• Sonuç bulunamadı

J’ai montré dans ce chapitre à quel point la relation de direction spirituelle était exigeante pour les disciples en raison de l’obéissance qu’elle exige. Il ne faudrait pas pour autant penser que ce lien n’implique pas aussi des contraintes pour le ou la maître. Werbner remarque qu’il n’est pas facile d’être un saint à plein temps. Le mürşid pakistanais dont elle étudie la confrérie transnationale n’a pas un moment à lui et il est constamment sous le regard scrutateur de ses disciples, pour qui il doit être un exemple à chaque instant (Werbner, 2003, p. 147). De plus, la maîtrise spirituelle est, du moins en théorie, un service et non pas un privilège. Le mürid est pour le cheikh un dépôt sacré que Dieu lui a confié et dont il aura à rendre compte (Chodkiewicz, 1998, p. 47). C'est aussi comme cela que Cemalnur Sargut conçoit son rôle:

Comment se passe l’enseignement dans le soufisme?

En servant (hizmetçilikle). Tu dois être au service de tes étudiant·e·s (öğrenci). Tu dois nettoyer leur maison, leur faire à manger. Si elles ont un souci, tu dois être à leurs côtés. Tu dois les amener chez le coiffeur pour leur mariage, faire faire leur robe de mariée, trouver de l’argent, tu dois être leur mère, leur père, leur grande sœur. Et tu ne dois rien attendre en retour. (Cemalnur Sargut, 06.09.2007)

Effectivement, en arrivant à l’association un matin, j’ai pu observer la mürşid en train de faire à manger et de vider les poubelles. Je me suis rendue compte par la suite qu’elle préparait tous les jours le repas pour les femmes qui travaillent pour TÜRKKAD, à moins d’avoir un rendez-vous à l’extérieur. On peut dire que Cemalnur Sargut se tient à disposition de ses disciples quasi tout le temps. En dehors des heures où elle est chez elle entre 21h et 9h, elle se consacre entièrement à ses activités de guide spirituelle. En plus de cela, on peut la joindre sur son téléphone portable, dont elle n’hésite pas à donner le numéro à tous ceux et toutes celles qui veulent être en contact avec elle, au grand dam de ses disciples proches, qui essayent de la protéger du surmenage.

Par ailleurs, la supériorité de la mürşid et tous les pouvoirs que les disciples lui attribuent se combinent avec une très forte conscience de sa fragilité; fragilité qui comme nous l'avons vu au chapitre 2 fait partie intégrante de son charisme. C'est en partie à travers sa faiblesse qu'elle est forte. Dans bien des situations, ce sont les mürid qui s’occupent d'elle, qui veillent à son bien-être, comme si elles et ils essayaient de la préserver de sa tendance à se sacrifier pour ses disciples. J’ai pu l’observer à maintes occasions dans de petits gestes comme un massage pour la soulager de la fatigue d’une journée de conférences ou alors une veste glissée sur ses épaules pour la protéger d’un courant d’air. Certains disciples ont aussi exprimé ce sentiment dans les entretiens:

Tu sais, il y a beaucoup de joie et de plaisanteries, mais malgré tout ça, pour moi, Cemalnur est une sultane de tristesse. Quand je lui dis cela, elle pleure et je pleure. Cemalnur Abla est un vrai pauvre hère (garip). Elle est l’exacte incarnation du pauvre hère (gariban). Cette pauvreté me plaît beaucoup. (Binnaz, 28.06.2007)

J’ai trouvé très souvent, chez les disciples, l’idée que les pouvoirs de Cemalnur Sargut et son état spirituel étaient trop lourds à porter pour un être humain, que sa mission lui demandait de déployer une énergie que son corps avait de la peine à supporter. Elles et ils ont une grande conscience de la fatigue chronique qui pèse sur leur mürşid. L’un d’entre eux m’a raconté comment il s’y prenait pour contribuer à la soulager: Il lui demande de lui accorder un instant, comme il arrive souvent que les disciples le fassent lorsqu’ils ou elles ont un sujet à discuter en privé. Lorsqu’ils se retrouvent entre quatre yeux, il lui dit qu’il n’a en fait aucun souci particulier dont il devrait lui parler, qu’il aimerait simplement lui offrir quelques minutes de repos:

Une fois, elle a mis sa tête sur mon épaule et elle a dormi. C’était très beau. Quand elle dort, elle va dans un autre monde. Tu peux le ressentir. Dès que tu la touches, tu peux déjà recevoir une quantité de réponses à tes questions. Quand tu la touches, tu peux aussi sentir beaucoup de choses de son énergie, si elle est fâchée contre toi, combien elle t’aime. Surtout quand elle dort, son énergie est très particulière, elle te lave totalement. Une fois elle dormait sur mon épaule, et j’ai ressenti une résonance au-dessus de mon nez, c’est un sentiment très particulier, qu’on ne peut ressentir qu’après une longue méditation, c’était une expérience extraordinaire. (Ömer, 13.08.2007)

J’ai moi-même senti cette fragilité de la guide, à ma grande surprise, lorsque j’ai pris congé d’elle le dernier soir de mon terrain. Voici le récit que j’en fais dans mon journal:

J’embrasse Cemalnur, consciente que c’est ma dernière soirée de terrain à Istanbul. C’est une petite femme fragile qui me serre dans ses bras et me dit: ‘Prie pour moi, j’aurai vraiment de la peine à gérer tout ceci à cause de ma santé’. Moi qui pensais qu’elle allait me souhaiter bonne chance pour ma thèse, m’encourager, que c’était moi qui avait besoin d’elle pour me soutenir, j’en suis bouleversée. Je lui promets de prier pour elle, mais déjà elle doit se détourner pour répondre aux sollicitations d’autres personnes et se montrer forte pour toutes celles et ceux qui ont besoin d’elle. (Notes de terrain, 16.09.2007)

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Ces derniers paragraphes mettent en lumière une ambiguïté fondamentale de la figure du maître: la mürşid est à la fois infiniment au-dessus de ses disciple et dispose d’un pouvoir incontestable, mais en même temps, elle est extrêmement fragile et entièrement à leur service. Cela a été bien exprimé par une de ses disciples les plus proches:

Ce qui me touche le plus, c’est l’équilibre entre kulluk (le fait d’être un serviteur) et le côté majestueux. Il y a un pouvoir incroyable, je le vois, je le ressens, mais en même temps, il y a une immense modestie. Elle n’existe pas (yok). Et un service sans fin. (Ipek, 06.09.2007)

Comme nous l’avons vu, la relation maître disciple était à la fois ce qui attirait le plus de critiques sur le soufisme, mais aussi son cœur, ce qui fait sa force, car cette forme de relation contient un puissant potentiel de transformation spirituelle pour les disciples. Tandis que certains groupes, en réponse aux critiques et poussés par des idées modernistes, inventent des nouvelles formes de soufisme et renoncent à la relation maître-disciples, celle-ci reste essentielle dans la tradition de Kenan Rifai telle qu’elle est perpétuée par Cemalnur Sargut.

7. La dimension communautaire de l’expérience religieuse