« Dans ses mémoires*, Agatha Christie raconte son expérience de volontaire dans les hôpitaux pendant la Première Guerre mondiale. Bien qu’elle soit issue d’une bonne famille, son rang à l’hôpital — où elle n’est qu’une garde-malade sans qualification — ne l’autorise pas à servir direc- tement le médecin. La médiation d’une infirmière plus qualifiée — ici, une sœur — s’impose : En entrant dans le monde infirmier, nous devions revoir nos idées sur notre statut social en général, et sur notre position présente dans la hiérarchie hospitalière. Les médecins ont toujours été en grande considération […] Chez nous, le médecin était habituellement un ami de la famille. Rien ne m’avait préparée à la nécessité de me rabaisser pour le vénérer […]
En effet, parler à un médecin, lui montrer que vous le reconnaissiez d’une manière ou d’une autre était terriblement présomptueux […]. Une fois, un médecin, irritable comme le sont toujours les médecins à l’hôpital — non, parce qu’ils se sentent irritables mais parce que les sœurs attendent qu’ils le soient — s’exclama, impatienté : Non, non, ma sœur. Je ne veux pas cette sorte de forceps. Donnez-moi… J’en ai oublié le nom maintenant, mais lorsque cela se produisit, j’en avais un sur mon plateau et je le présentai […]
— Vraiment, vous mettre en avant de la sorte, tendre le forceps au médecin vous-même ! — Je suis désolée, ma sœur, murmurai-je avec soumission. Qu’aurais-je du faire ?
— Vraiment, je pense que vous devriez le savoir à présent. Si le médecin réclame quelque chose que vous soyez par hasard en mesure de fournir, vous me le donnez bien sûr, et c’est moi qui le tends au médecin. »
Jacques Saliba, « Parlons d’abord des infirmières »,Panoramiques, Ed° Arlea-Corlet 1994-II, n°17, p. 105-111 citant *Agatha Christie, An autobiography, Fontana, Collins, 1977, p. 236.
Les évolutions à l’intérieur d’une profession sont inséparables de celles des autres « professionnels de santé ». Les légitimités professionnelles évo- luent de manière interdépendante, remettent progressivement en question les anciennes hiérarchies de métiers au sein de la santé (et de l’hôpital) et s’expriment au travers de demandes de revalorisations (déclinés en terme de diplôme, de salaire, de fonction). L’actualité récente mettant en scène les sages-femmes s’en fait le témoin. La crise (du système de santé, des profes- sions de santé), le moment de la décision krisis, rime avec pouvoir et légiti- mité et ne peut s’analyser que contextualisée et replacée au sein du triptyque
1. M. JAISSON, « Les théories sociales de la pratique médicale » dans Les lieux de l’art.
Etudes sur la structure sociale du milieu médical dans une ville universitaire de province, Thèse de Doctorat de Sociologie, Paris, EHESS, 1995, ainsi que l’article :
« L’apprentissage social de la condition médicale. Une morphologie de la structure des spécialités médicales en France dans les années 1990 » à paraître dans Empiria,
Professionnels de santé / Etat / Public1. Ces rééquilibrages de statuts, rôles,
fonctions se font également au sein de la médecine, de ses pratiques et de ses spécialités : des formations peuvent être remises en question, comme la gynécologie médicale ; d’autres peuvent être revalorisées comme la méde- cine générale.
La sociologie en passant par la structuration sociale et la domination traite de la question des inégalités sociales et plus particulièrement des inégalités sociales devant la santé, devant l’offre et les activités du système de soins (Cf. plus loin) ; cela est à différencier des déterminants sociaux des états de santé vus en épidémiologie/santé publique. Elle est secondée par l’analyse géographique en particulier l’étude de la répartition territoriale des ressources sociales et sanitaires2. Les inégalités sont renforcées par les situa-
tions d’immigration3. Les travaux anthropologiques actuels croisent égale-
ment cette question des inégalités associée à celle vue plus haut des hiérar- chies dans l’humain, en analysant les phénomènes de domination, de vio- lence, d’exploitation physique et sociale engendrés par le développement des espaces transnationaux, des biotechnologies (greffes, procréation médica- lement assistée…) et par les conséquences de l’économie de marché4.
IV.Représentations de la maladie, pluralisme médical et
itinéraire thérapeutique.
Tout au long des chapitres précédents, la maladie et la manière d’y faire face ont été présentes5. Le terme « représentations » a été abordé de
nombreuses fois, à travers :
−
le champ large de l’histoire des sciences, de leurs théories ; cepropos renvoyait à la notion de « culture », de système de valeurs, de socialisation, de normes etc. ;
1. Ceci a fait l’objet d’un Enseignement Dirigé traitant des processus de légitimation des professionnels de santé, de la place de l’Etat et de la médicalisation de la société, sur la base de dossiers de presse sur la place des Associations de malades dans la prise en charge des soins (Etats Généraux du Cancer, 25 nov. 2000) et les revendications des associations d’usagers (Collectif interassociatif sur la santé, janvier 2001) en matière des droits des usagers et des droits des malades (en particulier sur l’accès au dossier médical) et la lecture d’un extrait de D. FASSIN L’espace politique de la santé (le
pouvoir de guérir), Paris, PUF, 1996,p. 185-194.Cf.également P.AIACH & D.FASSIN
(dir.), Les métiers de la santé, enjeux de pouvoir et quête de légitimité, Paris, Anthropos, 1994.
2. A.LECLERC et al., Inégalités sociales et santé, Paris, La Découverte,2000; G.SALEM & S. RICAN, Atlas de la santé en France T 1 ; les causes de décès, Paris, John Libbey, 2000.
3. « Santé, le traitement de la différence», Hommes & Migrations, 1225, 2000.
4. N. SCHEPER-HUGUES. « The Global Traffic in Organs », Current Anthropology, vol 41, n°2, 2000, p. 191-224