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L’utilisation des modèles structuralistes a été favorable pour l’élaboration théorique de perspectives plus générales et, globales et comme nous l’avons déjà indiqué dans les pages précédentes (cf. théorie du marché dual), cette approche a permis de situer l’appel structurel de main d’œuvre bon marché provenant souvent des sociétés du Sud vers les sociétés du Nord. Cette perspective, en intégrant une perspective de genre, centre son intérêt sur la restructuration socio-spatiale de la production. Ceci a également permis l’étude de l’impact des divisions du travail en fonction de genre et l’étude de la relation entre les changements de l’économie mondiale et l’émergence de la mobilité différenciée par genre. Ainsi, par exemple, l’incorporation de jeunes femmes dans l’industrie (zones libres dans le sud est de l’Asie, du Mexique, de Puerto Rico) est l’un des facteurs importants qui ont donné lieu à la migration féminine.

En général, ces analyses soulignent le lien entre le travail féminin et les bas salaires dans différentes régions du monde, considérant celui-ci comme un facteur qui influence

les décisions de déplacement des entreprises multinationales. De ce fait, cette approche met l’accent sur la production en négligeant les relations de reproduction (la garde des enfants et le travail de ménage) dans lesquelles les femmes (et les hommes) sont impliqués, l’étude des relations des reproductions reste marginale dans le cadre de la perspective structuraliste. Une attention portée aux relations de reproduction est vue comme nécessaire et revendiquée par l’approche de la stratégie familiale afin de comprendre la manière dont hommes et femmes sont impliqués dans la force de travail salarié et font partie des flux migratoires57. À notre avis, cette approche complète les autres théories pour notre sujet de recherche.

L’approche de la stratégie familiale a gagné de l’intérêt du fait de la reconnaissance de l’importance des tâches reproductives dans l’explication de la migration différenciée en fonction du genre. La reproduction peut être définie comme le processus qui implique la reproduction de la force de travail (c’est-à-dire le fait d’élever la nouvelle génération de travailleurs) dans des activités comme la garde des enfants, la cuisine, le nettoyage et le maintien de l’unité domestique.

Ce modèle met l’accent sur le pouvoir des relations qui maintient et reproduit les structures et les divisions du travail dans le processus de décision familiale. Il n’est pas suffisant de reconnaître que les divisions sexuelles du travail existent et peuvent expliquer l’assignation des modèles de travail à l’intérieur et à l’extérieur de l’unité familiale. Mais, il est important de considérer la façon dont hommes et femmes sont modelés par les hiérarchies de pouvoir et par les expectatives socio-culturelles de genre. En conséquence, les expériences de la migration féminine sont déterminées par les ressources au sein du foyer, par les structures du processus de décisions (« decision- making structures ») et par le marché du travail (ce dernier étant déterminé socialement par le genre).

Tandis que le modèle de la stratégie familiale a essayé de surpasser beaucoup de problèmes se présentant dans les modèles précédents (en considérant les influences socio-culturelles, la reproduction et la production ainsi qu’en examinant les relations de pouvoir dans les foyers), les critiques qui lui ont été adressées concernent l’absence d’une investigation suffisante au niveau empirique et l’utilisation vaste d’une

terminologie structuralo-marxiste avec des idées féministes sur l’unité familiale, même si ces deux littératures peuvent paraître quelquefois inconsistantes et même contradictoires58.

L’approche structuraliste et notamment la théorie du marché dual nous semblent être à même de bien esquisser le cadre international de la migration des femmes latino- américaines pour la réalisation du travail dans le secteur domestique (garde des enfants et travail domestique) en Suisse. Ainsi, ces modèles analysent la migration des femmes des pays en développement vers les pays développés pour accomplir des travaux dans le secteurs des bas salaires, notamment comme travailleuses domestiques dans le privé. Cette recherche incorpore ainsi les présupposés structuralistes dans une analyse féminine des travailleuses féminines non qualifiées au sein de l’économie globale59.

Il nous semble que ce type d’analyse nous aide à mieux comprendre cette migration. Toutefois, nous ne voulons pas affirmer que c’est le seul type de migration existant entre les pays en développement et les pays développés. Il y a d’autres types de migrantes féminines, comme celles qui migrent pour réaliser des travaux qualifiés avec des salaires élevés60. Nous sommes également conscientes que ce type d’analyse n’offre pas un regard compréhensif sur la migration de travail féminine, cependant elles nous aident à poser le cadre général dans lequel la migration féminine se produit en tant qu’un acte individuel.

En suivant une perspective meso-sociale, c’est le modèle de la stratégie familiale qui nous semble le plus adapté pour comprendre les relations de pouvoir en lien avec le

58 La discussion sur le travail reproductif prend différentes significations pour les chercheuses féministes

et les marxistes. Dans l’approche des stratégies familiales, la signification précise du terme n’a pas encore été déterminée. Cf. CHANT S. & RADCLIFFE S., loc. cit., pp. 22-24.

59 Voir PHIZACKLEA A. (éd.), One way ticket Migration and female labour, London, Boston,

Melbourne and Henley, Éditions Routledge & Kegan Paul, 1983, pp. 1-11. Consulter également SASSEN-KOOB S., "Notes on the incorporation of Third World Women in to Wage-labor through Immigration and Off-shore production", loc. cit., pp. 1144-1167; MOROKVASIC M., "Birds of Passage are also Women…", loc. cit. pp. 886-907 ; MOROKVASIC M., "Women in migration : Beyond the reductionist outlook" in PHIZACKLEA A. (éd.), op. cit. pp. 13-32.

60 Ce type de migration remet en question l’approche strictement marxiste selon laquelle l’inégalité

structurale demeure le déterminant principal de la migration basée sur l’emploi. Cf. DELAET D., "Introduction : The invisibility of Women in Scholarship on International Migration" in KELSON G. & DELAET D., op. cit., p. 6.

genre déterminant le processus de l’émigration des femmes, influençant leurs projets migratoires (cf. chapitre 1, deuxième partie), leurs rôles et leurs perspectives dans le futur.

L’approche des stratégies familiales est complémentaire au modèle structuraliste. La reproduction fait encore partie de la réalité quotidienne de beaucoup de femmes, d’où la pertinence de considérer cette approche, qui prend en considération le rôle de la femme dans les tâches reproductives et productives tout en considérant les influences socio- culturelles et en examinant les relations de pouvoir à l’intérieur du foyer. Nous considérons que cette approche est importante afin de bien situer la position de la femme à l’intérieur de la famille. En raison d’une socialisation différenciée par son genre, la femme est souvent très attachée à la famille (cf. pages suivantes). D’une manière directe ou indirecte, ses comportements sont influencés par les différentes images vis-à-vis de la femme : femme mère, femme mariée, femme célibataire, femme seule.

Comme d’autres chercheuses61 le soulignent, la situation de la femme migrante ne peut pas être analysée uniquement en termes de genre. D’autres variables comme la race, la classe et la culture doivent être considérées. C’est ainsi que dans beaucoup d’études sur la femme migrante, la condition de cette dernière est définie comme une triple charge ou triple oppression tant au niveau de la classe, du genre qu’en tant que membre d’un groupe minoritaire de migrants. Mirjana Morokvasic propose d’ailleurs de considérer ce qu’elle définit comme une quatrième oppression chez les femmes : elles ne sont pas seulement discriminées parce qu’elles sont femmes, membres d’une classe travailleuse et membres d’un groupe minoritaire des migrants, mais aussi parce qu’elles- mêmes acceptent cette oppression comme naturelle et normale. La femme migrante a

61 Cf. BRETTEL C. & JAMES SIMON R., "Immigrant Women : An Introduction" in JAMES SIMON, R. & BRETTEL C., International Migration the Female Experience, United States, Éditions Rowman & Allanheld, 1986, pp. 3-19. Shu-Ju Ada Cheng considère qu’une attention particulière doit être portée sur la manière dont le genre, la race, la classe et l’inégalité globale interagissent entre eux en formant une hiérarchie entrecroisée et un système stratifié qui modèlent les expériences différentes des personnes en relation avec leurs identités multiples. CHENG SHU-JU A., "Labor Migration and International Sexual Division of Labor : A Feminist Perspective en Gender and Immigration" in KELSON G. & DELAET D. (éd.), op. cit., p. 43 (traduit par nous).

une meilleure possibilité de réagir contre ces trois formes d’oppression si elle n’accepte pas l’oppression en elle-même62.

Quoi qu’il en soit, la confrontation de ces femmes (et de leurs bagage, entre autres, de genre) avec un nouveau contexte où il y a sûrement d’autres images, représentations et façons d’être « femme » va impliquer chez une femme migrante la renégociation des images identificatoires. Afin de mieux comprendre ce type de reconstruction que la femme gère au niveau de son identité, en tant que femme, en tant que femme sans- papiers, il faut le considérer dans une perspective micro-sociale. C’est ainsi que la partie principale de notre question de recherche cherche à comprendre le mode de vie des immigrées clandestines, d’où l’importance d’avoir recours à une approche biographique et d’utiliser les histoires de vie pour comprendre la complexité de l’expérience de la migration féminine telle qu’elle est ressentie par les femmes.

Il est certes important de comprendre le contexte social dans lequel s’inscrit l’émigration/immigration. Toutefois, la nécessité d’examiner le comportement individuel à travers les histoires de vie se présente comme complémentaire. Les chercheurs travaillant dans le champ de la migration ont reconnu l’importance d’adopter une approche plus compréhensive et intégrative en ce qui concerne l’étude du déplacement de la population. La complexité du processus de migration et son impact multidimensionnel sur les aspects politiques, sociaux, économiques, culturels et démographiques ont pour conséquence qu’aucun cadre théorique simple n’est adéquat pour expliquer ce processus dynamique63.

1.3. Intégrer et mieux comprendre

Comme le graphique ci-dessous l’explique, nous allons nous servir de différentes théories pour dresser le panorama de l’émigration des femmes du Sud vers les pays du Nord dans le but de réaliser des tâches ménagères. Afin de comprendre la présence de la migration clandestine, ce sont les approches structurelles –notamment du marché dual- qui nous sont nécessaires. Afin de comprendre la migration internationale clandestine,

62 Cf. MOROKVASIC M., "Women in migration : beyond the reductionist outlook" in PHIZACKLEA A. (éd.), op. cit. p. 26.

63 CHENG SHU-JU A., "Labor Migration and International Sexual Division of Labor : A Feminist

c’est l’approche politique qu’il faut envisager. De plus, la présence de la femme dans les mouvement migratoires, dans la réalisation des tâches ménagères au sein des pays d’immigration, etc. sera comprise par une analyse transversale ayant recours à une

perspective de genre (cf. théories des stratégies familiales, théorie structurelle

perspective genre) (cf. graphique ci-dessous).

MIGRATION

Benzer Belgeler