2. KÜTAHYA’NIN TARİHİ VE KÜLTÜRÜ
2.3. KÜTAHYA’DA TASAVVUFÎ HAYAT
Le paratexte et les genres qu’ils signalent interviennent sur la construction du narrateur. En effet, le jeu avec les genres (autofiction, roman, roman d’espionnage, roman historique) modifie la réception des textes et la figure de l’auteur puisque les récits étudiés mettent en scène des personnages-écrivains qui font écho à leur auteur réel. Cela apparaît clairement dans Pourquoi Bologne qui joue avec le genre de l’autofiction et interroge le rapport auteur-narrateur-personnage. Bien que le texte emprunte la forme générique « roman » (indiqué sur la couverture), la quatrième de couverture, l’auteur57 et la plupart des commentaires critiques58 et commerciaux59 le qualifient d’autofiction : « À la fois roman de S.F. rétro et autofiction60 ». En effet, le narrateur et personnage « je » se nomme Alain Farah comme l’auteur du roman. Il est possible d’établir plusieurs parallèles entre les deux : ils sont professeurs de littérature à l’Université McGill, ils sont l’auteur de Matamore no 29. Néanmoins, le texte déjoue et subvertit trop le concept d’autofiction pour que l’on puisse associer simplement l’écrivain à son personnage. De son côté, Jonas de mémoire met également en scène une narratrice « je » écrivaine. Outre l’allusion au prénom, auteure et personnage ont le même métier et ont écrit les mêmes textes : « Il a lu mes livres Pisseuse Messie il connaît le terrain sait à quoi s’attendre. »
57 Farah le mentionne dans une entrevue donnée à Plus on est de fou, plus on lit! : Pourquoi Bologne :
dualité et résilience, Animatrice Marie-Louise Arsenault, Radio-Canada, 19 août 2013, [En ligne],
http://ici.radio-canada.ca/emissions/plus_on_est_de_fous_plus_on_lit/2012- 2013/chronique.asp?idChronique=308471 (Page consultée le 21 avril 2016).
58 Les articles suivants en sont des exemples : Julien Lefort-Favreau, « La vérité de soi », Liberté, n° 303,
2014, p. 50-51; Martine-Emmanuelle Lapointe, « Des nouvelles du printemps », Voix et Images, vol. 39, n° 2, (116) 2014, p. 138-144.
59 Cet article en est un exemple : Christian Desmeules, « Alain Farah, pilote d'ovni », Le Devoir, Montréal,
[En ligne], 24 août 2013, http://www.ledevoir.com/culture/livres/385865/alain-farah-pilote-d-ovni (Page consultée le 21 avril 2016).
60 Cette description se trouve sur la quatrième de couverture du roman et sur le site Internet de la maison
(JM, 12) Anne Élaine Cliche a écrit en 1992 le roman La pisseuse et en 2007 l’essai Poétiques du Messie : l’origine juive en souffrance. Enfin, La constellation du lynx met en scène un personnage écrivain, Samuel Nihilo, anagramme du nom de l’auteur déjà utilisé dans le recueil de nouvelles Sauvages. L’essai Fabrications, écrit par Hamelin en complément à son roman sur la crise d’Octobre, associe le personnage et l’écrivain. Samuel est notamment qualifié « [d’alter] ego fictif de l’auteur » sur la quatrième de couverture. Le personnage apparaît dans le roman suivant Autour d’Éva. Les trois auteurs instaurent un jeu entre leur narrateur-personnage et leur propre personne. Toutefois, ils conservent le mot « roman » sur la couverture, ce qui assure la fictionnalité du texte comme le prescrit le pacte romanesque.
L’analyse de la construction des textes et des narrateurs révèle plusieurs dispositifs narratifs et formels qui introduisent une distance avec le passé. Malgré leur différence évidente, les textes partagent certaines similarités structurelles : la chronologie non linéaire, l’alternance des temps de la narration, les délégations et les filiations brisées, les narrateurs à la fiabilité incertaine, l’accès au passé indirect et médié. Les trois romans racontent un récit qui ne suit pas un ordre chronologique, mais plutôt une logique qui leur est propre. Ainsi, les textes retardent la révélation de certains moments particuliers, comme c’est le cas dans La constellation du lynx avec la mort du ministre ou dans Jonas de mémoire avec l’annonce de la lettre qui révèle qui est la mère biologique du personnage, ce qui crée un écart avec le passé, attendu et reporté dans le récit. L’alternance des temps de la narration tente de faire cohabiter deux temporalités. Ce rappel du présent maintient le passé à distance. La construction des narrateurs crée aussi
un écart avec le passé puisque l’instance qui organise le récit est instable et sa fiabilité non assurée.
Ces délégations, ces filiations et ces intermédiaires entre le récit et le passé, entre les personnages et le passé, maintiennent et réaffirment une distance. Les trois textes installent à leur manière un jeu avec l’héritage. Les filiations ne sont jamais directes et toujours tributaires de cassures et de collages. Elles sont recomposées et l’accès aux ancêtres est décalé. De plus, les narrateurs sont mandatés, ironiquement dans le cas de Pourquoi Bologne et plus sérieusement dans le cas de La constellation du lynx et de Jonas de mémoire, et ils doivent écrire ou poursuivre des recherches dont ils n’ont pas pris l’initiative. Dans les récits d’Hamelin et de Cliche, les narrateurs reçoivent un passé qui a déjà été mis en forme, interprété (Jonas, Chevalier, les journaux, les témoins premiers de la crise). Pourquoi Bologne traite les questions de délégation plus humoristiquement. Toutefois, il est intéressant de s’attarder à ce processus parfois retors. Alain demande à Candice de faire des recherches à sa place au sujet de la CIA, du projet Bologne, de Cameron. Le narrateur et le lecteur reçoivent les mêmes informations organisées par Candice. Il faut aussi noter que ces évènements sont à la fois le passé et le présent du narrateur. L’accès au passé de McGill est indirect quand Candice partage ses découvertes ; il est direct quand Alain l’expérimente. Toutefois, cette plongée dans le passé qui permet à Alain d’y vivre n’efface pas complètement la présence du présent comme je l’ai montré. La distance avec le passé est toujours affirmée.