Pour répondre aux questions concrètes qui lui ont été adressées, le Conseil pour l’exécution de la Constitution sur la liturgie a préparé, non sans mal, tant les discussions ont été vives233, cette Instruction avec la Congrégation des Rites qui a été chargée de la publier.
Musicam Sacram offre une interprétation officielle de la Constitution sur la liturgie et marque,
selon Agustoni, une nouvelle étape dans la restauration liturgique234.
La grande innovation de ce document est d’inscrire le principe – acquis depuis longtemps mais pas encore entré jusqu’ici dans les documents officiels235 – que la célébration chantée est une forme normative. Cela implique une manière différente de concevoir la liturgie : le chant et la musique ne sont plus considérés comme des éléments décoratifs, ajoutés à la « messe lue », alors que le prêtre accomplit les rites et que les acolytes lui répondent, mais comme faisant partie pleinement de la liturgie236. Les fidèles sont invités à participer pleinement à la liturgie, aussi par le chant237.
Musicam sacram consacre un article au silence, dont le contenu a été modifié lors
d’une des nombreuses révisions de l’Instruction en vue d’une revalorisation du silence dans la liturgie238. Ce paragraphe reprend et développe la demande de la Constitution sur la liturgie :
233 Notamment à cause des grands débats pour savoir s’il fallait maintenir les chants liturgiques dans la langue
latine. Cf. H. RENNINGS, Die Instruktion über Gesang und Musik im Gottesdienst vom Jahre 1967, p. 161-162.
234 Cf. L. A
GUSTONI, Instructio de musica in sacra liturgia, p. 81: « L’instruction, qui développe largement les principes et les applications de la CL, et qui clarifie les problèmes surgis spécialement avec les premières expériences de la réforme liturgique, marque vraiment une nouvelle étape dans la restauration liturgique. C’est pourquoi c’est un document de première importance, qui n’intéresse pas seulement les musiciens et les scholae
cantorum, mais aussi tous les acteurs de la célébration liturgique, du célébrant aux ministres et aux fidèles ».
235
Cf. ibidem, p. 82.
236 Helmut Hucke fait remarquer que l’Instruction s’intitule : « Instruction de Musica in Sacra Liturgia », tandis
que celle de 1958 s’intitulait : « de Musica sacra et Sacra Liturgia ». Cela laisse voir un changement radical par rapport à la manière de concevoir la musique avant le Concile : la musique sacrée et la liturgie ne sont plus deux choses différentes (cf. H. HUCKE, Die Instruktion über die Musik in der Liturgie, p. 126).
237 « On ne peut rien voir de plus festif et de plus joyeux dans une célébration qu’une assemblée qui, tout entière,
exprime sa foi et sa piété par le chant. Par conséquent, la participation active de tout le peuple, qui se traduit par le chant, sera développée avec soin » (SACRÉE CONGRÉGATION DES RITES, Instruction Musicam sacram, n° 16).
238 Cf. E. J
ASCHINSKI, Musica sacra oder Musik im Gottesdienst ? : die Entstehung der Aussagen über die
On observera aussi en son temps un silence sacré (cf. SC 30). Par ce silence, en effet, les fidèles ne sont pas réduits à assister à l’action liturgique comme des spectateurs muets et étrangers, mais ils sont associés plus intimement au mystère qu’on célèbre, grâce à cette disposition intérieure qui découle de la Parole de Dieu qu’on entend, des chants et des prières qu’on prononce, et de l’union spirituelle avec le célébrant pour les parties qu’il dit lui-même239.
À partir de ce n° 17, nous pouvons faire ressortir les points suivants :
1. Ce silence n’est pas un silence d’inactivité et de passivité. En effet, comme le disait Pie XI, « les fidèles ne sont pas réduits à assister à l’action liturgique comme des spectateurs muets et étrangers240 ». Le silence dans la liturgie est un silence actif.
2. Par ce silence, les fidèles sont invités à participer pleinement à la célébration ; il leur permet même d’être « associés plus intimement au mystère qu’on célèbre ». Le silence est un moyen pour participer plus intimement, plus profondément à ce qui est célébré, plus encore que si tous prononçaient toutes les paroles.
3. Ce silence ne prend sens que par une disposition intérieure d’écoute, de désir de s’unir à ce qui est célébré. Sans cette disposition intérieure, c’est un silence creux, passif ou l’on attend une reprise de parole.
4. Ce silence, par cette disposition intérieure, permet d’entendre et d’accueillir la Parole de Dieu comme une parole qui nous est adressée personnellement et communautairement, une parole vivifiante et nourrissante. Sans le silence d’écoute, la parole ne peut être reçue et encore moins porter du fruit.
5. Ce silence permet de prendre à son compte les prières qui sont dites, de les faire siennes. 6. Il permet aussi de participer intérieurement aux chants qui ne peuvent être chantés par
tous, en veillant cependant que les fidèles ne soient pas exclus de la participation chantée, comme cela est précisé au paragraphe précédent de l’Instruction241.
7. Il permet enfin de s’unir spirituellement, profondément, personnellement aux paroles prononcées par le prêtre, notamment celles de la prière eucharistique.
L’union des fidèles aux chants interprétés par la chorale fait débat, car il y a une certaine ambigüité. Faut-il, comme Karl Amon, insister sur cette participation intérieure, en
sacram“ (1967), p. 285, en présentant les variantes du neuvième schéma du 24 février 1966 : « Nr. 17: Der
Zusatz zum Aspekt des Schweigens, „als Teil dieses Ritus“, und der Wegfall von „gemäß den Rubriken“ bedeutet eine Aufwertung der Stille in der Liturgie ».
239
SACRÉE CONGRÉGATION DES RITES, Instruction Musicam sacram, n° 17.
240
PIE XI, Constitution Apostolique Divini cultus, norme 9 ; cf. supra, 5.1.1.
241 « On pourra cependant, surtout si les fidèles ne sont pas encore suffisamment formés, ou si l’on emploie des
compositions musicales à plusieurs voix, confier certains chants du peuple à la chorale seule, pourvu que le peuple ne soit pas exclu des autres parties qui le concernent. Mais il faut désapprouver l’usage de confier au seul groupe des chanteurs le chant de tout le propre et de tout l’ordinaire, en excluant totalement le peuple de la participation chantée » (Instruction Musicam sacram, n° 16c).
rappelant le n° 15 : « On doit aussi éduquer les fidèles à s’unir intérieurement à ce que chantent les ministres ou la chorale, pour élever leur esprit vers Dieu en les écoutant242 » ? On court le risque d’interpréter le n° 17 comme une justification de l’écoute de la musique et du chant243. Ce n’est pas le sens de l’Instruction. Luigi Agustoni s’oppose vigoureusement à une conception du silence réduite à celui que doivent garder les fidèles pendant que la chorale chante ou que le prêtre ou le lecteur lit :
N. 17 sacrum quoque silentium. N’entendons pas par là :
- que le peuple n’a pas à chanter toujours et continuellement durant une action liturgique ; - qu’on doit dire à voix basse ce qui, de par sa nature, demande le chant ou une
proclamation à haute voix ;
- qu’on se contente de contempler ce qu’on entend lire ou chanter dans le cours même de l’action liturgique : cela n’est pas le silence.
Mais que l’on mette en valeur les indications des rubriques qui prévoient des « pauses », selon les besoins. Ces moments de silence peuvent devenir des moments de prière intense et de l’intériorité telle qu’ils constituent une partie du rite lui-même. Qu’il n’y ait donc pas une succession essoufflée de chaque partie ou rites d’une célébration, tout particulièrement là où un moment, même très bref, de pause peut contribuer efficacement à l’assimilation spirituelle de l’action en cours244.
Le liturgiste tessinois a bien compris que la demande de SC 30, reprise dans Musicam
sacram : « On observera aussi en son temps un silence sacré », implique que tous s’arrêtent
pour observer un temps de silence. Il définit ainsi la finalité des pauses de silence qui seront établies dans le Missale Romanum de 1970 : « des moments de prière intense et d’intériorité telle qu’ils constituent une partie du rite lui-même » et qui permettent « de contribuer efficacement à l’assimilation spirituelle de l’action en cours245 ».
Cette Instruction ne précise pas à quels moments de la liturgie, et particulièrement de la messe, il sera bon d’observer ces temps de silence. Deux documents, publiés en cette même année, évoqueront un temps de silence après la communion.
5.3.4. Tres abhinc annos (1967) : la possibilité d’un temps de silence après la