Dans cette sous-section, nous chercherons donc à tracer les linéaments de la communication multimodale. Nous aborderons d’abord quelques généralités avant de nous consacrer à deux constituants principaux : le paraverbal et le non verbal.
3.1.1 Généralités sur la communication multimodale
Dire que la communication est multimodale, c’est reconnaitre le poids du paraverbal et non verbal57 dans la communication à dominance verbale, ne serait-ce qu’en tant qu’« indices
de contextualisation » (Gumperz, 1989). C’est également reconnaitre, avec Argyle (cité par Kerbrat-Orecchioni, 1990, p.149), que la « chaleur » d’une interaction est le résultat d’« un mélange d’expression faciale, d’orientation du regard, de posture, de proxémie, d’orientation du corps, de ton de voix et de contenu verbal58 ». Cosnier (2007, vnsp.) propose d’ailleurs le
terme de « cotexte » pour évoquer le rôle du non verbal et paraverbal dans la réalisation du « totexte » (Texte + Cotexte = Totexte). C’est reconnaitre enfin l’interdépendance entre ces différents modes de communication.
Quant à la question de savoir quel mode de communication transmet l’essentiel de la communication (Kerbrat-Orecchioni, 1990, p.151), nous pensons qu’elle n’a pas lieu d’être. Nous dirions même que poser une hiérarchie entre les modes de communication mis en œuvre dans la réalisation d’un message nous parait peu productif, si ce n’est stérile. En effet, si le matériel verbal porte plus souvent le contenu du message intentionnel - sauf cas des lapsus - la situation d’énonciation engagera l’énonciateur à privilégier tel ou tel canal de communication. Nous ne pouvons concevoir le paraverbal et le non verbal comme de simples épiphénomènes (Allen & Guy, cités par Kerbrat-Orecchioni, 1990, p.151) pouvant éventuellement accentuer ou modifier certaines significations portées par le verbal. D’ailleurs, un épiphénomène qui modifie la signification de l’énoncé - ou tout au moins une partie de ce dernier - ne transmet-il pas l’essentiel de l’information ? Ainsi, paraverbal et non verbal pèsent de tout leur poids dans l’information transmise, parce qu’ils l’accentuent, le confirment ou le contredisent, ou encore le complètent :
57 A défaut d’autres termes plus « positifs », nous emploierons ce terme qui a toutefois pour inconvénient de
définir ces éléments par la négative. Nous avons hésité un temps avec le terme « analogique » (Watzlawick, Helmick Beavin & Jackson, 1972, p. 60) mais il englobe également « l’inflexion de la voix, succession, rythme et intonation des mots » ou bien d’« oralité », que propose Weber (2013, p.80) pour évoquer « tous les éléments qui donnent sens à l’échange ». Le plus approprié eut été de parler de communication « kinésique », qui renvoie à la communication corporelle, mais cela fait référence à une tentative de théorisation, inspirée par le structuralisme américain, menée par Birdwhistell qui s’est employé à découper la gestuelle sur le modèle linguistique (voir Birdwhistell, 1970/1981). Pour éviter tout amalgame théorique, nous n’avons pas retenu l’emploi de ce terme.
58 « a combination of facial expression, direction of gaze, posture, proxemics, orientation, tone of voice, and
« C’est grâce à elle [la communication non verbale, dans laquelle les auteurs incluent le visuel et le vocal] que le texte est structuré, enrichi (confirmé, infirmé, modulé), complété (expression de l’implicite par des attitudes intonatives ou mimiques) et parfois remplacés (quasi-linguistiques59 visuels ou vocaux) » (Calbris & Porcher, 1989,
p.51).
De fait, il nous parait opportun de nous intéresser de manière plus approfondie aux implications de la communication paraverbale et non verbale dans les interactions quotidiennes.
3.1.2 Paraverbal et non verbal. Des dimensions incontournables de la communication
Le tout récent ouvrage dirigé par Tellier & Cadet (dir., 2014) rappelle l’importance du corps et de la voix dans l’action professorale. Ces deux dimensions sont, de toute évidence, essentielles également dans la communication en général.
3.1.2.1 Ce que nous dit la voix
Bien que difficile à distinguer du verbal (Kerbrat-Orecchioni, 1990, p.139 ; Maingueneau, 2009, p.94), le paraverbal60 a suscité l’intérêt de nombreux chercheurs. Leurs
travaux ont permis de souligner le rôle majeur que peuvent jouer notamment les inflexions intonatives, les silences et les pauses61 dans la compréhension d’un énoncé, dans la structure
discursive ou dans l’interaction en général. En d’autres termes, ils ont montré que ces éléments étaient constitutifs d’une grammaire de l’oral.
Les travaux des conversationnalistes dans les années 1970 ont mis au jour l’impact des éléments prosodiques dans l’organisation des tours de parole (Sacks, Schegloff & Jefferson, 1974). La pause de la voix, si annoncée par un ralentissement du débit par exemple, peut fonctionner comme un signal efficace de fin de tour (Kerbrat-Orecchioni, 1990, p.166). Candéa, dans son travail de thèse sur les pauses silencieuses, souligne leur rôle également dans la structuration du discours (Candéa, 2000, p.430) ou encore la valeur de l’allongement vocalique comme indice d’un travail de formulation (ibid., p.26-27) ou d’autocorrection (ibid., p.309).
L’intonation pose d’autres difficultés et soulèvent plusieurs controverses (Kerbrat- Orecchioni, 1990, p.140) encore d’actualité aujourd’hui. En effet, selon Schachter (1981,
59 « Gestes conventionnels substituables à la parole » (Cosnier & Vaysse, 1997, p.4). Nous y reviendrons dans la
partie consacrée aux « gesture studies ».
60 Charaudeau & Maingueneau (2002) considèrent que « paraverbal » est synonyme de « gestualité ». En effet,
dans leur Dictionnaire d’analyse du discours, à l’entrée « paraverbal » (p.420), le lecteur est orienté vers « gestualité » (p.285). Les auteurs préfèrent parler de paralinguistique pour tous les éléments prosodiques de la langue parlée.
p.127), l’intonation employée lors des questions servant de feedback est contreproductive dans le sens où elle sert plusieurs objectifs : demander une confirmation, vérifier la véracité du propos ou fournir un feedback sur la forme. La multiplicité de ces intentions, selon l’auteure, ont pour effet de déstabiliser l’apprenant, comme le confirme Weber (2012, p.258) dans le cadre de rétroaction en situation interlingue. Des énoncés tels que « eh ben bravo », peuvent être entendus comme une gratification ou un reproche en fonction de l’intonation utilisée.
Il eut été très riche de pouvoir effectuer une recherche combinant tous les aspects paraverbaux cités, et même plus. Toutefois, dans le cadre d’un travail de recherche tel que la thèse, il aurait paru bien irraisonné de prétendre tous les considérer. Aussi, de peur de mal étreindre à force de vouloir trop embrasser, et compte tenu de la charge de travail colossale et chronophage qu’aurait supposée l’étude de telles données par un seul chercheur, nous ne ferons donc pas d’analyse systématique de la prosodie. Nous privilégierons le non verbal. Dès lors, sauf si nous précisons explicitement la dimension prosodique dans nos commentaires, quand nous parlerons d’approche multimodale des interactions dans la suite de notre travail, il s’agira principalement d’une analyse verbale et non verbale (mimiques et gestuelle).
3.1.2.2 Ce que le corps nous dit
« La notion de communication non verbale est souvent utilisée de façon excessive et imprécise » (Tellier, 2014, p.103). De fait, quelques précisions liminaires s’imposent.
Dans nos propos, analyser la communication non verbale ne s’apparente aucunement aux travaux tels que ceux menés par le psychologue et hypnothérapeute Joseph Messinger. Loin de nous l’idée de prêter aux comportements non verbaux une quelconque signification psychologisante, comme il a pu le faire dans son ouvrage Ces gestes qui vous trahissent (1994). Certes, de par sa formation, cet auteur est en droit d’analyser la psychologie des individus, mais l’analyse du comportement non verbal qu’il propose de certaines célébrités nous parait à tout le moins surinterprétative et (car ?) foncièrement décontextualisée.
De la synergologie également nous souhaiterions nous dissocier dans ces pages. Cette science, qui analyse les gestes corporels en considérant si la personne cligne des paupières ou non lors de leur réalisation, ou encore si elle se gratte l’aile gauche ou droite du nez au moment de parler, se situe loin de nos positions théoriques et méthodologiques. Ainsi, la synergologie part du postulat que chaque mouvement corporel non intentionnel aura la même signification quel que soit le contexte62. Ceci ne correspond pas à notre point de vue ; pour
nous, le contexte situationnel et linguistique influe nécessairement sur le sens à donner à un mouvement corporel, fut-il non intentionnel.
62 Voir à ce sujet la page du blog de P. Truchet, synergologue : http://blog.synergologie.org/2012/12/chaque-
Pour ce qui est de la communication non verbale comme nous l’entendons, elle a toute son importance dans les relations humaines. C’est ce qu’ont opportunément démontré les différents chercheurs composant le « collège invisible », tels que Watzlawick, Hall, Birdwhistell, Bateson ou encore Goffman63 (Winkin, 1981). A la suite de ces auteurs, nous
postulons que tout comportement est vecteur d’un message, intentionnel ou non : « [o]n ne peut pas ne pas communiquer » (Watzlawick, Helmick Beavin & Jackson, 1972, p.48). Même si cet axiome peut à certains paraitre radical, il convient d’admettre que cette approche micro- analytique a permis de sortir l’étude des échanges humains du logocentrisme dans lequel elle était alors enserrée. L’enjeu toutefois ne se limite pas à repérer les réalisations non verbales de la communication, mais bien d’en saisir leur implication au niveau des échanges.
Des travaux précurseurs dans le domaine non verbal comme ceux, pour les recherches sur la posture, de Scheflen ou de Spiegel & Machotka (cités par Corraze, 1980, p.129-140), ou encore ceux menés sur la « synchronie interactionnelle » (Condon, 1976), ont permis de comprendre davantage la composante non verbale du langage humain dans les interactions. En observant la « danse des interlocuteurs » (Cosnier, 1997, p.8) qui s’effectue dans toute interaction, Condon (1976) a montré que le coénonciateur « bouge[ait] en parfaite synchronie avec la structure articulatoire de la parole du locuteur » (ibid., p.57). D’ailleurs, plus cette synchronie interactionnelle est forte, meilleure est la relation entre les interactants.
Les mimiques faciales participent également de l’interaction, ne serait-ce que parce que c’est à ce niveau que sont produits la plupart des feedbacks : « les gens commentent volontiers les feedbacks faciaux et tiennent les locuteurs responsables pour ce que leur visage exprime64 »
(Ekman & Friesen, 1969, p.94). De par leur valeur informative (Bavelas & Chovil, 1997, p.337), les mimiques faciales participent du message global au même titre que le verbal, le paraverbal et la gestuelle. Comme certains gestes, elles peuvent être coverbales : elles sont alors réalisées en même temps que les mots qu’elles illustrent ou remplacent. Un élément des mimiques faciales a retenu l’attention de nombreux chercheurs depuis une cinquantaine d’années : le regard.
Ces travaux ont permis de mettre au jour les nombreuses fonctions que le regard remplit sur le plan cognitif ou interpersonnel. Il convient en premier lieu de souligner son rôle dans l’interaction (Kendon, 1967), et notamment dans la désignation du destinataire du message (Cook 1977 ; Corraze, 1980 ; Goodwin 1981, 1996 ; Streeck, 1993). Il signale l’attention que l’on porte à son interlocuteur et le degré d’intimité (Argyle & Ingham, 1972 ; Cook 1977) ; il permet en outre de réguler l’interaction (Heylen, 2005).
63 L’affiliation de Goffman au collège invisible semble discutable (Vion, 1992, p.32).
Barrier (2004, p.13) rappelle également la fonction du regard dans la construction d’une « attention conjointe » (Bruner, 1983) qui « concerne l’aptitude à diriger l’attention d’autrui vers un objet, un signe, une personne dans le but d’obtenir une coperception » (Barrier, 2004, p.13).
La compréhension globale d’un phénomène n’est toutefois pas « l’affaire d’un geste ou d’une mimique en particulier. C’est la relation entre différents éléments, réunis au même moment en une seule personne, qui porte sens » (Winkin, 1981, p.67). Il nous semble donc essentiel de procéder à une description intégrée, car tous les paramètres ont leur importance dans l’échange (Kerbrat-Orecchioni, 1990 ; Krafft & Dausendschön-Gay, 2001 ; Mondada, 2006). Par conséquent, nous rejoignons Krafft & Dausendschön-Gay (2001, p.120), qui défendent une « conception holistique des phénomènes langagiers et colangagiers ». Une telle entreprise n’a pas que des répercussions théoriques, mais également méthodologiques, comme nous le verrons ultérieurement (cf. Chapitre VI, § 3.2).
Nous complèterons cette réflexion en précisant qu’il ne s’agit pas uniquement « en une seule personne », mais bien entre les interactants. Certes, il convient de reconnaitre la multimodalité des signes (Barrier, 2006) chez un seul locuteur, et c’est d’ailleurs principalement ce que nous avons étudié. Mais il nous semble intéressant aussi d’observer comment les éventuels comportements non verbaux d’un des coénonciateurs influent sur le discours et/ou le comportement de l’autre. C’est l’interaction de ces éléments chez une seule personne et dans leur interaction avec ceux des autres participants qui fait sens.
Pour résumer, dans les paragraphes précédents, nous avons cherché à aborder certains éléments clés de la communication multimodale. Après avoir présenté quelques généralités sur ce domaine, nous nous sommes intéressé aux implications de la communication paraverbale et non verbale dans les échanges. Nous avons fini par souligner la nécessité de considérer également les interactions entre les divers canaux de communication afin de mieux appréhender les enjeux interactionnels. A ce stade, il convient de préciser que les partisans de la communication non verbale ne considèrent pas nécessairement le verbal et le non verbal comme découlant d’un même processus cognitif. Ceci est davantage le domaine des études de la gestuelle (les « gesture studies »), que nous évoquerons à présent en traitant des gestes.