1.5. Lipazların Kullanım Alanları
1.5.1. Lipazların Endüstriyel Uygulamaları
Dieu n'existe plus (« Je n'aime pas, quand c'est religieux1 », lâchait Strauss en mars 1900), et
le monde extérieur, jadis un « tourbillon vertigineux qui passe et fait rire ou horreur », guère plus consistant qu'un rêve, pénètre désormais en Christophe et fait s'agiter en son cœur des « monstres inconnus ». Plus de barrière entre l'extérieur et l'intérieur : c'est la voie ouverte au panthéisme ; mais Christophe, au lieu de dissoudre son être intérieur dans l'univers extérieur, va chercher à le lui imposer. Aussi sa nouvelle liberté n'est-elle qu'une illusion, propre à le conduire à des excès d'orgueil.
Un nouveau cycle des jours commença. Jours d'or et de fièvre, mystérieux et enchantés, comme lorsqu'il était enfant, et qu'il découvrait, une à une, les choses, pour la première fois. De l'aube au crépuscule, il vivait dans un mirage perpétuel. Toutes ses occupations étaient abandonnées. […] Il ne craignait pas de mentir. Il n'en avait pas de remords. Les principes de vie stoïques, sous lesquels il avait eu plaisir jusque-là à ployer sa volonté : la morale, le Devoir, lui apparaissaient maintenant sans vérité. Leur despotisme jaloux se brisait contre la Nature. La saine, la forte, la libre nature humaine, voilà la seule vertu : au diable tout le reste ! (I, 259)
Au nom de la Nature, Christophe s'arroge des droits individuels : loin de « l'Unité des hommes entre eux et avec le Cosmos », il prône sa propre indépendance vis-à-vis de tout et de tous. Morale et devoir lui semblent désormais, stricto sensu, contre-nature, donc disqualifiés. S'il est dans l'ordre des choses que la force triomphe de la faiblesse, soit. Le nietzschéen Strauss ne
raisonne pas autrement ; il n'est que de voir ce qu'écrivait Rolland de lui en mars 1900 :
Sa conversation me montre combien j'ai eu raison de voir en lui l'artiste-type du nouvel empire allemand, le puissant reflet de cet orgueil héroïque, tout près de délirer, de ce nietzschéisme méprisant, de cet idéalisme égoïste et pratique, qui a le culte de la force, et le dédain de la faiblesse. […] Je réfléchis à l'obstination singulière qu'ont presque tous les Allemands d'aujourd'hui à affirmer la grandeur morale de la Force, et sa suprématie légitime sur le Droit.1
Pourtant, l'impression persiste que le cas de Christophe est différent. On voit que Rolland met l'idéologie de Strauss sur le compte de la culture : l'Empire allemand et la philosophie de Nietzsche sont des réalités historiques n'ayant rien de "naturel", de sorte que l'« orgueil héroïque » et l'« idéalisme égoïste et pratique » de Strauss sont le fruit d'une assimilation culturelle, non d'une quelconque spontanéité. Quant à Christophe, n'a-t-on pas lu que « [son] trouble ne venait pas du dehors », mais qu'il « était en lui » ? Tout se passe comme si son
évolution spirituelle suivait une dynamique autonome, imperméable à toute influence extérieure. Le seul conditionnement culturel qui ait cherché à s'imposer à lui (le Dieu factice des chrétiens hypocrites) a volé en éclat sous la puissance de sa volonté. C'est que la Force est en lui de manière innée, non comme l'intériorisation d'un nietzschéisme ambiant dont Strauss, parmi d'autres, a fait les frais. Celui-ci, affirme Rolland, « était fait pour régner sur son monde intérieur2 » ; l'air du temps, hélas, l'a conduit à vouloir imposer sa souveraineté au monde
extérieur (« Dem Deutschen gehört die Welt (A l'Allemand appartient le monde)3 »), avec pour
seul résultat que « cette volonté âpre et tendue, à peine arrivée au but, ou même avant, défaille4 ».
La plénitude intérieure de Christophe, au contraire, déborde spontanément ses limites et se projette vers l'univers extérieur en brisant tous les obstacles. Elle suit son cours, d'une manière aussi naturelle et inéluctable qu'un fleuve : « C'était, comme au printemps, la débâcle d'un
fleuve », lisait-on lorsque Christophe perdait la foi, une foi illusoire qu'il a dû franchir comme un barrage. N'ayons crainte, le fleuve ira là où il doit aller : à l'océan, à ces « espaces infinis » où toute l'agitation humaine « se perd comme un caillou dans l'eau ». Le nietzschéisme que
Christophe affiche pour l'instant est donc dépassé d'avance, puisqu'il se donne d'emblée comme une simple étape. Quand Christophe s'imagine déjà en communion avec l'univers, on est prévenu qu'il se trompe :
1 Note du 1er mars 1900 (R/S, pp. 129, 132). 2 Article « Richard Strauss » de 1899 (R/S, 199). 3 Ibid.
Mais la chrysalide qui sortait de sa gaine, s'étirait avec délices dans son enveloppe nouvelle : elle n'avait pas eu le temps de reconnaître encore les bornes de sa nouvelle prison. (I, 259)
En temps voulu, ces bornes seront franchies. Mais cette prison, à peine moins étroite que l'était auparavant celle de son « petit corps d'enfant », lui réserve bien des épreuves.
Comme le protagoniste d'Ainsi parlait Zarathoustra, Christophe éprouve en découvrant ses nouvelles forces une soif inextinguible de passions. Débarrassé de la foi, il va dans la dernière partie de « L'Adolescent » se lancer à la poursuite des jouissances terrestres. Il les trouvera, temporairement, auprès de sa première maîtresse ; mais une fois cette distraction passée, il connaîtra un nouvel instant de désœuvrement auto-contemplatif. C'est l'occasion de s'apercevoir que son nietzschéisme s'est bien ancré en lui :
[Ses passions] ne suffisaient pas, elles ne suffisaient plus à assouvir sa faim : à peine pouvaient-elles la tromper, un instant. Sa vie était une suite de réactions violentes – des sauts d'un extrême à l'autre. Tantôt il la voulait ployer aux règles d'un ascétisme inhumain : ne mangeant plus, buvant de l'eau, se tuant le corps de marches, de fatigues, de veilles, se refusant tout plaisir. Tantôt il se persuadait que la force est la vraie morale chez les gens de sa sorte ; et il se lançait à la chasse de la joie. (I, 345)
D'un « ascétisme inhumain » à la « chasse de la joie », légitimée par la conviction que « la force est la vraie morale » : Christophe est devenu Zarathoustra parlant avec la voix de Strauss.
Rappelons quel était le cheminement du héros du poème symphonique : « On y voit l'homme […] chercher un refuge dans la foi, puis se révolter contre les pensées ascétiques, se lancer follement dans les passions, bientôt rassasié, écœuré, las jusqu'à la mort1 », et l'article de foi du
compositeur : « Il est très bien que les plus forts l'emportent2 » ; comme la plupart de ses
compatriotes, d'après Rolland, il croit en la « grandeur morale de la Force3 ».
A cela se joint chez Christophe un début d'orgueil méprisant, qui tend à compléter sa ressemblance avec le héros nietzschéen (et avec Strauss). Mais ce caractère ne s'affirme pas encore avec assurance, et il est difficile de le comparer tout à fait Christophe à Strauss tel que le décrit Rolland dans son article de 1899 :
Zarathustrâ montrait les progrès de l'individualisme méprisant de Strauss, de cet esprit « qui hait les
1 R/S, p.192.
2 Journal de Rolland, note du 1er mars 1900 (R/S, p.129). 3 Idem (R/S, p.132).
chiens de la populace et toute cette engeance manquée et sombre, - cette tempête riante, cet esprit de tempête qui danse sur les marécages et les tristesses comme sur des prairies ».1
Christophe commence lui aussi à prendre ses congénères de haut, mais il souffre de cet isolement forcé : le rire est de leur côté, la tristesse du sien.
Christophe se réveillait, tout à coup, au milieu de l'écœurante odeur de charcuterie et de tabac ; il regardait ceux qui l'entouraient, avec des yeux égarés : il ne les reconnaissait plus ; il pensait avec angoisse :
« Où est-ce que je suis ? Quels sont ces gens ? Qu'ai-je à faire avec eux ? » Leurs propos et leurs rires lui donnaient la nausée. (I, 346)
Christophe ne peut pas devenir misanthrope, ni totalement individualiste : son fond d'idéologie rollandienne y répugne. En se désolidarisant de ses semblables malgré tout, il ressent l'angoisse d'une perte. Lui-même penche à y voir une faiblesse : « Il n'avait pas la force de les quitter : il avait peur de rentrer chez lui, de se retrouver seul, en face de ses désirs et de ses remords » (Ibid.). Mais on sait qu'à ce stade de son évolution, il se fourvoie. Un excès de volonté mal contenue le pousse à mépriser le genre humain, mais ce mépris n'est guère dans sa nature. Il ne peut que souffrir de l'éprouver, si bien que toute solitude, au lieu de le conforter dans une tranquille et béate auto-satisfaction (qui lui fait défaut), le laissera seul face à lui-même et à sa triste situation. Le fait est que ses forces sont trop grandes pour lui :
Christophe était submergé par la vie. Toutes ses forces avaient subi une formidable poussée et grandi trop vite, toutes à la fois. Sa volonté seule n'avait pas eu une croissance aussi rapide ; et elle était affolée par cette foule de monstres. La personnalité craquait. De ce tremblement de terre, de ce cataclysme intérieur, les autres ne voyaient rien. Christophe lui-même ne voyait que son impuissance à vouloir, à créer, et à être. Désirs, instincts, pensées, sortaient les uns après les autres, comme d'une terre volcanique s'échappent des nuages de soufre. (I, 348)
Son mal est clairement défini : sa force dépasse les limites de sa volonté, il ne sait qu'en faire. Christophe est « affolé par la foule de monstres » qu'il a devant lui, par la raison qu'il manque de la volonté nécessaire pour maîtriser le flux de la force qui l'emporte. On pourrait croire que Strauss souffre du même mal, quand Rolland affirme que « le tourbillon des images extérieures qu'il est appelé à gouverner l'affole2 ». Mais c'est tout le contraire : sa volonté le mène trop loin,
là où sa force ne suit plus. « Il était fait pour régner sur son monde intérieur », disait Rolland.
1 R/S, p.193. La citation est issue d'Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche. 2 Article « Richard Strauss » de 1899 (R/S, 199).
Christophe est investi d'une force trop grande pour pouvoir la contenir par sa volonté, tandis que Strauss voudrait contenir plus de force qu'il n'en a. Voyons ce que cela implique sur l'art de ce dernier :
Ainsi, partout, dans cette musique, une forte unité s'impose à des éléments désordonnés, souvent
disparates. C'est le reflet, à ce qu'il me semble, de l'âme de l'auteur. L'unité n'est pas dans ce qu'il sent, mais dans ce qu'il veut. L'émotion est bien moins intéressante chez lui que la volonté, bien moins intense surtout ; et souvent elle manque de personnalité.1
Strauss parvient sans peine, contrairement à Christophe, à imposer l'unité à des éléments disparates. Sa volonté absorbe des émotions trop peu intenses pour elle, la forme lisse le
contenu ; il en résulte une personnalité creuse. Quant à Christophe, incapable de gérer cet excès d'émotions, sa personnalité est si chargée qu'elle en « craque ».
Strauss finit par s'écœurer de son trop-plein de volonté : « Tout cet étalage de volonté surhumaine, pour aboutir au renoncement, au “Je ne veux plus !”2 ». De son côté, Christophe
s'écroule sous le poids de sa propre force : « “Maintenant, que sortira-t-il ? Qu'adviendra-t-il de moi ? Sera-ce toujours ainsi, ou sera-ce fini de Christophe ? Ne sera-t-il rien, jamais ?” » (I, 348). « Je ne veux plus ! » s'écrie Strauss parce qu'il veut trop ; « Je ne peux donc pas ? » se lamente Christophe parce qu'il peut trop. Pour celui-ci, la défaite apparente ne fait que retarder une victoire future : rien n'arrêtera le cours du fleuve.
Pour autant, Christophe n'a pas encore dépassé le modèle straussien. La phase véritablement nietzschéenne de son évolution ne s'achèvera qu'à la fin du volume suivant ; en attendant, l'attitude qu'il adopte pour oublier son mal contribue à l'y maintenir :
Et voici que surgissaient maintenant les instincts héréditaires, les vices de ceux qui avaient été avant lui. Il s'enivra.
On peut prêter à ces quelques mots deux sens différents. Le premier, terre-à-terre, est le plus évident : Melchior et Jean-Michel, le père et le grand-père de Christophe, étaient tous deux portés sur la boisson ; hérédité oblige, le fils s'alcoolise à son tour. Un second sens apparaît néanmoins si l'on reprend le fil de la comparaison avec Strauss : Christophe, subissant l'influence insidieuse de l'esprit allemand et de son nietzschéisme (les « instincts » et les « vices » de ceux qui le précèdent), commence à éprouver la même ivresse métaphorique que Strauss et les
1 Idem (R/S, p.198). 2 Idem (R/S, p.200).
citoyens allemands (« un peuple héroïque, enivré de ses triomphes1 », écrit Rolland).
Pour extrapolée qu'elle paraisse, cette interprétation n'est pas entièrement hasardeuse. On arrive au terme du troisième tome de Jean-Christophe, « L'Adolescent », pour entrer quelques pages plus loin dans « La Révolte ». Ce quatrième volume est celui où Christophe va pousser son nietzschéisme jusqu'au bout, et se rendre ainsi capable de le dépasser en retournant contre lui ses propres armes. Il lui faudra donc d'abord le boire jusqu'à la lie, au prix d'une dangereuse ivresse.