des instituts médico-légaux
Virginie Gigonzac9
Les systèmes d’information actuels ne permettent pas de repérer les cas de suicide en lien potentiel avec le travail en France. Aussi, Santé publique France a mené, en col- laboration avec le CépiDc-Inserm et des médecins légistes de huit instituts médico- légaux (IML) volontaires, une étude de faisabilité pour tester la mise en place d’un système de surveillance des suicides en lien potentiel avec le travail, à partir des données des IML, conformément aux recommandations faites en 2014 dans le pre- mier rapport de l’ONS. Un premier bilan de cette expérimentation est présenté ici, les résultats complets feront l’objet d’un rapport qui sera mis en ligne sur le site de
Santé publique France en 202010.
Lors de cette étude de faisabilité, les IML participants ont recueilli des informations de façon exhaustive sur tous les décès par suicide ou d’intention indéterminée sur- venus en 2018. L’étude a bénéficié d’un avis favorable du Conseil en éthique pour les
recherches en santé11 (CERES) et de la Commission nationale de l’informatique et
des libertés (CNIL).
Le recueil de données a été effectué au moyen d’un questionnaire standardisé électronique, rempli par les médecins légistes via une application informatique, à laquelle ils se connectaient en s’identifiant avec leur carte de professionnel de santé. Les données étaient ensuite transmises de façon sécurisée à Santé publique France. Le questionnaire comportait 6 parties :
1 - caractéristiques sociodémographiques (sexe, date de naissance, situation fami- liale, contexte de séparation ou non lors du décès, présence d’enfants dans le foyer, etc.) ;
2 - caractéristiques du décès (date, lieu, circonstance apparente du décès, causes du décès) ;
3 - investigations médico-légales (réalisation d’une autopsie, d’examens complémentaires) ;
9. Chargée d’études scientifiques, Santé publique France. 10. www.santepubliquefrance.fr
11. Le CERES, mis en place sous l’égide de l’Université Paris-Descartes, propose aux chercheurs qui le souhaitent d’examiner les aspects éthiques de leur protocole de recherche.
4 - informations sur les addictions et les comorbidités connues (addictions, état d’alcoolisation aiguë/prise de toxiques au moment du décès, troubles mentaux, pathologies somatiques, traitements médicamenteux, antécédents de tentatives de suicide, etc.) ;
5 - informations sur la situation professionnelle (situation par rapport à l’emploi au moment du décès, profession, catégorie socioprofessionnelle, secteur d’activité, situation des personnes sans emploi) ;
6 - informations sur le lien potentiel du suicide avec le travail : décès sur le lieu de travail ou pendant les heures de travail ; lettre laissée par la victime mettant clai- rement en cause ses conditions de travail ; utilisation de son outil de travail comme moyen létal ; victime en tenue de travail ; difficultés liées au travail, telles qu’une perte d’emploi récente, des difficultés financières, une situation d’épuisement pro- fessionnel ou encore des conflits avec ses collègues ou sa hiérarchie ; recueil du témoignage de proches mettant en cause les conditions de travail de la victime. Les analyses statistiques en cours de réalisation doivent tout d’abord permettre d’étudier la faisabilité et la pertinence du développement d’un système de surveil- lance des suicides en lien potentiel avec le travail, à partir des données des IML, en fonction de la participation des déclarants et de leurs retours d'expérience, du taux de remplissage des variables, de la qualité et de la cohérence de ce remplis- sage et de la pertinence des variables à recueillir pour répondre aux objectifs de l’étude. Outre la description des décès par suicide recueillis dans le cadre de cette étude, l’exploitation de ces données permettra de calculer la part des suicides en lien potentiel avec le travail. Afin d'élaborer une définition collégiale d'un suicide en lien potentiel avec le travail à partir de données pouvant être recueillies par les IML, un Comité d'appui thématique en santé mentale et travail, constitué d'experts de différentes disciplines, a été créé par Santé publique France. Dans un second temps, un appariement avec les données de mortalité 2018 du CépiDc-Inserm sera réalisé afin de comparer la concordance des causes de décès rapportées dans les deux sources de données. Cela permettra notamment d’estimer la part des décès par suicide échappant au circuit des IML et la part des décès par suicide non repérés comme tels dans les bases du CépiDc-Inserm.
La publication des résultats est attendue pour l’année 2020 et la comparaison avec les données du CépiDc-Inserm pour 2021, en fonction de la disponibilité des don- nées de mortalité 2018.
Sur la base de ces résultats, Santé publique France proposera les variables, jugées pertinentes par l’étude pilote et possibles à renseigner, pour améliorer la connais- sance des suicides en lien potentiel avec le travail. Une solution pour recueillir ces
données serait l’ajout d’un questionnaire adossé au volet médical complémentaire du certificat de décès. Cette proposition ainsi que son éventuelle mise en œuvre devront être discutées avec la Direction générale de la santé (DGS) en lien avec le CépiDc-Inserm.
Cette étude de faisabilité constitue une voie prometteuse d’amélioration et d’en- richissement des connaissances sur les suicides en lien potentiel avec le travail. Toutefois, la mise en place d’un système d’information reposant sur le volet médi- cal complémentaire nécessitera une montée en puissance du remplissage et de la transmission de celui-ci par les IML.