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Zarathoustra, après avoir rejeté la foi, s'être lassé de ses passions et dégoûté de la connaissance, trouve « sa délivrance dans le rire, maître du monde, la danse bienheureuse, la ronde de l'univers, où entrent tous les sentiments humains : croyances religieuses, désirs inassouvis, passions, dégoût et joie2 ». Suite à cela son âme gagne « les régions éthérées »,

laissant égoïstement le commun des mortels dans l'ignorance. C'est du moins la vision qu'a Rolland du sens de l'œuvre de Strauss. L'année suivant son article, il rapporte dans son Journal que le compositeur, apparemment, le conçoit différemment :

(Dans sa pensée, il a bien voulu exprimer, jusqu'à la fin de la symphonie, l'impuissance du héros à se satisfaire, ni par la religion, ni par la science, ni par l'humour, en face de l'énigme de la nature.)3

Le rire ne serait donc pas plus libérateur que le reste, et l'« énigme de la nature » demeurerait, intouchable. Dans un cas comme dans l'autre, Zarathoustra ne quitte pas sa logique

nietzschéenne : l'univers est une énigme, dont la solution, si elle existe, ne peut faire l'objet que d'une découverte individuelle. Le but ultime auquel aspire Christophe, même sans le savoir, exclut radicalement la possibilité d'une telle conception : « L'Unité des hommes entre eux et avec le Cosmos ». L'univers n'a plus rien d'une énigme, et il n'est plus question d'individualisme. Dans « La Révolte », Christophe va pourtant reprendre à son compte le « rire » de

1 Article « Richard Strauss » de 1899 (R/S, p.200). 2 Idem (R/S, p.192).

Zarathoustra. Il s'agira pour lui de rire de l'Allemagne et de ses compatriotes, de se servir de son propre nietzschéisme pour s'en libérer après l'avoir poussé dans ses derniers retranchements. L'esprit et l'idéalisme allemands dégoûtent Christophe ; il en possède certains caractères en lui (l'orgueil et l'ivresse de la Force), mais d'une manière innée qui le distingue de la masse. Et surtout, le nietzschéisme provisoire de Christophe contient la promesse de son propre dépassement : son rire aura donc une réelle vertu libératrice.

Dans les première pages de « La Révolte », Christophe assiste à un concert qui, on l'a vu, s'inspire en tous points d'un souvenir personnel de Rolland : celui-ci avait vu Strauss se produire comme chef d'orchestre à Düsseldorf, en mai 18991[réf.]. Lors de cette scène, Christophe prend

conscience du « mensonge allemand » et éclate de rire. Le ridicule prononcé du rituel du concert dans son ensemble, triomphe de la médiocrité, résultait d'après Rolland de l'influence dangereuse qu'avait un « grand homme comme Strauss » sur le public allemand. En d'autres termes, la grandeur suscitait la bassesse.

A moins que la bassesse ne ronge de l'intérieur la grandeur elle-même. Le concert de « La Révolte » peut être comparé avec un autre souvenir de Rolland, plus ancien. En janvier 1898, l'auteur avait assisté à un concert où Strauss dirigeait notamment Ainsi parlait Zarathoustra :

Le Zarathustrâ […] est d'une complexité obscure au point de vue intellectuel. Musicalement, il est puissamment orchestré, et abonde en effets originaux ; mais le fond est assez vulgaire. L'inquiétude y est du Schumann, la mélancolie du Mendelssohn, la nature du Wagner, et la gaieté, du Gounod en ébriété. (Une des phrases m'a semblé une parodie inconsciente d'un air de Faust, mis en mouvement de danse)2 Le poème symphonique de Strauss aux dimensions colossales, illustration musicale de la pensée de Nietzsche, s'avère un "cocktail" écœurant de musique germanique, mâtiné d'une once de mauvais goût empruntée au voisin français : la « grandeur allemande » pouvait-elle mieux se discréditer elle-même ? Christophe a sous les yeux un spectacle analogue, qui éveille en lui les mêmes sentiments :

Il voyait l'art allemand tout nu. […] Les écluses étaient lâchées à la redoutable sensibilité germanique ; elle diluait l'énergie des plus forts, elle noyait les faibles sous ses nappes grisâtres : c'était une inondation ; la pensée allemande dormait au fond. Et quelle pensée, parfois, que celle d'un Mendelssohn, d'un Brahms, d'un Schumann, et, à leur suite, de cette légion de petits auteurs de Lieder emphatiques et pleurnicheurs ! 1 Voir p.20-21.

(I, 367)

Strauss et Nietzsche sont dilués, le public allemand noyé : seul Christophe survit à l'inondation. Zarathoustra échappait au chaos des passions humaines par le rire : « délivrance dans le rire […], la ronde de l'univers, où entrent tous les sentiments humains : croyances religieuses, désirs inassouvis, passions, dégoûts et joies1 ». Christophe va encore plus loin puisque cette fois,

Nietzsche lui-même s'embourbe dans les « nappes grisâtres » de la sensibilité germanique ; en imitant l'attitude de l'homme nietzschéen, Christophe dépasse son modèle tout en le discréditant. Car la Force en lui est saine et spontanée, elle n'est pas ce mirage culturel qui entraîne

l'Allemagne dans la décadence.

Christophe n'y tint plus. Il éclata de rire. Des « chut ! » indignés s'élevèrent. Ses voisins le regardèrent avec effarement ; ces bonnes figures scandalisées le mirent en joie : il rit de plus belle, il rit, il pleurait de rire. Pour le coup, on se fâcha. On cria : « A la porte ! » Il se leva, et partit, en haussant les épaules, le dos secoué par un accès de fou rire. (I, 368)

Avec cette gaieté méprisante, Christophe donne l'impression de marcher sur les traces de Strauss, dont Rolland commentait ainsi le parcours spirituel : « il s'irrite et s'indigne de la

bassesse des obstacles qu'il rencontre. Le dédain grandit ; il devient sarcastique. […] Comme son rire cingle et fouaille dans Zarathustrâ !2 » En effet, le rire de Christophe est en tous points celui

du héros nietzschéen ; écoutons Nietzsche lui-même : « J'ai canonisé le rire ; hommes supérieurs, apprenez à rire !3 » Mais c'est justement de Zarathoustra (le Zarathoustra de Strauss), représenté

par cette populace qu'il affecte de mépriser, que Christophe rit. Celui-ci est devenu un « homme supérieur » en se désolidarisant de l'Allemagne.

La preuve en est donnée quelques pages plus loin. Bouleversé par la découverte du

« mensonge allemand », Christophe s'empresse de relire l'œuvre de ses idoles, à commencer par Wagner : il n'est que conforté dans ses nouvelles impressions. Bach, Beethoven, Mozart,

Schumann, tous se révèlent de fieffés menteurs malgré leur génie.

Il souffrait de leurs mensonges, et il ne pouvait les oublier. Il les attribuait à la race, et leur grandeur à eux-mêmes. Il avait tort. Grandeur et faiblesse appartiennent également à la race dont la pensée puissante et trouble roule comme le plus large fleuve de musique et de poésie, où l'Europe vienne boire... Et chez quel autre peuple eût-il trouvé la pureté naïve, qui lui permettait en ce moment de le condamner si durement ? 1 R/S, p.192.

2 R/S, p.199.

Il ne s'en doutait point. Avec l'ingratitude d'un enfant gâté, il retournait contre sa mère les armes qu'il en avait reçues. (I, 372)

La complexe position de Christophe vis-à-vis de son Allemagne maternelle est résumée en quelques lignes révélatrices. De sa « race », le héros possède la force : le puissant cours du Rhin, « fleuve de musique et de poésie » où s'abreuve l'Europe. Mais la faiblesse et le mensonge, « ver rongeur de la pensée allemande1 », lui sont épargnés, ou du moins la Force est assez grande en

lui pour les faire voler en éclats. Rien n'arrête le fleuve de l'âme de Christophe : il est voué au dépassement systématique de tous les obstacles qui s'opposeront à sa volonté (« La force ! cela suffit. Qu'elle emporte tout, comme le Rhin ! », s'écrie-t-il un peu plus loin ; I, 382). Mais pour l'heure, comme on l'a vu, il s'emploie à retourner contre elle les armes de la culture allemande, en l'occurrence son « nietzschéisme méprisant2 ».

Celui-ci continue en parallèle à se discréditer lui-même. Le texte fait apparaître soudain une caricature inattendue du Zarathoustra de Strauss, en la personne d'un Juif. Sans épiloguer sur le traitement général que Rolland fait subir aux personnages de Juifs dans Jean-Christophe3, on se

borne à observer que Franz Mannheim, « fils d'un banquier » (I, 392) dont Christophe fait la connaissance, illustre sur le mode de la dérision le "tourniquet" idéologique de Zarathoustra :

Par esprit de contradiction contre l'activité sèche et dure des siens et contre […] le philistinisme allemand, il était Tolstoyen, Nirvânien, évangéliste, bouddiste – il ne savait trop lui-même –, apôtre d'une morale molle et désossée […], une morale qui n'était qu'un traité du plaisir […]. Ce christianisme polisson

n'attendait qu'une occasion pour céder le pas à quelque autre marotte, - n'importe laquelle : celle de la force brutale, de l'impérialisme, des « lions qui rient ». (I, 395-396)

On passe sans transition d'une forme de spiritualité que n'aurait pas reniée Rolland lui-même (Tolstoï, le Nirvâna hindou) à un pseudo-foi corrompue, plus hédoniste qu'ascétique (« un traité du plaisir »), puis au culte de la force impériale et du rire orgueilleux ; le terme de « lions qui rient » incite fort à un rapprochement direct du passage avec le commentaire d'Ainsi parlait Zarathoustra que Rolland donnait dans son Journal en 1898 :

Le Zarathustrâ, qui doit contenir tous les sentiments philosophiques : nature, religion, science, dégoût,

1 Article « Richard Strauss » de 1899 (R/S, p.200).

2 Rolland employait le terme en parlant de Strauss, dans son Journal : note du 1er mars 1900 (R/S, p.129). 3 On en avait eu un exemple avec Sylvain Kohn, évoqué dans la partie consacrée à « La Foire sur la Place ».

joie, ironie, lions qui rient, - est d'une complexité obscure au point de vue intellectuel.1

Une fois de plus, il semble que Rolland s'adonne à parodier Strauss (comme il l'avait fait pour Salomé, Heldenleben ou avec le personnage de Hassler). Si Christophe adopte lui aussi un tempérament "nietzschéen", le personnage de Mannheim est là pour indiquer qu'il ne s'y tiendra pas longtemps.

Il continuera pourtant à l'exercer jusqu'à la fin de « La Révolte ». Devenu critique musical, il publie une chronique à la fois naïve et assassine produisant l'effet d'une « pierre qui tombe dans une mare aux canards » (I, 408), intitulée « Trop de musique ! ». On citait déjà ce passage dans le chapitre précédent, consacré à Heldenleben. Dans notre nouvelle perspective, il est utile d'y revenir : Christophe donne ici une nouvelle démonstration de son rire nietzschéen.

« Voyez [le peuple] au concert. Il parle de la gaieté allemande ! Ces gens-là ne savent pas ce que c'est que la gaieté : ils sont toujours gais ! Leur gaieté, comme leur tristesse, se répand en pluie : c'est de la joie en poussière ; elle est atone et sans force. […] La vraie joie […] vous prend à la gorge et vous terrasse ; et on n'a plus envie, après, de rien autre : on a son compte...! » (I, 408-409)

Opposition théorique de la joie des faibles et de la joie des forts : comme lors du concert du début de « La Révolte », la gaieté de la populace (mêlée à sa sensiblerie) se dissout en pluie (il s'agissait tantôt d'une « inondation »), tandis que le vrai rire, celui de Christophe, le « prend à la gorge » et le « terrasse » (un fou rire). A en croire Nietzsche, ce rire-là est l'apanage des

« hommes supérieurs » ; Christophe en pense visiblement autant : « on a son compte », tel Zarathoustra qui « disparaît en dansant par-delà les mondes2 ».

Voilà bien ce que souhaite Christophe : sortir du monde étouffant de cette Allemagne bassement idéaliste. Son rire, de plus en plus amer, le sépare toujours davantage de ses

compatriotes. Il va donc être temps pour lui de s'arracher de ses racines, pour partir en quête de la vérité :

Il vit la grandeur de l'idéalisme allemand, qu'il avait tant de fois haï, parce qu'il est chez les âmes médiocres une source d'hypocrite niaiserie. Il vit la beauté de cette foi qui se crée un monde au milieu du monde, et différent du monde, comme un îlot de l'océan. - Mais il ne pouvait supporter cette foi pour lui- même, il refusait de se réfugier dans cette Île des Morts... La vie ! La vérité ! […] Les yeux grands ouverts, 1 Note du 22 janvier 1898 (R/S, p.117) ; c'est nous qui soulignons.

aspirer par tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme elles sont, voir l'infortune en face – et rire ! (II, 56)

Christophe a dépassé le stade de la misanthropie haineuse, mais son désir de quitter ses semblables n'est devenu que plus grand. Il reconnaît la pitoyable beauté de leur idéalisme, ce tissus d'illusions sécurisantes, nécessaire aux esprits faibles. Mais le fleuve, lui, ne s'accommode d'aucun barrage. Il est vital pour Christophe de découvrir la vérité, fût-elle pénible : dans ce cas, il n'aurait qu'à en rire. On tend à croire que son rire est maintenant plus sain, qu'il s'est délesté de son mépris orgueilleux pour permettre à Christophe de viser plus haut. D'après Rolland, le rire chez Strauss prenait à la suite de Zaratoustra un sens différent :

Zarathustrâ montrait les progrès de l'individualisme méprisant de Strauss […]. Cet esprit se rit de lui- même et de son idéalisme, dans le Don Quixote de 1897.1

Entre Zarathoustra et Don Quichotte, on passe du héros philosophe au héros burlesque. Après avoir dépassé le modèle du premier, Christophe va s'apparenter quelque peu au second, à la fin de « La Révolte », lors de son départ précipité hors d'Allemagne (c'est ce que l'on verra au chapitre suivant : Christophe devient l'équivalent burlesque d'un autre héros de Strauss, Guntram). Pour le moment, en tout cas, Nietzsche est mis de côté : en quittant l'Allemagne, Christophe se libère de son influence.

Mais il n'en a pas tout à fait terminé avec lui. Nietzsche réapparaîtra dans la dernière partie de Jean-Christophe, cette fois pour suggérer au héros une certaine conception de l'art. Strauss était qualifié par Rolland de musicien nietzschéen : Christophe en deviendra un lui aussi, mais, comme toujours, il ira plus loin que son modèle. Dans son Allemagne natale, il a emprunté à la pensée de Nietzsche ce qu'elle avait de plus typiquement allemand, de moins "rollandien" (sa « partie la plus discutable, la plus suspecte, la plus dévoyable », disait Dominique Jameux), pour pouvoir la retourner contre elle et la dépasser. Au terme de son parcours, alors qu'il s'est élevé au-dessus des nations, il va en revenir à Nietzsche pour s'inspirer de ses conceptions esthétiques et mettre au point une forme d'art transcendante.

Benzer Belgeler