Les stratégies à retenir pour influencer l’adoption de pratiques préventives doivent influencer le plus grand nombre possible des variables du modèle du comportement planifié. Nous devons également tenir compte de la faisabilité des stratégies dans un
contexte hospitalier et de la possibilité de les recréer dans un contexte plus large. Mais, tout d’abord, comment influence-t-on les facteurs environnementaux et personnels sous-jacents aux croyances comportementales, normatives et de contrôle qui modulent l’intention via les attitudes, les normes subjectives et la perception de contrôle du comportement ?
Plusieurs stratégies liées à l’adoption des pratiques préventives en santé ont été étudiées; chacune d’elles comporte des avantages et des inconvénients (Grol et Grimshaw, 2003). Il s’agit des stratégies : 1) de vérification et de rétroaction (audit and feedback) ; 2) de présentations à caractère scientifique et de visites éducatives (academic detailling/educational outreach) ; 3) faisant appel à des leaders d’opinion (local opinion leaders) ; 4) faisant appel aux patients (patient mediated interventions) ; 5) misant sur le consensus local (local consensus processes) ; 6) de distribution de matériel éducatif ; 7) de rappel (reminders) ; 8) de formation didactique ; 9) de formation interactive ; 10) misant sur des incitatifs économiques ou législatives ; 11) des stratégies multiples.
Le Tableau IX regroupe les différentes stratégies classées selon trois types d’efficacité démontrée dans les études : bonne efficacité; efficacité variable; et peu ou pas d’efficacité. Les stratégies classées sous la rubrique d’efficacité constante ont démontré un changement de comportement clair dans les différentes études. Celles classées sous la rubrique d’efficacité variable démontrent une variation dans les résultats, c'est-à-dire qu’elles sont parfois efficaces, parfois inefficaces. Enfin, les interventions classées sous la rubrique d’efficacité limitée ne donnent pas ou peu de résultat. Puisqu’il est question d’adoption de pratiques préventives, la majorité des études ont été réalisées avec des médecins et en milieu communautaire, ce langage étant peu connu des autres professionnels de la santé. Peu importe la cible d’intervention : prévention tabagique, vaccination, prévention de l’hypertension, dépistage du cancer, ou de l’hypercholestérolémie, etc., les résultats se comparent quant à l’efficacité relative des différentes stratégies. Oxman, Thomson, Davis, et Haynes (1995) mentionnent qu’il n’existe pas de formule magique. Cependant, si les stratégies sont utilisées correctement, elles peuvent produire des améliorations importantes en ce qui concerne les pratiques cliniques.
Tableau IX : Stratégies d’intervention selon le degré d’efficacité relevé dans la revue de la littérature
Stratégies Études démontrant une bonne
efficacité
Études démontrant une efficacité variable
Études démontrant peu ou pas d’efficacité
Vérification et rétroaction
Landry et Sibbald (2002) Bero et al. (1998); Gira et al. (2004); Grimshaw et al. (2001); Grol (2001); Grol et Grinshaw (2003); Jamtvedt et al. (2006); Oxman et al. (1995); Siddiqi et al. (2005); Smith (2000) Présentations à
caractère scientifique et visites éducatives
Bero et al. (1998); Grimshaw et al. (2001); Landry et Sibbald (2002); Ockene (2000); Oxman et al. (1995); Smith (2000)
Gira et al. (2004); Grol (2001); Grol et Grimshaw (2003); Markey et Schattner (2001); O’Brien et al. (2007)
Misant sur des leaders d’opinion
Doumit et al. (2007); Landry et Sibbald (2002); Smith (2000)
Bero et al. (1998); Grimshaw et al. (2001); Grol et Grimshaw (2003); Grol (2001); Oxman et al. (1995)
Gira et al. (2004)
Misant sur les patients
Bero et al. (1998); Grol (2001); Grol
et Grimshaw (2003); Oxman et al. (1995)
Stratégies Études démontrant une bonne efficacité
Études démontrant une efficacité variable
Études démontrant peu ou pas d’efficacité
consensus local Distribution de matériel éducatif
Farmer et al. (2008) Bero et al. (1998); Gira et al. (2004);
Grimshaw et al. (2001); Grol (2001); Grol et Grimshaw (2003); Landry et Sibbald (2002); Oxman et al. (1995); Siddiqi et al. (2005)
Rappel Becker et al. (1989); Bero et al. (1998); Chambers (1989); Cheney et Ramsdell (1987); Cowan et al. (1992); Davidson et al. (1984); Grimshaw et al. (2001); Grol (2001); Grol et Grimshaw (2003); Halbert et al. (1999); Kelley et al. (2003); Landry et Sibbald (2002); Litzelman et al. (1993); McDaniel (1999); McDonald et al. (1984); McDowell (1989); McDowell (1986); McPhee et
Burack et al. (1997); Burack et al. (1994); Hogg et al. (1998);
McDonald et al. (1992);
Montgomery et al. (2000); Oxman et al. (1995)
Stratégies Études démontrant une bonne efficacité
Études démontrant une efficacité variable
Études démontrant peu ou pas d’efficacité
al. (1991); McPhee et al. (1989); Ornstein et al. (1991); Puech et al. (1998); Rosser, McDowell et al. (1992); Rosser et al. (1991); Shea et al. (1996); Smith (2000); Szilagyi et al. (2000); Turner et al. (1994); Turner et al. (1990); Turner et al. (1989)
Formation didactique
Siddiqi (2005) Grol et Grimshaw (2003) Bero et al. (1998); Davis et al.
(1999); Forsetlund et al. (2009); Gira et al. (2004); Grimshaw et al. (2001); Grol (2001); Mazmanian et Davis (2002); O’Brien et al. (2001);
Ockene (2000); Oxman et al. (1995); Smith (2000)
Formation interactive
Bero et al. (1998); Bolman et al. (2002); Clark et al. (1998); Davis et
Stratégies Études démontrant une bonne efficacité
Études démontrant une efficacité variable
Études démontrant peu ou pas d’efficacité
al. (1999); Gira et al. (2004); Gordon et al. (2005); Grol (2001); Grol et Grinshaw (2003); Jeffries et al. (2003); Kottke et al. (1989);
Levinson et Roter (1993); Maiman et al. (1988); Marcus et al. (1999); Mazmanian et Davis (2002); O’Brien et al. (2001); Ockene et al. (2000); Oxman et al. (1995); Perera et al. (1983); Richmond et al. (1998); Robertson et al. (2003); Rothemich et al. (2008); Santoso et al. (1996); Siddiqi (2005); Ulbricht et al. (2006); Ward et Sanson-Fisher (1996); Wilson et al. (1992)
Incitatifs
économiques ou
Smith (2000) Bero et al. (1998); Coleman et al.
Stratégies Études démontrant une bonne efficacité
Études démontrant une efficacité variable
Études démontrant peu ou pas d’efficacité
législatifs Interventions multiples
Albert et al. (2004); Anderson et Jané-Llopis (2004); Andrews et al. (2001); Bero et al. (1998); Cohen et al. (1982); Cummings et al. (1989); Forsetlund et al. (2009); Gira et al. (2004); Grimshaw et al. (2001); Grol (2001); Grol et Grimshaw (2003); Mazmanian et Davis (2002); O’Brien et al. (2001); Ockene et al. (1996); Oxman et al. (1995); Quist-Paulsen et Gallefoss (2003); Richmond et al. (1998); Robertson et al. (2003); Siddiqi et al. (2005); Smith (2000); Strecher et al. (1991); Ward et Sanson-Fisher (1996); Wilson et al. (1992)
La stratégie de vérification et de rétroaction est un relevé de la performance de la personne pendant une période déterminée (Gira et al., 2004; Jamtvedt et al., 2006; Koutsavlis, Paradis, Renaud et Bergeron, 2001; Mazmanian et Davis, 2002; Siddiqi et al., 2005) avec ou sans recommandation (Gira et al., 2004; Koutsavlis et al., 2001; Mazmanian et Davis, 2002; Siddiqi et al., 2005). Cette stratégie est largement utilisée chez les professionnels de la santé (Jamtvedt et al., 2006), car elle permet de revenir directement sur l’intervention exécutée par le professionnel. Les informations, écrites ou verbales, sont tirées des dossiers, obtenues des patients ou par tout autre moyen qui permet de vérifier la performance (Jamtvedt et al., 2006; Landry et Sibbald, 2002; Mazmanian et Davis, 2002). Cette stratégie est davantage réalisée dans un contact un à un, mais elle pourrait être faite avec un petit groupe de personnes. C’est une stratégie d’efficacité variable selon une majorité des études et des revues systématiques (Bero et al., 1998; Gira et al., 2004; Grimshaw et al., 2001; Grol, 2001; Grol et Grimshaw, 2003; Jamtvedt et al., 2006; Oxman
et al., 1995; Siddiqi et al., 2005; Smith, 2000). Pour leur part, Siddiqi et al. (2005)
mentionnent que cette approche est efficace à court terme, mais qu’elle serait meilleure si elle était combinée avec une autre stratégie. Cette approche ne convient pas vraiment pour la présente étude, car elle requiert l’observation dans les sites durant une période trop longue pour les besoins actuels. Il serait aussi difficile de la réaliser avec plusieurs infirmières à cause du temps requis.
La stratégie des présentations à caractère scientifique et des visites éducatives désigne la visite d’un professionnel formé par un autre professionnel, dans son milieu, afin d’influencer ou d’améliorer ses performances dans sa pratique clinique (Gira et al., 2004; Koutsavlis et al., 2001; Landry et Sibbald, 2002; Mazmanian et Davis, 2002; O'Brien et al., 2007; Siddiqi et al., 2005; Smith, 2000). Il s’agit de rencontres individuelles en face à face. Cette stratégie est beaucoup utilisée par les compagnies pharmaceutiques (O'Brien et al., 2007) auprès des médecins et des pharmaciens. Elle est considérée efficace selon plusieurs études et revues systématiques (Bero et al., 1998; Grimshaw et al., 2001; Landry et Sibbald, 2002; Ockene et Zapka, 2000; Oxman et al., 1995; Smith, 2000). Cette stratégie
requiert beaucoup de temps et de motivation de la part du « vendeur » et elle ne convient pas à la présente étude.
Dans la stratégie faisant appel à des leaders d’opinion, un professionnel est nommé par ses collègues afin d’influencer l’adoption de comportements (Landry et Sibbald, 2002; Mazmanian et Davis, 2002). Ces cliniciens sont considérés par leurs collègues comme des leaders ou des communicateurs efficaces (Gira et al., 2004; Koutsavlis et al., 2001). Ces leaders, une fois formés, feront les suivis nécessaires auprès de leurs collègues. Il s’agit en fait de former des multiplicateurs à l’aide de personnes reconnues par leurs pairs. C’est une stratégie d’efficacité jugée variable dans plusieurs études ou revues systématiques (Bero et
al., 1998; Grimshaw et al., 2001; Grol, 2001; Grol et Grimshaw, 2003; Oxman et al.,
1995). Cette stratégie ne convient pas à la présente étude puisqu’il peut être assez difficile de choisir des leaders d’opinion qui satisfont autant le personnel que l’administration. De plus, avec la charge de travail actuelle du personnel infirmier, les leaders d’opinion pourraient avoir de la difficulté à jouer ce rôle. De plus, il serait trop coûteux pour les milieux de libérer les leaders d’opinion de leurs tâches quotidiennes.
Les stratégies d’interventions misant sur les patients visent à modifier les performances des professionnels en passant par les patients (Koutsavlis et al., 2001; Mazmanian et Davis, 2002). Il s’agit d’inciter les patients à demander au professionnel le comportement que l’on veut changer. C’est une stratégie classée d’efficacité variable par l’ensemble des auteurs (Bero et al., 1998; Grol, 2001; Grol et Grimshaw, 2003; Oxman et
al., 1995). Cette stratégie ne convient pas à la présente étude puisqu’il s’agit d’une stratégie
individuelle auprès des patients qui nécessiterait temps et argent pour la réaliser.
La stratégie misant sur le consensus local est un processus décisionnel qui suivent les professionnels visés afin d’identifier et de prioriser les changements à faire et les façons de les réaliser (Koutsavlis et al., 2001). Elle favorise la participation de tous les professionnels pour mettre en place le changement à réaliser. Elle est cependant peu
utilisée, car elle demande beaucoup de temps et d’implication de la part des personnes déjà à l’œuvre dans un milieu où le comportement doit être adopté ou modifié.
La stratégie de distribution de matériel éducatif vise à susciter des changements de comportement par l’information écrite (Koutsavlis et al., 2001; Landry et Sibbald, 2002; Mazmanian et Davis, 2002; Siddiqi et al., 2005). Les documents sont des publications, des guides ou du matériel audiovisuel. C’est une stratégie qui n’a pas démontré d’efficacité selon l’ensemble des études et des revues systématiques (Bero et al., 1998; Gira et al., 2004; Grimshaw et al., 2001; Grol, 2001; Grol et Grimshaw, 2003; Landry et Sibbald, 2002; Oxman et al., 1995; Siddiqi et al., 2005). Un seul auteur la considère d’efficacité variable (Farmer et al., 2008). Cette stratégie demande de la motivation et du temps de lecture de la part des professionnels, ce qui n’est pas toujours présent.
La stratégie de rappel désigne tout aide-mémoire papier ou informatisé pour amener le professionnel à se souvenir de poser un geste clinique (Koutsavlis et al., 2001; Landry et Sibbald, 2002; Mazmanian et Davis, 2002). C’est une stratégie qui a démontré une bonne efficacité dans l’ensemble des études et des revues systématiques (Becker et al., 1989; Bero
et al., 1998; Chambers et al., 1989; Cheney et Ramsdell, 1987; Cowan et al., 1992;
Davidson et al., 1984; Grimshaw et al., 2001; Grol, 2001; Grol et Grimshaw, 2003; Halbert
et al., 1999; Kelley et al., 2003; Landry et Sibbald, 2002; Litzelman et al., 1993; McDaniel et al., 1999; McDonald et al., 1984; McDowell et al., 1986, 1989; McPhee et al., 1991;
McPhee et al., 1989; Ornstein et al., 1991; Puech et al., 1998; Rosser, Hutchison, McDowell et Newell, 1992; Rosser, McDowell et al., 1992; Shea et al., 1996; Smith, 2000; Szilagyi et al., 2000; Turner et al., 1989; Turner et al., 1994; Turner et al., 1990). Cette stratégie s’avère intéressante pour la présente étude puisqu’elle est facile à réaliser, peu coûteuse en temps et en argent et qu’elle fait appel à un stimulus externe visant la mémoire du professionnel.
La stratégie de formation didactique est une formation donnée de façon traditionnelle qui ne sollicite pas la participation des sujets (Koutsavlis et al., 2001). Elle
n’a pas démontré d’efficacité selon l’ensemble des auteurs (Bero et al., 1998; Davis et al., 1999; Forsetlund et al., 2009; Gira et al., 2004; Grimshaw et al., 2001; Grol, 2001; Mazmanian et Davis, 2002; O'Brien et al., 2001; Ockene et Zapka, 2000; Oxman et al., 1995; Smith, 2000). Les conférences sans participation des apprenants ne plaisent généralement pas au personnel infirmier, car il préfère s’impliquer comme tout apprenant adulte. Elle n’a pas été retenue pour la présente recherche.
La stratégie de formation interactive est une formation qui stimule la participation active des participants afin d’apprendre ou de parfaire des connaissances et des habiletés (Koutsavlis et al., 2001; Siddiqi et al., 2005). C’est une stratégie qui a démontré une bonne efficacité dans l’ensemble des études et des revues systématiques (Bero et al., 1998; Bolman et al., 2002; Clark et Becker, 1998; Davis et al., 1999; Gira et al., 2004; Gordon et
al., 2005; Grol, 2001; Grol et Grimshaw, 2003; Jeffries et al., 2003; Kottke et al., 1989;
Levinson et Roter, 1993; Maiman et al., 1988; Marcus et al., 1999; Mazmanian et Davis, 2002; O'Brien et al., 2001; Ockene et Zapka, 2000; Oxman et al., 1995; Perera et al., 1983; Richmond et al., 1998; Robertson et al., 2003; Rothemich et al., 2008; Santoso, 1996; Siddiqi et al., 2005; Ulbricht et al., 2006; Ward et Sanson-Fisher, 1996; Wilson et al., 1992). Cette stratégie est retenue pour la présente étude puisqu’elle plaît généralement au personnel infirmier comme à tous les adultes qui aiment interagir en formation. De plus, ce type de formation stimule la réflexion personnelle et pourrait agir sur la motivation à changer de comportement.
La stratégie misant sur les mesures incitatives d’ordre économique ou législatif désigne la rémunération des professionnels pour effectuer les gestes cliniques (Koutsavlis
et al., 2001). Il y a peu d’études en santé utilisant cette stratégie qui ne semble pas donner
des résultats intéressants selon Bero et al. (1998) et Coleman et al. (2001), mais une bonne efficacité selon une autre étude (Smith, 2000). Cette stratégie n’a pas été retenue dans la présente étude, car le personnel infirmier n’est pas rémunéré à l’acte et les pratiques cliniques en cessation tabagique doivent se faire de façon régulière pour les patients.
Enfin, la stratégie multiple consiste en une intervention qui réunit deux ou plusieurs stratégies (Koutsavlis et al., 2001; Mazmanian et Davis, 2002; Siddiqi et al., 2005). La stratégie multiple a démontré une bonne efficacité dans l’ensemble des études et des revues systématiques (Albert, Ahluwalia, Ward et Sadowsky, 2004; Anderson et Jané-Llopis, 2004; Andrews et al., 2001; Bero et al., 1998; Cohen et al., 1982; Cummings et al., 1989; Forsetlund et al., 2009; Gira et al., 2004; Grimshaw et al., 2001; Grol, 2001; Grol et Grimshaw, 2003; Mazmanian et Davis, 2002; O'Brien et al., 2001; Ockene et al., 1996; Oxman et al., 1995; Quist-Paulsen et Gallefoss, 2003; Richmond et al., 1998; Robertson et
al., 2003; Siddiqi et al., 2005; Smith, 2000; Strecher et al., 1991; Ward et Sanson-Fisher,
1996; Wilson et al., 1992). Cette stratégie a été retenue pour la présente étude en vue de la comparer avec des stratégies uniques.