Une discipline pour "l’ère des managers" (1965-1975)
Dans un ouvrage de référence, Les cadres1, Luc Boltanski a analysé le processus socio-historique de formation d’un groupe social intermédiaire entre "le patronat" et "les ouvriers"2 et les enjeux politiques associés à cette unification symbolique qui aboutit dans les années 1960 en France : aux patrons héritiers se substitueraient les managers, ces derniers constituant eux-mêmes un groupe à géométrie variable allant du "cadre dirigeant" au "cadre moyen", du patron salarié de son entreprise au cadre commercial. Des transformations économiques accompagnent et renforcent l’apparition de ce "groupe". La structure des emplois et de la population active se modifie avec une baisse relative des professions agricoles et des patrons du commerce et de l’industrie et une hausse relative des professions libérales et cadres supérieurs, des cadres moyens, des employés et des ouvriers3 (Cf. Document 1). Le tissu entrepreneurial se transforme : un mouvement relatif de concentration des entreprises et de libéralisation bancaire et financière apparaît1, des relations plus diversifiées et plus complexes entre les unités économiques s’instaurent, une division des responsabilités devient davantage
1 Par ouvrage de référence, nous entendons un travail qui, 20 ans après sa parution, même si des
travaux ont pu préciser voire contester certains aspects, reste non seulement un modèle d’analyse des cadres mais également un modèle transposable à d’autres objets. Cf. Luc BOLTANSKI, Les cadres. La formation
d'un groupe social, op. cit. Pour une vision de ses apports et limites, cf. par exemple, Paul
BOUFFARTIGUE, Charles GADEA, Sociologie des cadres, op. cit. et Claude DUBAR, Pierre TRIPIER,
Sociologie des professions, Paris, Colin, 1998, pp. 173-183.
2 En fait, il s’agit des ouvriers et des employés, mais c’est "la classe ouvrière" qui s’impose en
France comme force politique dotée d’une parole (un parti politique, un syndicat…). Sur la faiblesse de la représentation des employés, cf. Alain CHENU, Les employés, Paris, La Découverte, 1994, 122 p. Sur les relations entre "groupes" et action politique, cf. Michel OFFERLE, Sociologie des groupes d’intérêt, Paris, Montchrestien, 1994, 157 p.
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Il s’agit des catégories socioprofessionnelles en vigueur du milieu des années 1950 au début des années 1980. Sur la genèse de ces catégories, cf. Alain DESROSIERES, Laurent THEVENOT, Les
catégories socioprofessionnelles, Paris, La Découverte, 1996, pp. 9-32. Pour des données statistiques sur
les transformations des années 1960, cf. Michel GOLLAC et Baudouin SEYS, "1954-1982 : les bouleversements du paysage social", Economie et statistique, n° 171-172, novembre-décembre 1984, pp. 153-158.
fonctionnelle2. La vision macro-économique distinguant des secteurs d’activité se diffuse hors des cercles d’experts et la "modernité" d’un pays se mesure à l’expansion de son secteur "tertiaire".
Dans le processus de cristallisation d’un nouveau groupe social, L. Boltanski a souligné le rôle pour les ingénieurs et les autodidactes de l’acquisition de compétences spécifiques généralement produites aux Etats-Unis et largement diffusées en France, en particulier via la politique de productivité. Prendre pour objet la constitution de la gestion comme discipline d’enseignement supérieur conduit à décrire en quelque sorte une discipline dont l’essor est indissociable du développement de la catégorie des cadres. On peut faire l’hypothèse que "l’enseignement supérieur de gestion" institué comme tel au milieu des années 1970 et conçu comme une "offre transparente de formation" a eu (et a toujours) une double fonction sociale : rendre possible pour les populations les plus dotées socialement des stratégies de reconversion dans un contexte où le système scolaire est devenu incontournable pour conserver sa position sociale3 ; et durcir la catégorie des cadres par le développement de titres scolaires spécialisés en gestion qui permettent d’accéder à des postes dits de cadres. Cet enseignement de gestion unifié qui se réfère à des contenus mêlant gestion des hommes, gestion commerciale, gestion financière, dans des approches spécialisées ou transversales, qui est diffusé dans des établissements dont la notoriété varie d’un IUT de petite ville à HEC a contribué à renforcer la relation qui unit des titres scolaires et des postes, sans entamer le rôle des autres propriétés sociales (capital économique, origines sociales…), ni disqualifier l’autodidaxie (qui reste importante)4. A partir des années 1970, les diplômes de gestion sont de plus en plus souvent requis pour l’occupation de certains postes sans devenir des conditions nécessaires et encore moins suffisantes.
Cette discipline associée à la catégorie de cadre, n’est pas le fruit d’une machination technocratique visionnaire ou cynique, mais elle n’est pas non plus le résultat de deux processus autonomes d’une part la croissance dans les entreprises de l’offre des postes de cadres et de dirigeants disposant de compétences spécifiques liées à
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2 Pour une comparaison Grande-Bretagne / France, cf. Richard WHITLEY, Alan THOMAS, Jane
MARCEAU, Masters of business. op. cit., pp. 10-29 et pour la France, cf. Pierre BOURDIEU, Luc BOLTANSKI, Monique de SAINT-MARTIN, "Les stratégies de reconversion. Les classes sociales et le système d'enseignement", Informations sur les sciences sociales, n° 12, vol. 5, 1973, pp. 62-64.
3 Cf. Pierre BOURDIEU, Luc BOLTANSKI, Monique de SAINT MARTIN, "Les stratégies de
reconversion", art. cit. ; Pierre BOURDIEU, La Noblesse d’Etat, op. cit.
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Cf. Pierre BOURDIEU, Luc BOLTANSKI, "Le titre et le poste", Actes de la recherche en
l’administration des organisations, et d’autre part le développement d’une demande éducative alternative aux cursus plus sélectifs de la part d’enfants de la bourgeoisie comme le suggère P. Bourdieu dans La noblesse d’Etat1. Elle résulte de processus qui sont partiellement indépendants mais pourtant enchâssés les uns aux autres.
Une politique volontariste de promotion de la gestion comme discipline a existé au niveau national et a été relativement puissante2. Cette politique a cependant relayé des initiatives qui lui préexistaient : des acteurs en particulier consulaires se préoccupaient de formation de gestion et ont commencé à rénover leurs formations avant ces incitations venues "d’en haut". Elle a également bénéficié de transformations qui dépassent totalement ce domaine, à savoir les effets morphologiques de la massification de l’enseignement supérieur et les événements de 1968. Enfin, la discipline de gestion s’est instituée par la médiation d’acteurs centraux dans les établissements de formation : les professeurs porteurs de connaissances spécifiques sur l’administration des entreprises et des organisations et les dirigeants d’établissements. Leur appropriation de cette politique est déterminante. Avec la professionnalisation des enseignants et directeurs d’institutions apparaît une dynamique propre à l’espace des formations de gestion qui s’autonomise partiellement.
Travailler sur cette discipline nous conduit d’une part à prendre en compte l’ensemble des techniques et savoirs de gestion c’est là une orientation différente de celle que suivait Luc Boltanski qui, intéressé avant tout par les enjeux politiques associés à la construction du groupe de cadre3, s’est centré sur les techniques de management des hommes qui bannissent les rapports d’autorité brutaux et prônent l’idée d’un objectif commun à atteindre dans la coopération et d’autre part à distinguer deux phases dans les relations avec les Etats-Unis. La première correspond à la politique de productivité mise en œuvre par l’Agence européenne de productivité (AEP) et le Commissariat général à la productivité (tous deux créés en 1953), durant laquelle c’est le système productif qui est visé, et où le rôle des formations est restreint au "perfectionnement" des
1 Cf. Pierre BOURDIEU, La noblesse d’Etat, op. cit., p. 310.
2 On peut parler d’une "politique publique" en faveur de l’enseignement de gestion ; la politique
publique étant considérée comme "le produit des activités d’une coalition d’intervenants, permanente ou éphémère, sectorielle ou globale, épisodique ou institutionnalisée", cf. Jacques LAGROYE, Sociologie
politique, op. cit., p. 464.
3 Nous remercions Louis Pinto pour nous l’avoir fait remarquer. (L’enjeu politique est celui de
l’imposition d’une représentation moins conflictuelle du monde social que celle qui prévaut et qui oppose "classe dirigeante" à "classe ouvrière").
cadres et dirigeants en place1. La seconde phase commence au début des années 1960 avec les continuateurs de cette politique : le Commissariat général à la productivité est absorbé en 1959 par le Commissariat général du Plan tandis que l’AEP est absorbée par l’OCDE en 19612
; il s’agit davantage pour les "technocrates" ou "modernisateurs"3 français (dans un contexte de construction économique de l’Europe) de s’intéresser au système éducatif nord-américain et pas seulement à son système productif, la relation entre les deux systèmes étant alors rationalisée.
Deux approches complémentaires sont proposées pour analyser les conditions d’émergence de cette discipline hétéronome. L’une (chapitre 1) décrit ce processus en deux temps et sous un mode synoptique, tandis que l’autre décrit un processus continu à partir (et du point de vue) d’institutions de formation en gestion (chapitres 2 et 3). Dans le premier chapitre, il s’agit d’analyser le processus d’institutionnalisation et d’unification d’un "enseignement supérieur de gestion" et le rôle d’une politique volontariste dans sa constitution. Comment passe-t-on de formations préparant à la gestion des entreprises, dispersées, perçues comme hétéroclites (en termes de niveaux et de contenus), dépendants d’instances variées, non coordonnées, enseignées avant tout par des praticiens et dépendant largement du monde économique au début des années 1960, à un ensemble de formations qui se sont beaucoup développées en particulier à l’université, dont les savoirs sont relativement intégrés et qui, bien qu’hétérogènes, forment un tout inscrit dans l’enseignement supérieur dix ans plus tard ? Pour répondre à cette question, il nous paraît important en préalable de décrire l'espace des institutions de formation en gestion au début des années 19604. Sur la base de données relatives au mode de certification, au financement, à la sélection des candidats, à l'organisation de l'enseignement et à son contenu, nous préciserons la position relative par rapport au champ économique et au
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Cf. Matthias KIPPING, Jean-Pierre NIOCHE, "Politique de productivité et formations à la gestion en France (1945-1960) : un essai non transformé", art. cit.
2 Plus précisément, l'AEP faisait partie intégrante de l'OECE (Organisation européenne de
coopération économique) qui disparaît le 30 septembre 1961 pour devenir OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Cf. Jean BONVIN, Christian MORRISSON,
L’organisation de coopération et de développement économique, Paris, PUF, 1998, 126 p.
3 C’est-à-dire ceux qui se donnent pour objectif de rationaliser l’action publique (les deux termes
correspondant à une perception plutôt négative ou plutôt positive). Pour une analyse de l’usage et des fondements de la notion de technocrate, cf. Vincent DUBOIS, Delphine DULONG (dir.), La question
technocratique. De l'invention d'une figure aux transformations de l'action publique, Strasbourg, Presses
universitaires de Strasbourg, 1999, 253 p.
4 Nous avons réalisé une première version de ce repérage dans l’introduction du livre réalisé avec
M.-E. Chessel, cf. Marie-Emmanuelle CHESSEL, Fabienne PAVIS, Le technocrate, le patron, le
champ scolaire des différents instituts de formation existant alors. Cette approche nécessite de réaliser un "état des lieux" des formations en gestion disponibles qui n’avait pas à l’époque pour les acteurs le sens qu’il a aujourd’hui, les "panoramas" à usage des étudiants ou des patrons sont en effet banalisés dans la presse et dans de nombreuses institutions assurant la relation entre formation et emploi. Au début de la décennie, ces synthèses du moins celles que nous avons retrouvées sont essentiellement le fait des organismes de productivité et de leur continuateurs (Plan, OCDE) ou de l’UNESCO, qui dans une logique d’action décrivent l’existant afin de combler les besoins futurs (souvent dans une approche comparative)1. Néanmoins la faculté de droit et de sciences économiques de Paris, qui publie un guide de l'étudiant en économie proposant une vue exhaustive des "études en vue de l’administration des entreprises" et "en vue des carrières bancaires comptables et des assurances", fait exception : suite à une réforme de leur enseignement, les économistes universitaires tentent par cette initiative de démontrer qu’ils font partie intégrante d’un ensemble de formations tournées "vers l’avenir et le progrès économique"2. Ces documents, qui font exister comme un tout les formations de gestion, complétés par des données plus partielles du début des années 1960 présentant une institution de formation ou un domaine institutionnalisé (à partir de revues, de brochures, d’annuaires, de statistiques, de textes juridiques et de quelques dossiers d’archives de la CCIP3
), par des "états des lieux" publiés dans les années 1970 (par l’ONISEP, La Documentation française, la FNEGE, l’Etudiant…) lorsque "l’enseignement supérieur de gestion" existe, et enfin par les travaux d’historiens ou de sociologues portant sur une fraction de cet enseignement, constituent nos principales
1 Des états des lieux des formations en gestion sont présentés par exemple dans différents
documents : Commissariat général à la productivité. Objectifs et réalisations, Paris, SADEP, 1956, 267 p. Un bilan est réalisé par le Commissariat général du plan d’équipement et de la productivité, commission de la productivité, groupe de travail n° IV en juin 1965, "La formation aux fonctions d’encadrement de gestion et d’organisation" (AN, 930 277, art. 125 (ce rapport communiqué par M.-E. Chessel sera désormais désigné : CGP, Rapport du groupe IV). Nous nous appuierons également sur J. W. PLATT (dir.),
Problèmes et perspectives de la formation à la gestion des entreprises en Europe (dit Rapport Platt), Paris,
OCDE, 1963 et Cf. Roger GREGOIRE, Les sciences sociales dans l’enseignement supérieur :
Administration des entreprises, Paris, UNESCO, 1964, 231 p.
2 Cf. Denise FLOUZAT, L'étudiant économiste. Etudes, carrières, documentation, 1962-1963,
Paris, Editions Cujas, 544 p. Nous nous appuierons largement sur ce document qui synthétise les brochures de présentation des formations existant au début des années 1960. L’auteure, D. Flouzat est alors maître-assistante à la faculté de droit et de sciences économique de Paris et c’est Jean Marchal, titulaire de la Chaire d’Economie politique qui préface l’ouvrage. Ce livre correspond selon O. Dard à une contre-offensive de l’économie universitaire et "peut être considéré comme une sorte d’appel d’offres auprès d’une masse étudiante en pleine augmentation". Cf. Olivier DARD, "Economie et économistes des années trente aux années cinquante : un tournant keynésien ? ", Historiens et géographes, n° 361, mars-avril 1998, p. 188.
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Nous remercions Olivier Cottarel, archiviste à la CCIP, qui nous a indiqué les dossiers susceptibles de nous intéresser dans le fond ESCP qui n’est pas encore classé.
sources pour construire l’espace des formations en gestion au début des années 1960. La description des contenus d’enseignement sur cette base restera de ce fait formelle mais néanmoins informative.
Toujours dans une visée synoptique, nous mettrons ensuite en perspective la politique de promotion de la gestion comme discipline de l’enseignement supérieur qui a lieu entre 1965 et 1975. Nous nous appuierons sur une partie du travail de M.-E. Chessel sur la genèse de la FNEGE. Créée en 1968, cette fondation (qui n’en est pas une au sens juridique du terme) tient tant de l’outil de politique publique que du groupe d’intérêt, et joue un rôle essentiel de renouveau et d’unification de ce domaine, en particulier par son action de formation d’un corps enseignant permanent en gestion qui alimentera les écoles de commerce et les institutions universitaires. Nos propres investigations portent essentiellement sur deux aspects les moins développés dans la littérature existante, à savoir : le lien entre organismes internationaux et politique nationale en faveur de l’enseignement supérieur de gestion et les conditions d’institutionnalisation de la discipline gestionnaire à l’université.
L’univers des formations de gestion s’unifie et se déplace vers l’enseignement supérieur précisément au moment où celui-ci se transforme suite à une massification des effectifs et une diversification des filières. Ce double mouvement, qui se réalise dans un climat de contestation des réformes de l’enseignement secondaire et supérieur, s’explique par différents phénomènes en partie déconnectés qui dépassent la gestion et se jouent également au niveau international. Si les réformes sont conçues et réalisées par les acteurs nationaux et avec les enjeux spécifiques liés aux rapports de force interne à la haute fonction publique, le gouvernement, le patronat, l’université, nous préciserons comment a été promu un enseignement supérieur européen adapté au "progrès économique et social" sur le "modèle" des Business Schools des Etats-Unis et quelles réflexions étaient menées concernant la formation à l’administration des entreprises. Sur la base de l’analyse de deux rapports publiés par l’OCDE et l’UNESCO, qui portent sur la politique internationale de promotion de l’administration des entreprises et qui ont été commentés à l’époque1, nous tenterons de saisir les enjeux d’importation en Europe de la réforme
1 Cf. J. W. PLATT (dir.), Problèmes et perspectives de la formation à la gestion des entreprises en
Europe, op. cit. et Cf. Roger GREGOIRE, Les sciences sociales dans l’enseignement supérieur : Administration des entreprises, op. cit. Le rapport Platt est par exemple présenté dans la revue des IAE
(IAE, n° 19, août-sept, 1963) et discuté dans un colloque en 1964. Cf. M.-E. Chessel in Marie-Emmanuelle CHESSEL, Fabienne PAVIS, Le technocrate, le patron, le professeur, op. cit., p. 37.
des formations en gestion qui a lieu aux Etats-Unis à partir de la fin des années 1950. Nous nous appuierons pour ce faire sur des travaux portant sur le système éducatif nord-américain et sur des ouvrages d’experts de l’époque.
Alors que les formations en gestion privées et consulaires françaises existent bien avant les années 1960 et entrent essentiellement dans une phase de "rénovation" que nous décrirons, l’institutionnalisation de la gestion dans les universités apparaît plus brutalement avec la création en quelques années de diplômes, de départements dans les IUT, d’une université spécialisée, d’une section du Comité consultatif des universités. Nous étudierons comment une politique en faveur des formations universitaires de gestion s’est constituée et comment ses promoteurs ont dû lutter contre une fraction du pouvoir universitaire en place, contre les enseignants et étudiants opposés à une université à visée "utilitaire", mais également contre certaines fractions patronales qui voyaient d’un mauvais œil l’intervention étatique en matière de formation de cadres et dirigeants. C’est à partir de travaux finalement peu nombreux sur les réformes universitaires des années 19601, d’investigations spécifiques dans la presse générale et syndicale de la période et de quelques témoignages (écrits ou oraux) de protagonistes, que nous avons tenté de décrire ces transformations. Ce chapitre de cadrage vise donc à clarifier les conditions qui ont permis aux formations de gestion de s’unifier, de se développer et d’émerger dans l’enseignement supérieur entre le milieu des années 1960 et le milieu des années 1970.
Dans un second temps (chapitres 2 et 3), nous analysons le même processus d'inscription des formations de gestion dans l’enseignement supérieur en changeant d'échelle et en insistant davantage sur les modalités de transformation des institutions préexistantes. Nous nous focalisons sur deux "régions" de l'espace des institutions de formation en gestion, le pôle "dominant" et le pôle "dominé", à travers l'étude de quatre cas d’établissements entre 1965 et le début des années 1980. Cette approche doit nous permettre d’analyser l’émergence au sein de ces institutions d'un corps enseignant permanent spécialisé dans l’apprentissage des techniques modernes de gestion (et
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Les travaux les plus précis sur cette période sont ceux d’un fonctionnaire du ministère de l’Education nationale (ancien directeur de l’Institut national d’administration scolaire et universitaire), Jacques Minot. Il existe à notre connaissance très peu de travaux universitaires qui décrivent finement les modalités et les enjeux des réformes post-1968 à l’université. Sur les enjeux de définition des cursus dans les universités devenues "autonomes" pour le cas de la science politique, cf. Pierre FAVRE, "La connaissance politique comme savoir légitime et comme savoir éclaté. Les enseignements à objets
souvent formé en Amérique du Nord ) et son rôle dans la transformation de cet univers. Tous les protagonistes aspirent au changement, mais "le modèle" des Business Schools est invoqué de façon différente par les dirigeants d’institutions et par les enseignants. Les écoles de commerce et instituts universitaires correspondent aux environnements institutionnel et organisationnel dans lesquels se rencontrent, s’allient et s’affrontent, les autorités de tutelle, les directeurs d’institutions, les enseignants permanents, les vacataires, les étudiants, les anciens élèves, etc. C’est donc dans des configurations spécifiques que prend forme une logique disciplinaire. Cette échelle permet d’observer de façon privilégiée des crises circonscrites (donc observables) révélatrices d’enjeux liés à la