ent intérieur.

En ces jours, ce qui a ttira it les reg ard s, n 'était pas cette ruine secrète. Plusieurs de ces y a lis g a rd a ien t encore un a ir m ajestueux, leurs quais n’étaient pas détruits, des g rilla g e s luxueux e n ca d ra ien t toujours leurs jard in s, leurs pots de fleurs n 'é taie n t pas tous brisés, leurs fleurs pas com plètem ent fan é e s, les c y ­ près dans les cim etières, les arbres dans les bois n ’étaient pas tous coupés, les bougies qu'on allu m a it encore dans certains cim etières et sur les tom bes, b rilla ie n t toujours comme des vers luisants, les pierres des hautes m urailles n ’étaient pas toutes tom bées, b ref toutes ces choses restaient encore debout, côte

à côte, é p au le contre é p au le et p resqu ’im posantes. Au printem ps, alo rs que toute la vég étatio n s 'o r­ nait de nuances rose, b lan ch e et v erte , que les arb res de Ju d ée s ’e n flam m aie n t de leurs fe u x pourpres, que les délicates fleurs du Bosphore em baum aient l’a ir de leurs parfum s e n ivrants et que la jo ie de vivre s ’in ­ filtra it des crépuscules bleuâtres dans les coeurs des hommes, toute cette contrée p a ra d isia q u e , depuis T o p h a n é , S a lip aza'r, jusqu’au p h are de Rum élie, d e ­ puis H arem , S a la c a k jusqu’au p h a re d ’A n a d o lu , fout en cach an t dans son fo r intérieur des parties incen ­ diées et en ruine avec ses y a lis , ses q u ais, ja rd in s, p arcs, fle u rs, routes, arb re s, refuges de barques, ses caïq u e s, m urailles, b alu strad e s, é c h e lle s, e sca lie rs, dans un espace p resqu ’illim ité, do n nait l ’impression de gran de aisa n c e et g a rd a it une tenue d ’o rd re et de splendeur a d m irab le et digne de la plus b e lle , plus v a ste , plus m ajestueuse avenue du m onde.

Le m inistère des Finances, ave c les m ensualités qu’il distribuait aux p ro p riétaires, a u x h ab itan ts de ces y a lis a rro sa it, comme ave c des fle u ves d ’or, cet immense p arc qui s’ étend ait à l ’infini au bord de la mer. Les p rop riétaires aussi do nnaient cet or à p lein e main à plusieurs autres personnes et le dépensaient sans retenue.

Au Bosphore de cette époque on n ’a v a it pas d ’o f­ fice de tourism e, mais des touristes sans nombre y a c ­ co uraient. Les membres de la fa m ille du Khédive d ’Egypte, turc d ’o rigine et m illio nn aire au surplus, que nous nommions les « E g y p tie n s» — M isirlila r — ve­ n aien t chaque été au Bosphore où ils po ssédaient de vastes y a lis . La terrib le attraction o ccid en tale n 'a v a it pas encore a n é an ti auprès de ces musulmans le charm e d ’Istanbul et du Bosphore.

Parmi la population non m usulm ane qui a fflu a it au Bosphore, nom breux étaient ceux qui su ivaie n t les trad itio n s, les coutumes, le goût, en un mot la c iv ilis a ­ tion du Bosphore. Dans plusieurs bourgades des f a ­ m ille arm éniennes fortunées p o ssédaien t des y a lis du plus pur style turc et y v iv a ie n t entourées de leurs membres les plus jeunes selon le rythm e et la faço n des fam ille s m usulm anes. Les parties de musique é taie n t aussi o rg anisées dans ces y a lis chrétiens. La population non-m usulm ane v iv ait sous l'em p ire de notre culture n a tio n a le .

Ces anciens g ran d s y a lis étaient comme des po r­ traits en m iniature de l ’Em pire O tto m an . Des hommes de toute espèce p a rticip aie n t à la vie commune du ya li et en p ro fita ien t. La nurse é tait circassienn e, la nourrice négresse, la femme de cham bre grecq ue, le m ajo r­ dome arm énien , l ’inten d an te m acédonienne, le chef cuisinier a n a to lie n , le prem ier ram eur turc ou grec,

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l'ennuque ab yssin ien , le jard in ie r a lb a n a is . Tous ces élém ents hétérogènes, assem blés sous la vie o fficie lle de l ’Em pire.

Ces anciens y a lis co ntenaient des parties aussi dé­ la b ré es, aussi d élaissées que les parties lo in tain es de l'Em pire, dont l ’Etat, ne pouvant plus assurer la d é ­ fe n se , co nsidérait comme des co lo n ies. Dans certains de ces y a lis se tro uvait, sous un toit sé p aré, ind ép en ­ dant de leur sélam lik (p a rtie de la maison réservée a u x hom m es) un petit b u n g alo w de repos, composé d ’une seule pièce, avec des serres, des to n nelles, des perg o las cachés à l'om bre touffue des arbres comme oubliés et d élaissés sou:; d ’autres cie u x. La vie v é g é ­ ta le particu liè re à leur nature était aussi ém ouvante que le destin d ’ un an im al dom estique resté sans m aître et laissé tout seul v a d ro u illa n t à l’aventu re.

Ils a v a ie n t encore, dans leur sein intérieur, au- dessous de leur toit commun des p artie s, des coins vides inem ployés, comme p ar exem ple des sa lle s de m arbre à l'en trée du sélam lik et du harem , des cham ­ bres qui ne servaient plus et dont on n ’ouvrait même plus les portes, des endroits pleins de poussière et presque tombés en ruine. Au fo nd des refuges des barques, la terre, couverte de mousse que les eau x ren d aient bourbeuse en la care ssa n t continuellem ent, était comme la partie m alad e des y a lis . Et partout des cham bres de d é b arras, des caves immenses, des sous-sol où peut-être les p rop riétaires n ’a v a ie n t ja ­ mais mis le pied . . .

Les pro p riétaires de tous les y a lis , tant sur la côte européenne q u ’a siatiq u e , se co n n aissaie n t entre eu x. Un bey sa v a it le pouvoir, le g rad e et les c a p a ­ cités d ’un au tre. Ces hanoum s, ces beys tout en s 'in ­ téressant surtout au x raco ntars qui les co ncernaient, s'ad m iraien t quand même les uns les autres et évi­ taient a v e c tact de se froisser. Ils ag issa ie n t a v e c d é li­ catesse et selon les règles d'une éducation , d ’une p o ­ litesse ra ffin é e s. Cette commune com préhension, ces belles m anières, ces goûts si fins servaient à form er ce q u ’on a p p e lle une société, un monde.

Sûrem ent que ces humains sentaient dans la pro­ fondeur de leurs coeurs qu’ils n ag e aie n t dans une mer de cro yan ce, de conception et de considération faite de m illiers de sentiments et de pensées aussi profonds, aussi vivan ts et aussi mouvementés que les e au x du Bosphore. Cette croyan ce était toute une d é lica te ci­ vilisatio n dont la form ule se com posait d ’eau , de cla ir de lune, du chant des rossignols et de musique. Ces gens heureux v iv a ie n t dans un monde d 'a llia n c e avec Dieu, aim aient leur destin, l ’acce p taie n t avec joie et sérénité dans le sein de cette civilisatio n qui les b er­ çait comme une musique et les e n ve lo p p a it d ’eup h o ­ rie. C ette civilisatio n était aussi sp iritu elle, m ystique

m .

que terrestre, aussi m até ria liste que cro yan te à l ’au- d e là . En ce monde où l'âm e et la m atière fo rm aien t un tout in d ivisib le , dans cette civilisatio n é lab o rée sur une b e lle culture, les racines étaient si p ro fo n d é ­ ment ancrées dans l'éte rn ité que les gens v iv aie n t dans une acceptation fa ta lis te in fin ie et considéraient a v e c une innocence c o rd ia le , une délicatesse innée le cérém onial de cette politesse ré g lé e comme un b a lle t et peut-être ave c un peu de dédain les petites et éphém ères joies de leur vie quotidienne mêlées à la suprême espéran ce de leur vie future.

C 'est pour que toutes les sensations m élangées p arvie n n e n t à ce degré de raffin e m e n t, les goûts à cette d é lica te sse , les coeurs pleins d ’am our à cette douceur, les co nsidérations à cette résolution fiè re , les âmes et les corps à cette b e au té , les êtres humains à cette délectation de joies spirituelles et étern elles, le m iracle de la form ation n a tio n a le à cette p e rfe c­ tion, pour que, en un mot, la civilisatio n du Bosphore atte ig n e ce développem ent fo rm id a b le , qui sait q u elle longue et assidue p ré p a ra tio n , qu elle d iffic ile et p é ­ n ible éla b o ra tio n ont été nécessaires, que de temps et de siècles infin is, que de saisons de joie et de m élan ­ co lie se sont écoulés, que de rêves ont pu être r é a li­ sés, que d ’efforts ont dû être inutilem ent dépensés, que de politesse héritée a dû être répétée et tra n s­ mise d ’âm e à âm e, que d ’années d 'ab o n d an ce et d ’euphorie se sont suivies, que d 'exp ériences ont ab o u ti, que d ’étapes fra n ch ie s, que d ’épreuves sur­ montées, que de m aîtres et d ’artistes incom pris, et d ’autres adm irés, que de ch a rité , que d'am o u r, que de saisons généreuses, que de hasards b ie n ­ heureux ont dû ap p o rte r leurs aid es et leurs con­ cours . . .

Combien d ’êtres ont dû rire ou pleurer d evant tant d 'ig n o ra n ce n éfaste. Pour m anifester sa propre p e r­ so n n alité , combien l ’ homme doit se scruter, se re­ chercher, s’a n a ly s e r. C hacune de nos joies est le fruit d ’une so u ffran ce , la nôtre ou celle de nos ancêtres qui ont lutté pour nous tracer la route. Pour qu’au Bosphore, au c la ire de lune, la poésie, le rêve, la beau té soient ressentis a v e c une telle vio le n ce , une te lle acu ité , qui sait quels trésors de rêve, de poésie et de b e au té ont dû être dispersés pend ant de lo n ­ gues, d ’ interm inables an n ées . . .

C ’é tait un vrai ap o th éose. Nous l ’adm irions com ­ me un feu d ’artific e qui, éblo u issant nos y e u x , s ’é p a ­ n o u irait dans les suprêm es hauteurs, rayo n n a n t de m ille teintes superbes et tendres comme nos rêves et nos désirs et e n ivre rait nos âmes de ses m ultiples fe u x étincelants et ensorceleurs.

Abdulhak Şinasi HİSAR

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