2.2. KURTARICI ŞAHSİYET/MEHDİ TASAVVURLARI
2.2.6. Sâbiîlikte Mesih İnancı
2.2.7.4. Kurtarıcı/Mehdi Devrinde Hayat ve Kurtarıcı/Mehdinin
Les médiateurs se suivent, sans pour autant que le cartésien ne soit parvenu au bout de sa quête. Il s’agit de dépasser la médiation pour éprouver directement la divinité, sur le mode de la rencontre immédiate. Cette connaissance expérientielle est présentée comme une règle universelle, dont l’ami constitue un précédent exemplaire, et le témoin, une attestation vivante. Ainsi, quelques remarques sur les basculements qu’autorisent les pronoms personnels, au sein du dispositif énonciatif du témoignage, feront apparaître comment s’opère le passage d’un récit particulier, celui du témoin, à cette universalité dans laquelle se trouve inclus le destinataire du discours.
Extrait 8 : A02/62-76
62 63
A =D’accord, un peu comme si Dieu te prenait par surprise ? (0.6)
64 B Oui. (0.5)
65 66 67 68
A TOUT UN CHEMINEMENT euh:::, bien des – des étapes::::: diverses. Euh et:::: et qu’est-ce qui s’est – qu’est-ce qui s’est passé qui a fait aboutir et – au point que ça devienne vraiment pour toi une découverte de Dieu, de manière personnelle ?=
69 70 71
B =EH BIEN JE DISAIS AU
DEBUT QUE CE QUI M’AVAIT MARQUE c’est le fait de ressentir que cette personne connaissait personnellement Dieu.=
72 A =mmh !=
68 Cela ne signifie pas que les évangéliques rapportent à la divinité toutes les occurrences étranges qui émaillent leur quotidien. Ce type de récits connaît d’importantes contraintes et est soumis au contrôle des destinataires. Les marques d’énonciation prudente que présente la narration de Forest en
constituent une illustration, cette prudence n’envisageant probablement pas le seul public profane. On retrouve ce genre de précaution dans d’autres témoignages. Ainsi, une locutrice avance, au moment de préfacer la communication d’une vision auprès d’une assemblée charismatique : « °Je ne suis° pas quelqu’un qui reçoit des visions, des images (0.8) tous les jours, rassurez-vous » (Gonzalez & Monnot, 2008, p. 72).
73 74 75 76
B =Et en fait euh,
c’est ça l’aboutissement. C’est de POUVOIR rencontrer PERSONNELLEMENT
Dieu. Et euh C’EST CE QUI M’EST ARRIVE euh également euh lors d’un culte. Euh::::::: et LA AUSSI en fait même au TRAVERS de – de cette
[suite p. 133]
Le présentateur reprend le terme de « cheminement » précédemment utilisé par son invité [41] et résume les épisodes précédents (la rencontre d’un ami, la lecture de la Bible, l’entretien avec le pasteur) comme autant d’« étapes::::: diverses » ponctuant son acheminement vers la divinité. La question est formulée de sorte que la narration parvienne à son aboutissement, soit une « découverte de Dieu, de manière personnelle ». Le spectateur comprend alors que le témoignage demeure incomplet, tant que son narrateur (qui en est également l’un des personnages principaux) n’a pas été pleinement affecté. C’est cet épisode final que va livrer Philippe, sur l’instigation de l’animateur. En trois phrases, le témoin énonce ce que signifie cet aboutissement lorsqu’il en va d’une « découverte » de la divinité. Sa réponse évoque plutôt la « rencontre » personnelle avec Dieu, cette variation lexicale revêtant toute son importance. L’invité racontera bientôt comment cela lui est arrivé [76-93], le cours des événements ayant été perturbé de façon analogue à ce qui s’était passé lors de l’entrevue avec le pasteur.
Tout au long de l’émission, l’animateur formule ses questions en ayant recours au vocabulaire de la « découverte », alors que Philippe répond systématiquement en usant du lexique de la « rencontre »69. L’option lexicale privilégiée par le présentateur semble
permettre l’articulation entre deux mondes, celui de la science et celui de la foi. Le terme convient tout aussi bien pour décrire une investigation scientifique débouchant sur une percée décisive, découvrir quelque chose, que pour raconter l’exploration d’une relation interpersonnelle, découvrir quelqu’un. De ce fait, la recherche que mène l’invité quant à l’existence de la divinité peut être appréhendée sur le mode de la démarche savante. Mais à l’arrivée, les choix lexicaux d’un Philippe racontant son parcours biographique situent la découverte sur le plan du face-à-face existentiel. Une fois encore, le cheminement délaisse l’investigation rationnelle pour se porter au-delà et entrevoir son propre dépassement.
69 Jusqu’à ce point de l’entretien, Philippe Forest avance : « j’ai fait cette rencontre avec Dieu » [06] ; « j’ai fait une RENCONTRE avec un ami » qui le conduira vers la divinité [19] ; « on rencontr[e] Dieu également
au travers de la lecture de la Bible » [43-44]. Quant au présentateur, il demande : « mais on peut pas peut-être parler ENCORE LA d’une découverte de Dieu » [35-36] ; « qu’est-ce qui s’est passé […] au point que ça devienne vraiment pour toi une découverte de Dieu, de manière personnelle ? » [66-68]. La même alternance quant au choix du lexique court jusqu’à la fin de l’émission.
Aboutir, c’est connaître Dieu personnellement. L’invité commence par rappeler la
figure de son ami, dont la caractéristique principale est d’être au bénéfice de cette
connaissance (en plus d’avoir un bagage en mathématiques). D’emblée, ce connaître ne se situe plus dans l’ordre de la théorie, mais semble en appeler à des modalités d’attestation autrement plus existentielles, une certitude qui ne peut transiter que par une reprise à la première personne, un « moi » affecté. Philippe dit ressentir, chez son camarade, la présence de ce lien particulier à la divinité. On verra bientôt combien ce savoir de personne à personne implique l’expérience d’une motion de l’un vers l’autre débouchant sur un contact, un toucher qui se traduit en émotion : être mu, c’est être ému. La figure de l’ami anticipe, dans le parcours de l’invité, ce qu’il est lui-même appelé à devenir. Le « chrétien » est déjà porteur de quelque chose – de quelqu’un – qui l’excède, et cet excès perce dans la rencontre avec le cartésien.
Que l’ami se présente comme une occurrence particulière d’une réalité normative est sous-tendu par la construction argumentative du locuteur. Après le rappel de son camarade, Philippe énonce « Et en fait euh, c’est ça l’aboutissement […] POUVOIR rencontrer PERSONNELLEMENT Dieu », avant d’ajouter « Et euh C’EST CE QUI M’EST ARRIVE euh également euh lors d’un culte ». L’argument est limpide. Il prend appui sur un autrui incarnant la quintessence d’un véritable rapport à Dieu (par opposition à des croyants prisonniers d’obscures traditions ecclésiales). Il se décline ensuite sur le mode de la norme et finit par s’actualiser chez le locuteur. La poursuite de mouvement normatif apparaît alors comme évidence : ce qui est vrai de l’ami comme du témoin l’est également pour le public de l’émission, car il en va d’un rapport à un universel commun.
Si l’argument est susceptible de voyager, cela tient à la mobilité du dispositif énonciatif. L’ami est envisagé comme un singulier, oscillant entre la seconde et la troisième personnes grammaticales. Sa grammaire semble concentrer le « tu » qui marque une relation interpersonnelle faite de proximité et le « il » relatif au personnage stylisé qu’il figure dans la narration. Le passage au prescriptif fait surgir le tiers sur le mode d’un « on » impersonnel, auquel on pourrait adjoindre un « nous » implicite. Le vécu de cet ami, ce qui lui arrive, devient alors vérité pour chacun, aboutissement pour
nous. Cet arrachement du vécu d’autrui à sa contingence entretient probablement des
liens avec la capacité d’attraction qu’exerce la figure divine sur la facture de l’argument. La mise en rapport avec le divin fait advenir une exigence d’universalité radicale. Dès lors, la relation qui s’établit entre Dieu et « moi » – ce « moi » constituant une proposition d’identification qu’est appelé à investir un ego réel – reproduit symétriquement, au niveau de la première personne, les liens noués avec la divinité par cet autrui exemplaire qu’est « l’ami » singulier. La narration de Philippe fait clairement
apparaître que le dernier membre du triptyque grammatical, le « moi », coïncide avec la personne du locuteur. Toutefois, au plan énonciatif, Philippe occupe la position qui était celle de son camarade, laissant au spectateur le soin d’investir la place configurée pour le « je »70.