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3. MATERYAL VE METOT

3.2. Hareketli Taban Oyulması

Dans le contexte de re-problématisation de la question sociale, faisant de l’insertion le cœur même de ses préoccupations, la légitimité du travail social est donc questionnée de front. Les doutes émis concernent notamment l’efficacité de son action. Et comme l’efficacité de l’insertion elle-même ainsi que des dispositifs et des mesures mobilisés sont pour le moins discutables, le problème de la légitimité ne fait que déborder, comme le note Brigitte Bouquet :

« Dès lors, le travail social est confronté à la dilatation de ses domaines d’intervention et à des catégories de population marquées par la diversité et l’hétérogénéité, appelées souvent

 

238 Dans le cadre de cette étude, l’appellation « travail social » désigne prioritairement ses trois métiers dits « classiques/historiques » que sont

le service social, l’éducation spécialisée/sociale et l’animation socio-culturelle. À ces trois métiers, il faut ajouter les maîtres socioprofessionnels, particulièrement présents dans le champ de l’insertion. Ces éléments sont repris et précisés un peu plus loin dans les considérations méthodologiques traitant du terrain d’enquête et des publics interviewés.

« nouveaux » publics. […] Il doit étendre son champ d’action pour des réponses plus adéquates, s’inscrire dans les différentes politiques sociales et celles de l’emploi, dans les dispositifs liés à l’insertion. Le travail social est appelé à investir de nouveaux espaces d’action, notamment l’économique et l’accès aux droits, et à ajouter à la relation d’aide socio-éducative des savoir-faire issus de ces autres champs »239.

Devoir « étendre son champ d’action » jusqu’à pénétrer le périmètre de l’insertion, « investir de nouveaux espaces d’action » et « ajouter des savoir-faire » « étrangers », est une chose. Être en mesure de le faire, de relever le défi et d’honorer la promesse, en est une autre. Tout comme le bien-fondé accordé ou pas au travail social pour procéder à cette extension, à ses nouveaux investissements ou encore aux ajouts évoqués. C’est précisément ce bien-fondé, cette reconnaissance que pointe la question de la légitimité définie par Hélène Hatzfeld « comme le droit qu’on reconnaît à quelqu’un de faire ou de dire quelque chose au nom de certains principes, de certaines valeurs »240. Définition relativement

simple et pragmatique, mais ô combien pertinente dans le cadre de notre réflexion. En effet, la question du « comment les professionnels de l’insertion obtiennent la reconnaissance d’un droit à « dire » et surtout à « faire » de l’insertion, est au centre de cette réflexion. Or, s’agissant du travail social, ce droit semble plus que jamais fissuré et fragilisé, au point de faire douter les travailleurs sociaux eux-mêmes. « Pris entre les injonctions des employeurs et les exigences des nouvelles demandes sociales, beaucoup de travailleurs sociaux expriment un malaise, doutent de leur légitimité »241.

Dès lors, la reconfiguration du social représente une réelle épreuve pour le travail social face à laquelle se joue non seulement la recherche de sens de sa pratique, mais aussi et peut-être surtout sa propre identité. Pour Hélène Hatzfeld, l’intérêt grandissant pour la question de la légitimité dans le travail social surgit précisément dans ce contexte de mutations et de transformations, propice à des expériences plus ou moins volontaires. Et dans ce contexte, il faut désormais tenir compte de régimes d’action distincts et souvent contradictoires tels que l’économique, le politique et le social. Dans le cas du travail social, l’articulation de ces trois logiques ouvre des espaces pour des pratiques nouvelles ou renouvelées. Par extension, ces reconfigurations des logiques d’action obligent à repenser la légitimité des acteurs impliqués. Nous faisons alors l’hypothèse que ces phénomènes sont particulièrement présents dans le champ de l’insertion qui, par définition, se trouve à l’intersection du social, de l’économique et du politique. Qui dit intersection dit aussi, indirectement, nécessité de définir des positions et des territoires au sein de ces croisements : qui occupe quelle(s) place(s), qui est responsable de quoi, et au nom de quoi, etc. ? Une telle perspective renvoie aux travaux d’Andrew Abbott242 sur l’explicitation des

processus qui permettent de distribuer les différentes tâches aux différents professionnels impliqués dans  

239 BOUQUET B., « Le travail social à l'épreuve. Face aux défis, dynamiques et reconquêtes de sens... » in Empan, n°68, 2007, p.37. 240 HATZFELD H., Construire de nouvelles légitimités en travail social, Paris, Dunod, 1998, p.2.

241 Ibid., p.5.

un même champ, des jeux de compétition et de collaboration qui se mettent inévitablement en place, ou encore des stratégies de défense et de conquête de périmètres d’intervention et, in fine, des oscillations des frontières de chaque territoire. L’ensemble de ces opérations participe ainsi de la construction d’une légitimité professionnelle.

Notons encore les trois types de légitimité distingués par Hélène Hatzfeld. Il y a d’abord, « une légitimité institutionnelle à caractère formel, fondée sur des règles de droit » ; ensuite, « une légitimité démocratique, fondée sur le soutien du peuple et de manière courante sur une partie de celui-ci » ; enfin, « une légitimité de compétence, fondée sur un ensemble de connaissances théoriques et pratiques, et de capacités relationnelles permettant de caractériser une situation et de formuler des propositions adaptées »243. En ce qui concerne l’implication du travail social dans le champ de l’insertion, ces trois

types de légitimité sont, à n’en pas douter, significatifs. Mais comme montré plus haut, les enjeux et les défis sont particulièrement importants sur le plan des pratiques concrètes mobilisées par les travailleurs sociaux pour se faire une place dans l’univers flou et mouvant de l’insertion. Autrement dit, selon la typologie de l’auteure, « la légitimité de compétence » est sans cesse confrontée aux épreuves rencontrées en cours d’intervention, notamment celles qui relèvent de l’insertion.

Dès lors, la présence du travail social dans le champ de l’insertion, bien que sujette à débat, semble assurée par le levier démocratique et institutionnel dont dépendent sa mission et son mandat. Les politiques sociales en faisant de l’insertion socioprofessionnelle leur nouveau paradigme, traduit dans des acteurs institutionnels et des dispositifs, légitiment de fait la présence des travailleurs sociaux "inséreurs". Cette sorte de légitimité de droit, telle un passeport ou un laisser-passer, semble en effet acquise, voire imposée, tant l’action sociale en général est occupée par le paradigme de l’insertion. En effet, pas moyen pour le travail social d’y échapper. Par contre, ces mêmes politiques et ces mêmes dispositifs ne donnent pas le mode d’emploi pour une telle mise en œuvre. Les prescriptions restent floues, les moyens imprécis, les buts indéterminés et multiples, obligeant les professionnels à inventer, à bricoler en cours d’action, et donc à faire la preuve de leurs compétences en chemin. C’est justement cet angle, soit celui de « la légitimité de compétence » que nous privilégions dans notre démarche empirique. Comme spécifié plus haut (notamment autour de la figure 1), l’élucidation de la question retenue cherche à rendre visibles les leviers qui permettent au travail social de faire reconnaître sa contribution et son efficacité pratique dans le domaine de l’insertion. En résumé, il s’agit davantage d’une question de reconnaissance pratique, en situation et en actes, que de légitimité théorique ou de droit.

 

Reconnaissance qu’il s’agit justement de montrer, de mettre au grand jour et de faire exister sur le devant de la scène, afin d’obtenir la « valeur sociale » et « le respect » attendus. Comme si, en référence aux travaux d’Axel Honneth, le travailleur social menait une espèce de « lutte pour la reconnaissance »244

de son implication dans le champ de l’insertion pour pouvoir y exister, à côté d’autres professionnels. Et puisque ceux-ci sont potentiellement pluriels et distincts, au fond il n’y a rien d’étonnant à ce que les régimes d’action mobilisés le soient aussi. Au contraire et suivant la proposition de Luc Boltanski245, il

s’agit de revendiquer la reconnaissance d’une altérité des activités à mener, qui plus est dans un champ qui ne saurait se réduire à un seul et unique modèle d’intervention. Dès lors, le principal enjeu de la lutte menée par le travail social, consiste justement à faire reconnaître et à faire accepter des régimes d’action à la fois différents, spécifiques et familiers de ses propres modes d’intervention.

Compte tenu des caractéristiques du champ – élasticité, plasticité, flou, indétermination, indéfinition, incertitude, etc. – et de la pluralité des régimes d’action présents, c’est sans doute une lutte de tous les instants à laquelle nous assistons. Au même titre que les « légitimités sont toujours en cours de légitimation », selon la formule d’Hélène Hatzfeld, on peut penser que la reconnaissance est toujours

en cours de reconnaissance. Elle n’est jamais donnée une fois pour toutes mais est sans cesse remise

en jeu. Par analogie avec la conception de la légitimité défendue par Cristina Pinto Albuquerque, la reconnaissance espérée « n’est pas une donnée, mais un construit, un mouvement, incessant et descriptible, entre différents niveaux d’action » 246 inscrits dans le quotidien. Confrontés aux oscillations

permanentes et aux spécificités de chaque situation que l’intervention même fait évoluer, les travailleurs sociaux doivent être capables de mobiliser des savoirs et des savoir-faire particuliers. C’est sans doute le prix à payer pour obtenir une certaine reconnaissance, y compris dans le champ de l’insertion. Face à l’incertitude ambiante on ne peut pas se contenter d’appliquer des savoirs et des savoir-faire formalisés et prévus à l’avance, tels des protocoles transférables d’une situation à l’autre. Ils seraient tout simplement inopérants et inefficaces, tant la réalité foisonnante des situations échappe grandement aux prescriptions par définition limitées et réductrices. En somme, dans sa quête de reconnaissance le travailleur social est appelé à abandonner un régime d’action applicationniste au profit d’un régime d’action réflexif, selon la conception de Donald Schön. Selon ce dernier, « le praticien réflexif » est celui qui, face à « l’incertitude, la singularité, l’instabilité et le conflit de valeurs », est amené à « réfléchir en cours d’action sur l’action » 247. Dans le même ordre d’idées, face à l’incertitude, Luc Boltanski avance

la nécessité de conjuguer « moments pratiques » privilégiant l’action, et « moments de réflexivité »

 

244 HONNETH A., La Lutte pour la reconnaissance, Paris, Gallimard, 2013.

245 BOLTANSKI L., L'Amour et la justice comme compétences, Paris, Éditions Métailié, 1990.

246 PINTO ALBUQUERQUE C., « La construction de la légitimité de pratiques de travail social. La pertinence du quotidien et des espaces de

frontière » in Pensée plurielle, n°24, 2010, p.92.

cherchant à la fois à réduire l’incertitude via « des dispositifs de confirmation » et à éviter de tomber trop vite dans des certitudes, en mobilisant des « dispositifs critiques »248.

Enfin, évoluer et agir dans un contexte d’incertitude, de manière située et en convoquant une part importante de réflexivité au détriment de protocoles préétablis, exige une autre condition pour l’exercice même de la pratique professionnelle : celle des marges de manœuvre laissées aux intervenants et/ou conquises par ces derniers, dans l’accompagnement quotidien mené au plus près des personnes accompagnées, comme le font ceux que Michael Lipsky nomme les « street level-bureaucrats » ou

« street-level workers »249. Michael Lipsky met notamment en évidence «the policy making roles of stree-level bureaucrats » dans le façonnage des politiques publiques : loin d’être de simples exécutants,

les agents de base, dans les interprétations, les évaluations et les négociations menées au quotidien, participent activement à la définition des orientations institutionnelles, ainsi qu’à celle du fond et de la forme des politiques publiques. Il le résume en ces termes : « Street-level bureaucrats make policy in

two related respects. They exercise wide discretion in decision about citizens with whom they interact. Then, when taken in concert, their individual actions add up to agency behavior »250. La gestion

mentionnée plus haut des écarts entre le prescrit et le réel ne saurait se faire sans ces marges d’action, sans lesquelles les réponses apportées perdraient de leur sens et les intervenants une part de leur identité.

Cela dit, dans un contexte de nouvelle gestion publique misant sur la rationalité et l’efficience des protocoles, l’homogénéisation des bonnes pratiques, ou encore les procédures soutenues par les démarches qualité, de telles marges de manœuvre ne vont pas forcément de soi. Elles peuvent même être vues comme contraires aux principes mêmes du new public management cherchant à formaliser au maximum, voire à formater les pratiques professionnelles. Dès lors, le contexte en présence permet-il réellement l’exercice d’une forme de « pouvoir discrétionnaire », manifestement indispensable à la pratique du travail social, y compris dans le domaine de l’insertion ? Peut-il s’appuyer sur un tel pouvoir pour conquérir et consolider une « légitimité de compétence », une certaine reconnaissance pratique ? À en croire Tony Evans et John Harris251 d’un côté, et Éric Moachon et Jean-Michel Bonvin de l’autre,

la réponse est oui. Dans le travail social « la marge discrétionnaire ne peut être éliminée, que ce soit au nom de l’idéal gestionnaire ou de la déontologie professionnelle » 252. En effet, tout en amplifiant le

niveau de prescription et de codification y compris sur le plan des pratiques concrètes des professionnels, les cadres et les procédures de la nouvelle gestion publique, quel que soit leur degré de sophistication, ne peuvent pas prétendre anticiper l’ensemble des particularités du réel. Celui-ci échappe toujours et

 

248 BOLTANSKI L., « L'inquiétude sur ce qui est. Pratique, confirmation et critique comme modalités du traitement social de l'incertitude » in

Cahiers d'anthropologie sociale, n°5, 2009, p.165.

249 LIPSKY M., Street Level Bureaucracy : Dilemas of the Indivudal in Public Services New York, Russel Sage Foundation, 2010. 250 Ibid., p.13.

251 EVANS T. et HARRIS J., « Street-Level Bureaucracy, Social Work and the (Exaggerated) Death of Discretion » in British Journal of Social

Work, n°34, 2004.

encore, du moins en partie, à des carcans par trop formalisés et statiques. Tony Evans et John Harris arrivent même à la conclusion que c’est l’effet contraire qui est observé, soit une dilatation, par moments et par endroits, du pouvoir discrétionnaire des acteurs, soutenu et entretenu par des prescriptions floues, généralistes, sujettes à interprétation et à négociation, créant au final un contexte favorable aux marges de manœuvre.

« Paradoxically, more rules may create more discretion […]. The specification of procedures can also confuse, rather than clarify, the situation, thus opening the space for discretion […]. However, even when the framework is apparently explicit and coherent, there is still room for practitioners to have some freedom of movement in how they exercise judgment in translating policy into practice 253 ».

Pour autant, cela ne signifie pas qu’il faille faire fi du prescrit dans une espèce de champ totalement ouvert et dépourvu de contraintes, y compris légales, statutaires, réglementaires, dispositives, ou encore éthiques et déontologiques. La traduction des politiques en actes évoquée ci-dessus par Tony Evans et John Harris ne peut pas évacuer totalement ces prescriptions. Il faut, au contraire, en tenir compte et les manipuler avec une certaine prudence dans la confrontation au réel, imposée par l’intervention professionnelle. Et comme développé par Florent Champy, dans sa conceptualisation « des professions à pratique prudentielle », la prudence est d’autant plus justifiée dans le type de situations décrites ci- dessus et dans lesquelles évolue le travail social, soit : traitement de « problèmes singuliers et

complexes », présence d’une « irréductible incertitude quant au déroulement du travail », nécessité « de

devoir se livrer à des conjectures dur les cas traités et à des délibérations sur les fins de l’activité et, « le fait, enfin, que les savoirs et les savoir-faire mis en œuvre ne soient pas formalisables »254. Les axes

développés jusqu’ici nous poussent à envisager, à notre tour, l’activité du travailleur social "inséreur" dans le registre des « pratiques prudentielles ». Reste à savoir comment un tel registre se déploie concrètement au quotidien, avec quels leviers, avec quelles modalités et quels outils. Sans oublier le pôle des compétences nécessaires que le travailleur social devra mobiliser pour habiter un tel registre. La mise en visibilité de ces éléments fait partie des objectifs visé par notre enquête de terrain. Une telle mise en visibilité devant contribuer à une autre : celle de « la légitimité de compétence » du travail social dans le champ de l’insertion, ou plus exactement de la reconnaissance de sa pratique ancrée dans l’action et révélatrice de sa contribution dans le champ en question. Dans cette perspective, la notion de compétence s’impose alors comme le deuxième levier de cette reconnaissance pratique. Plus précisément, nous postulons que cette reconnaissance est à chercher dans l’intersection de trois pôles de compétences à la fois distincts et interdépendants : celui d’abord des compétences concrètement mobilisées par les professionnels, celui ensuite de celles recherchées par les responsables des dispositifs

 

253 EVANS T. et HARRIS J., loc. cit., pp.871-888.

d’insertion et, enfin, celui des compétences potentiellement développées dans et par la formation des travailleurs sociaux.

Benzer Belgeler