Il n'est pas étonnant que la figure de Strauss apparaisse si morcelée, réduite à l'état de fragments épars qui n'esquissent jamais un personnage véritablement straussien. Concevoir d'après le modèle de Strauss un personnage comme Christophe, par exemple, était exclu : c'eût été faire de Jean-Christophe un simple roman à clé, résolument contraire au projet de Rolland ; Christophe s'apparente bien plus à une version "transfigurée" du modèle straussien, dont il tient beaucoup de caractères mais qu'il va justement dépasser pour atteindre à l'idéal du Héros.
Seul un personnage secondaire pouvait incarner ce que Strauss a de plus bas et de plus trivial aux yeux de Rolland, de manière à former avec Christophe une dichotomie qui mettrait dos à dos le pire et le meilleur de Strauss. Ce personnage secondaire paraît être le compositeur Hassler1,
présenté dans « L'Aube » comme un « jeune maître » encore controversé, mais capable de déchaîner l'enthousiasme des foules lorsqu'il vient diriger un concert de ses œuvres (à peu de choses près le Strauss de 1899, décrit par Rolland dans son Journal). A mettre en regard le portrait de Hassler lors de sa première apparition, et celui que Rolland faisait de Strauss en janvier 1898, suite à un concert Lamoureux qui lui était consacré, on remarque des similitudes qu'il est difficile d'attribuer à une coïncidence :
Hassler
(Jean-Christophe)
Strauss
(Journal de Rolland) • « une calvitie précoce se montrait au sommet du
crâne, parmi les cheveux blonds qui frisaient. », « Sous la petite moustache blonde... » (I, 87)
• « cheveux frisés, avec une tonsure qui commence au sommet de la tête, moustache blonde » (R/S, p.117)
• « Il était grand, et se tenait mal, non par gêne, mais par fatigue ou par ennui. » (I, 87)
• « Grand, mais se tenant avec une extrême lassitude. » (R/S, p.118)
• « Il dirigeait avec une souplesse capricieuse, de tout son corps dégingandé qui ondulait. » (I, 87)
• « Il dirige d'une démarche souple, leste, avec de brusques détentes aux terminaisons nettes » (R/S, p.125)
« son grand corps dégingandé » (R/S, p.143)
1 Son homonymie avec Hans Leo Hassler (compositeur allemand, 1564-1612), si elle n'est sans doute pas fortuite, paraît du moins insignifiante. Il ne s'agit d'ailleurs pas là du seul cas d'homonymie de ce type rencontré dans Jean-
• « il était prodigieusement nerveux ; et sa musique était son reflet. » (I, 87)
• « De l'énergie vitale, des nerfs, une surexcitation morbide, un déséquilibre que la volonté maintient, mais qui secoue la musique et le musicien. » (R/S, p.118)
La ressemblance entre Hassler et Strauss est assez flagrante pour que, dès la parution de Jean- Christophe, plus d'un lecteur l'aient relevée. Alain Corbellari signale que des critiques italiens, dès 1908, y ont été attentifs ; interrogé par eux sur ce point, Rolland n'a qu'à moitié démenti le parallèle : « Strauss n'est pas Hassler », assure-t-il, mais il reconnaît que « Hassler est un type, où j'ai voulu résumer certains traits de la décadence musicale allemande d'aujourd'hui. C'est, si vous voulez, le Straussisme1 ». C'est précisément ce « Straussisme » qui nous intéresse, en ce qu'il
constitue pour Christophe, ici comme ailleurs, un modèle "négatif". Pour l'heure, le jeune Christophe n'a que de l'admiration pour son « héros » Hassler. Lorsqu'il a de nouveau affaire à lui, dans « La Révolte », son ancienne idole (qui ressemble plus à Strauss que jamais) est devenue l'incarnation de la germanité décadente, tout ce qu'il se jure de ne jamais devenir lui- même.
Hassler est brièvement évoqué dans la première partie de « La Révolte », en des termes qui laissent clairement deviner Strauss : « le plus doué des compositeurs vivants, le représentant le plus avancé de la nouvelle école, Hassler, auteur de symphonies à programme, assez
extravagantes, mais pleines de génies » (I, 414 ; les derniers mots désignent presque nommément la Sinfonia Domestica2). Lorsque Jean-Christophe se rend à Berlin pour le voir, espérant trouver
en lui un ultime soutien face à la société ennemie, voilà ce qu'il est devenu :
Non seulement, il employait son talent prodigieux à des excentricités musicales, qui faisaient hérisser les cheveux sur la tête des pontifes ; mais il manifestait une prédilection taquine pour des textes baroques, pour des sujets bizarres, pour des situations équivoques et scabreuses, en un mot, pour tout ce qui pouvait blesser le bon sens et la décence ordinaire. […] Il acceptait sans examen toutes les idées musicales qui lui passaient par la tête ; et il était intimement persuadé que, quoi qu'il pût écrire d'inférieur à lui-même, c'était supérieur encore au reste des musiciens. De ce que cette pensée fût malheureusement trop vraie dans la plupart des cas, il ne s'ensuivait pas qu'elle fût très saine et propre à faire naître les grandes œuvres. (II, 6-7)
On n'aurait pas pu imaginer une allusion plus transparente à l'auteur de Salomé, œuvre qui inspira à Rolland un jugement correspondant strictement à celui exprimé dans ces lignes. En mai 1907, Rolland notera dans son Journal, à propos de Salomé : « Elle me répugne, et je l'admire. Je
1 Lettre à Giuseppe Prezzolini du 22 février 1908, citée par Alain Corbellari (Corbellari, p.276). 2 Voir pp. 64 à 67.
l'admire, faute de mieux, en méprisant un peu l'homme qui a mésusé ainsi de sa puissance artistique1», puis écrira peu après au compositeur : « Salomé d'Oscar Wilde n'était pas digne de
vous. […] L'atmosphère en est écœurante et fade : cela sue le vice et la littérature2 ». Quant à
l'opéra lui-même, il conclut : « En résumé, 1°) Salomé me semble la plus puissante de vos œuvres dramatiques. 2°) Salomé me semble la plus puissante des œuvres dramatico-musicales d'aujourd'hui. 3°) Vous valez mieux que Salomé. Vous avez triomphé de l'Europe de notre temps. Maintenant, sortez de notre Europe, élevez-vous au-dessus3 ».
Rolland souhaite à Strauss de donner le meilleur de lui, d'épanouir son génie, en un mot de se transfigurer. C'est ici que le personnage de Strauss se scinde : son versant négatif, non
transfiguré, est Hassler tel que décrit ci-dessus ; son versant positif, transfiguré, destiné à « s'élever au-dessus de l'Europe », c'est à Christophe qu'il revient de l'incarner.
Le quartier qu'habite Hassler à Berlin est à l'image de l'Allemagne décadente que représente le personnage :
Le quartier où Hassler avait élu domicile était bâti dans cette étrange architecture nouvelle, où la jeune Allemagne déverse une barbarie érudite, qui s'épuise en laborieux efforts pour avoir du génie. (II, 8)
On se rappelle l'impression de l'Allemagne qu'avait eue Rolland à la vue de Strauss, en 1898 :
Hé hé ! j'ai idée que l'Allemagne ne gardera pas longtemps l'équilibre de la toute-puissance. Le vertige souffle dans son cerveau. Nietzsche, R. Strauss, l'empereur Guillaume, - il y a du néronisme dans l'air.4
En bref, ce que Rolland appellera le "Straussisme" !...
La scène de la rencontre entre Christophe et Hassler, à l'instar de celle où Christophe prononçait son verdict sur Pelléas et Mélissande, est à l'évidence la "transcription" d'une scène réelle du Journal de Rolland dans laquelle apparaît Strauss. La scène est celle du déjeuner pris par le compositeur chez les Rolland, en mars 1900. Strauss, tel que décrit par Rolland, s'y montrait d'un sans-gêne et d'une grossièreté plutôt rustres, que Hassler, en recevant chez lui Christophe, imite pour ainsi dire littéralement :
Hassler
(Jean-Christophe)
Strauss
(Journal de Rolland)
• « Hassler […], son assiette sous le menton, se bourrait, comme un enfant, de tartines beurrées et
• « Il […] porte son assiette près de son menton, pour manger, se bourre de bonbons, comme un 1 Note du 5 mai 1907 (R/S, p.152).
2 Lettre à Strauss du 14 mai 1907 (R/S, p.86-87). 3 Idem (R/S, p.90).
de tranches de jambon » (II, 12) bébé, etc. » (R/S, p.129)
• « “Was ? (Quoi ?) ” demanda-t-il. Christophe répéta le titre.
“Ach ! so, so ! (Ah ! bon, bon !)” fit Hassler » (II, 12)
• « “Was ?” fait-il. “Ach ! so, so !” ; et c'est tout. »(R/S, p.129)1
Désillusionné par cette rencontre infructueuse, Christophe quitte Berlin et s'éloigne définitivement de cette image dégradée de lui-même dont il prendra désormais le contrepied :
Le lendemain, Christophe était loin de lui – si loin que toute l'éternité n'eut pas suffi à les rapprocher l'un de l'autre. Et tous deux étaient seuls pour jamais. (II, 18)
La rupture est consommée entre Hassler et Christophe, qui incarnent respectivement la « part d'ombre » et la « part solaire » de Strauss, pour reprendre les termes d'Alain Corbellari2. Le
premier ne réapparaîtra plus ; quant au second, il lui reste à devenir un Héros.
Concluons, au sujet du personnage de Hassler, que « Strauss n'est pas Hassler » (comme le dit Rolland), ni non plus Christophe : l'un et l'autre empruntent ponctuellement les deux versants opposés de son caractère, de façon à ce que Christophe puisse par opposition à Hassler réaliser l'idéal de Rolland, se confrontant à un modèle straussien pour le transfigurer.
A propos de la scène de la rencontre entre Christophe et Hassler dans « La Révolte », un autre fait remarquable mérite d'être signalé.
En 1908, Rolland fait avec enthousiasme la connaissance du jeune Edgar Varèse, qu'il va guider dans ses débuts. A la date de janvier 1909, il observe une étonnante coïncidence : Varèse travaille à un poème symphonique, Gargantua (qui restera inachevé), exactement comme Christophe dans « Les Amies ». Il en fait part dans une lettre à Sofia Bertolini :
Et voyez comme c'est curieux ! Il m'arrive, ces jours-ci, un second Jean-Christophe. […] Mais je ne vous dis pas le fait le plus amusant de ma rencontre avec ce Varèse : il est en train d'écrire un Gargantua (poème symphonique). Or, juste en ce moment, Jean-Christophe en écrit un !3
1 Alain Corbellari signale que Marc Reinhardt avait déjà relevé cette correspondance (Corbellari, p.276). 2 Corbellari, p.278
Par ailleurs Varèse, établi à Berlin, admire Strauss mais n'ose pas, par timidité, aller à sa rencontre. Rolland va donc recommander Varèse à son ami :
J'ai beaucoup causé de vous […] avec un jeune compositeur français, établi depuis un ou deux ans à Berlin, qui vous admire tant qu'il n'ose pas aller vous voir. Il se nomme Edgar Varèse ; et il a du talent ; il me semble surtout doué pour l'orchestre. Je crois qu'il pourrait vous intéresser. Il y a en lui ce que vous aimez, je crois, par dessus tout, (comme moi), et ce qui est si rare aujourd'hui : de la vie.1
Voilà qui nous ramène à la scène de la visite à Hassler/Strauss ! Dans la même lettre à Sofia Bertolini, Rolland écrivait :
Il admire beaucoup Strauss ; et, bien qu'il habite Berlin, il n'a jamais osé aller le voir, parce qu'il a peur d'être mal reçu, et de perdre ses illusions sur l'homme. […] J'ai pensé que s'il va le voir, ce sera peut-être la scène de Christophe et de Hassler.2
Il est certain en effet que Christophe, en rencontrant Hassler, a été mal reçu et a perdu ses illusions sur l'homme... Cette scène, qui semblait à l'évidence avoir été imaginée par Rolland en songeant à Strauss, manque donc de se "réaliser" quelques années plus tard : un constat curieux et amusant, qui amène Rolland à déclarer son récit purement réel :
Dites, après cela, que mon livre est un « roman » ! Mon livre n'est pas un roman. Jean-Christophe existe réellement. Il est partout autour de nous. Je ne fais que raconter ce qui est. Je n'invente rien.3
En ce qui nous concerne, bien entendu, on ne cessera pas de considérer Jean-Christophe comme un « roman »... Toutefois, on prendra note de cette remarque de Rolland qui atteste au moins une intention claire de sa part : « raconter ce qui est », écrire un récit qui soit imprégné de réalité (une intention qui rend d'autant plus crédibles comme telles les différentes manifestations de Strauss à l'intérieur de l'œuvre).
1 R/S, p.93
2 Lettre à Sofia Bertolini du 24 janvier 1909, citée par Alain Corbellari : Corbellari, p.226. 3 Ibid.
II. 2. d. Le dépassement
Après avoir été progressivement construite dans les premiers volumes du roman, et avoir pénétré peu à peu le personnage de Christophe jusqu'à atteindre un point critique dans « La Révolte », la figure de Strauss va devenir pour tout le reste du récit un modèle à transcender. Hassler était là pour amorcer le processus : face à cette image incarnée de la médiocrité où il risquait de s'enliser lui-même (le « Straussisme »), Christophe mesure l'urgence qu'il y a à quitter cet univers malsain, cette Allemagne décadente et corrompue en laquelle il ne se reconnaît plus. On a pu observer que le « Straussisme », d'abord perçu comme un caractère ambiant, collectif et anonyme (plus ou moins confondu avec l'esprit allemand "fin de siècle"), s'était ensuite personnalisé : en Christophe d'une part, sorte de Strauss en herbe, en Hassler d'autre part, allégorie du Straussisme le plus dégradé. Après cela va s'opérer la démarche inverse, le Straussisme redevenant cette atmosphère générale qu'il était au départ, comme si Christophe, après l'avoir vu incarné en la personne de Hassler, se rendait d'autant mieux compte de sa présence diffuse dans tous les esprits allemands.
Imbue de sa propre gloire, l'Allemagne érige la Force en valeur suprême. De cela on avait eu un premier aperçu, dans le passage du « Matin » cité plus haut. Mais Christophe n'est plus un enfant : il va pouvoir réitérer ce constat avec une lucidité nouvelle. Revenu de Berlin où avait eu lieu sa rencontre avec Hassler, il porte sur ses compatriotes un regard éclairé qui lui permet de dénoncer ce culte national de la Force :
Surtout depuis les victoires allemandes, ils s'évertuaient à faire un compromis, un micmac écœurant de la force nouvelle et des principes anciens. Le vieil idéalisme n'avait pas été renoncé : c'eût été là effort de franchise, dont on n'était pas capable ; on s'était contenté de le fausser, pour le faire servir à l'intérêt allemand. […] A présent qu'on l'emportait, on n'avait pas assez de mépris pour les utopies « à la
française » : paix universelle, fraternité, progrès pacifique, droits de l'homme, égalité naturelle ; on disait
que le peuple le plus fort avait contre les autres un droit absolu, et que les autres, étant plus faibles, étaient sans droit contre lui. Il était Dieu vivant et l'Idée incarnée, dont le progrès s'accomplit par la guerre, la violence, l'oppression. La Force était devenue sainte, maintenant qu'on l'avait avec soi. La Force était devenue tout idéalisme et toute intelligence. (II, 58-59)
On peut à bon droit se demander ce que des considérations aussi générales ont à voir avec la personne singulière de Strauss. C'est que celui-ci, comme souvent les « grands hommes », porte
en lui tout l'esprit de son pays (du moins aux yeux de Rolland). Il faut revenir à ce déjeuner de mars 1900, relaté dans le Journal de Rolland : l'impression dominante est que c'est l'Allemagne elle-même, cette Allemagne impériale ivre de ses triomphes, qui s'exprime par la voix de Strauss. Son exaltation aveugle de la Force est par moments d'une naïveté si crasse qu'il y a lieu de penser que Rolland a tant soit peu déformé ses propos. Voici comment l'auteur fait le récit de cet épisode :
Sa conversation me montre combien j'ai eu raison de voir en lui l'artiste-type du nouvel empire allemand, le puissant reflet […] de cet idéalisme égoïste et pratique, qui a le culte de la force, et le dédain de la faiblesse. […] Il déclare que la guerre du Transvaal lui est absolument indifférente, que dans le
commencement il a pris parti, mais pour les Anglais. […] « Les Boers sont un peuple barbare, arriéré, qui en est au XVIIe siècle. Les Anglais sont très civilisés, et très forts. Il est très bien que les plus forts l'emportent. » Mais les faibles ? les Egyptiens, les Boers, s'ils souffrent ? « Oh ! je n'en sais rien ; je n'y pense pas ; l'Egypte n'existe pas, quand je n'y suis pas. » […]
Je réfléchis à l'obstination singulière qu'ont presque tous les Allemands d'aujourd'hui à affirmer la grandeur morale de la Force, et sa suprématie légitime sur le Droit. Je pense qu'il n'en serait pas ainsi si ces Allemands n'avaient en eux la conscience très nette qu'ils ont violé et violent la justice, et la volonté de ne point renoncer aux avantages de leur iniquité.
Je voudrais retrouver le texte exact de sa phrase : « Je n'aime pas les faibles qui se plaignent des forts, quand ils ne sont pas plus forts qu'eux. »1
Il est clair que Rolland, lorsqu'il écoute Strauss, entend parler l'Allemagne. L'aspect caricatural de ses propos a valeur de généralisation : cette grossièreté-là n'est pas celle d'un homme isolé mais évidemment celle d'un peuple, d'autant moins porté à raisonner qu'il s'enivre d'une gloire collective. Rolland l'affirme lui-même, cet état d'esprit est commun à « presque tous les
Allemands d'aujourd'hui ». Strauss n'en est pas moins le représentant privilégié, d'abord aux yeux de Rolland, ensuite dans Jean-Christophe : la rencontre avec Hassler et la prise de conscience par Christophe de cette sordide idéologie allemande (qui comprend les mêmes éléments que celle de Strauss : valorisation pragmatique de la force, mépris naïf – ou cynique – pour le droit,
fermeture d'esprit) ont une même source textuelle : le déjeuner avec Strauss du 1er mars 1900. Dans le Journal de Rolland comme dans le roman, on retrouve Strauss (ou son équivalent Hassler) à l'origine du développement sur l'esprit allemand ; il l'incarne, et l'inspire. C'est
pourquoi le culte allemand de la Force, dans Jean-Christophe, peut et doit être mis sur le compte du Straussisme, qui constitue désormais pour le héros un modèle à dépasser.
Et Christophe, en effet, va dépasser ce modèle. Dans cette optique, la décision qu'il prend à la fin de « La Révolte » de quitter l'Allemagne pour gagner la France, pays des « utopies », paraît logique. On verra dans un chapitre ultérieur que les circonstances de son départ précipité pour la France s'inspirent d'une œuvre de Strauss, l'opéra Guntram1. Quant au volume qui suit,
particulièrement riche en épisodes "straussiens" (« La Foire sur la Place »), il a déjà fait
précédemment l'objet d'une étude. On ne développera donc pas ici ces passages : la présence de Strauss s'y manifeste selon des modalités différentes de celle qui nous occupe actuellement (influence d'une œuvre musicale pour la fin de « La Révolte », réécriture circonstanciée
d'événements réels dans « La Foire sur la Place », de toute façon déjà traitée). Aussi reprendra-t- on le fil de notre lecture avec le septième tome du roman, « Dans la maison ». A ce stade, Christophe a intégré l'univers culturel français tout en gardant une salutaire indépendance artistique, et peut en toute liberté approfondir son esthétique. Voyons à partir de là quelles seront les prochaines apparitions de la figure de Strauss.
« Dans la maison » est un volume presque uniformément heureux, ou du moins paisible, bien loin de la tourmente de « La Foire sur la Place ». Seul, le retour éphémère de Christophe en Allemagne pour se rendre au chevet de sa mère mourante apporte un moment de mélancolie, vite surmontée par l'arrivée d'un espoir nouveau. Cela mis à part, Christophe vit en l'harmonieuse compagnie de son ami Olivier, interlocuteur enthousiaste de discussions exaltées portant, entre autres, sur la musique.
Ces échanges seront d'abord l'occasion de quelques réminiscences. On a vu précédemment qu'en 1905, Rolland et Strauss avaient travaillé ensemble sur le texte français de Salomé : le fait n'avait pas été sans influence sur la conception du tome « La Révolte », que Rolland rédigeait à ce moment-là2. « Dans la maison » contient quelques souvenirs de l'événement.
Christophe exprime vivement à Olivier ses impressions sur la France, tout comme Strauss exprimait les siennes à Rolland dans leur correspondance de 1905. Les sentiments de Christophe retiennent l'attention :
Son ami ressemblait si peu à tous les Français qu'il avait vus ! […] Christophe voulait prouver à Olivier